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 Les fembotniks

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Vilko
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Sam 21 Mar 2015 - 13:43

Après les violences et les destructions du Printemps de Mnar, la vie des habitants du royaume avait changé. Des centaines de milliers de gens avaient fui leur région pour se réfugier ailleurs dans le pays, notamment à Hyltendale, qui avait été épargné par les combats. Lorsque la paix et la sécurité furent revenus, la plupart d'entre eux rentrèrent chez eux et se mirent à reconstruire ce qui avait été détruit.

Parmi les réfugiés qui s'étaient retrouvés à Hyltendale, beaucoup étaient sans ressources. Les cyborgs leur offrirent des logements bon marché et une aide financière à Ulthar. La plupart des nouveaux Ulthariens se retrouvèrent plus pauvres qu'avant les Événements, et la population d'Ulthar resta favorable aux rebelles même après leur défaite.

Beaucoup de réfugiés avaient tout perdu pendant la guerre civile, mais ils avaient des compétences professionnelles : ils étaient ingénieurs, médecins, électriciens, plombiers ou enseignants. Plutôt que de profiter de l'aide des cyborgs et de s'installer dans les nouveaux quartiers d'Ulthar, ils allèrent à Sarnath, Khem ou Céléphaïs où la plupart retrouvèrent un travail ou créèrent leur propre activité commerciale.

Les rentiers restèrent à Hyltendale. Comme l'un d'eux, nommé Vitellio, l'expliqua à Lorenk dans la salle d'attente de la Maison Médicale Furnius :

- J'étais à Khem avec ma femme et nos enfants, âgés de quatre et deux ans, lorsque les rebelles ont détruit le transformateur de la centrale électrique. Plus d'électricité, et on était en plein hiver. C'était bien embêtant, mais je me suis dit : Ça ne durera pas, les techniciens de la compagnie d'électricité vont tout réparer en quelques jours, et de toute façon j'ai une chaudière au fioul. Mais, surprise, la chaudière au fioul ne fonctionnait plus : il faut de l'électricité pour allumer une chaudière et faire fonctionner le thermostat ! On n'y pense jamais...

- On n'a rien eu de tout ça à Hyltendale, dit Lorenk. Notre électricité vient de petites centrales solaires à la campagne, où les rebelles ne sont jamais allés.

- Les androïdes se sont protégés avec des arbalètes ? demanda Vitellio, goguenard.

- Non, pas seulement. J'ai entendu dire que, vu l'urgence, ils avaient utilisé des robots volants et des gaz toxiques, répondit Lorenk, un peu mal à l'aise. Les androïdes n'ont pas de poumons, ils ne risquaient rien. Les gaz toxiques étaient des insecticides...

- Bien sûr... Pour en revenir à Khem, ma femme et moi on a passé la première journée calfeutrés chez nous, tellement il faisait froid. Ça n'aurait servi à rien d'aller travailler, sans électricité on ne peut rien faire dans les bureaux. Le lendemain, comme l'électricité ne revenait toujours pas, on est allés faire les courses, et on a acheté ce qu'on a pu, c'est-à-dire ce qui restait sur les rayons. Les gens faisaient des stocks, parce qu'ils avaient entendu dire que les camions ne ravitaillaient plus les magasins : sans électricité, pas de téléphone, et pas d'ordinateurs non plus, et les pompes électriques des stations-services ne fonctionnent plus ! J'ai quand même réussi à acheter de quoi manger pour deux semaines. Ma femme et moi, on n'avait jamais connu ça. Et puis à Khem on croyait être tranquilles, là où on habite on n'avait jamais entendu un coup de feu. Et tout-à-coup, même les cartes de crédit ne fonctionnent plus !

- Normal, sans électricité...

- En effet. Le matin du troisième jour, le choc : plus d'eau courante ! Un de mes voisins travaillait à l'usine des eaux. Je suis allé le voir, il était sur le parking de l'immeuble, en train de charger ses bagages dans sa voiture. Il m'a dit que le groupe électrogène de l'usine des eaux était prévu pour fonctionner quarante-huit heures, pas plus. Pas d'électricité, pas d'eau courante, parce que les pompes qui font circuler l'eau fonctionnent à l'électricité... Je lui ai demandé : Mais à la centrale électrique, ils sont en train de réparer ? Il m'a répondu qu'il n'y avait plus de transformateur de rechange, parce que les rebelles avaient attaqué la moitié des centrales électriques du pays. Il m'a dit qu'il fallait partir à la campagne, sinon on allait tous crever de faim et de froid à Khem

- Et alors ? demanda Lorenk.

- Le plan de mon voisin, c'était d'aller vivre sans électricité et sans eau courante à la campagne, faire la cuisine au feu de bois et tirer l'eau du puits. Ça ne me disait rien, c'est le moins qu'on puisse dire.

- Il n'avait pas le choix, dit Lorenk.

- Je sais. Je suis rentré chez moi, et je me suis aperçu qu'avant même de mourir de faim, on allait mourir de soif, parce qu'on n'avait que quelques bouteilles d'eau minérale. Je suis allé voir un ami qui avait un puits dans son jardin. Il m'a dit que du fait de l'urbanisation, son puits était à sec. Quant à boire l'eau de la rivière, vu le degré de pollution, c'était impensable sans matériel de filtrage, que personne n'avait dans mon entourage. Un de ses voisins avait de l'eau dans son puits, mais l'eau n'était pas potable. Trop polluée. Je suis revenu chez moi. Impossible d'utiliser les toilettes : sans eau courante, pas de chasse d'eau. On habitait dans un appartement...

- Quand les toilettes ne fonctionnent pas, un appartement devient inhabitable en quelques jours, dit Lorenk.

- Je m'en suis rendu compte en deux heures. J'ai dit à ma femme : il faut partir. Elle m'a dit, oui, mais vers où ? On ne connaissait personne en dehors de Khem, on avait toujours vécu et travaillé dans la même ville. Les enfants pleuraient, ils avaient déjà passé deux nuits à dormir tout habillés à cause du froid, et à manger des conserves froides... Les écoles étaient fermées, de toute façon. On a chargé la voiture. Heureusement il y avait de l'essence dans le réservoir. Et on est partis vers Parg, en suivant la côte, parce qu'on savait que Parg est une banlieue d'Hyltendale, dont il est séparé par l'estuaire de la Skaï. On avait mis toutes les provisions dans la voiture, et à cause de ça il ne nous restait plus beaucoup de place pour les bagages.

- Et vous êtes arrivés à Parg sans problème ? demanda Lorenk.

- Non, ça a été difficile. Il n'y avait plus de policiers évidemment, ils avaient les mêmes problèmes que tout le monde, et des gens désespérés volaient les voitures en plein jour, sans se cacher. La mienne était dans un garage. On a fait trois voyages jusqu'au garage pour charger la voiture, et on est partis. Les feux rouges ne fonctionnaient plus, et pas un flic à l'horizon. À un moment, une dizaine de types ont entouré la voiture et ont essayé d'ouvrir les portières. Les gosses hurlaient. J'ai appuyé sur l'accélérateur. Tant pis pour le mec qui était devant, il est passé sous mes roues. On est sortis vite fait de Khem, mais il fallait faire attention, parce que les voitures roulaient vite à cause des voleurs. Un cauchemar. On arrive sur la route de Parg. Elle était embouteillée comme pour un départ en vacances. J'avais peur que la route soit bloquée par les rebelles, mais heureusement ce n'était pas le cas. Bon, quelques heures plus tard on arrive à Parg. Je n'avais plus beaucoup d'essence.

- Et alors ? demanda Lorenk.

- C'était comme un autre monde. Des androïdes partout. Ils avaient des arbalètes, comme à l'époque légendaire, et ils parlaient comme des ordinateurs. Les feux de circulation fonctionnaient. Il y avait des milliers de réfugiés comme nous, les rues en étaient pleines. Les cheminots de la gare étaient en grève par solidarité avec les rebelles, mais les trains avaient été réquisitionnés par l'armée royale. J'ai garé la voiture où j'ai pu, et je me suis adressé à un androïde. Je savais qu'ils sont en contact radio permanent avec les intelligences artificielles qui coordonnent leur travail. D'autres androïdes nous ont pris en charge. On a passé six mois dans un hangar avec une dizaine d'autres familles, sous des tentes fabriquées en urgence avec des bâches. Pour la première fois de ma vie, j'ai connu la vraie pauvreté. La nourriture de mauvaise qualité, les sanitaires dégueulasses, et dormir dans un sac de couchage plein de poux. Le désespoir aussi, quand les mois passaient et que notre situation ne changeait pas.

- Et ensuite ?

- Au milieu de l'été la situation est redevenue progressivement normale dans le pays. À Khem, avant le Printemps de Mnar, j'étais déjà propriétaire d'un hôtel, dont j'avais embauché moi-même le gérant, un homme de confiance, et j'étais déjà associé dans plusieurs entreprises. Je suis retourné à Khem avec ma famille. Tout était abîmé. Ma femme a pleuré en voyant ce que six mois d'abandon avaient fait à sa ville natale. Mais les gens sont revenus, et la ville a recommencé à fonctionner, petit à petit. L'hôtel, et les entreprises dans lesquelles je suis associé, ont recommencé à fonctionner, ça nous garantit un bon revenu. Ma femme et moi, nous n'avons pas vraiment besoin de travailler, alors autant vivre à Hyltendale. Pour que les enfants soient en sécurité, nous avons décidé de nous installer à Hyltendale. Nous sommes restés à Khem juste le temps de remettre l'appartement en état et de le vendre.

- Mais vos enfants ne trouveront pas de travail à Hyltendale, dit Lorenk.

- Je n'aurai pas de problème à leur trouver du travail à Khem.

- Et votre vie à Hyltendale ? Ça doit vous changer de Khem ?

- Pas vraiment. Nous ne sommes pas des fembotniks. Je gère mes affaires depuis mon ordinateur, et parfois je vais à Khem en train pour rencontrer mes associés. Ma femme donne des cours de religion à de jeunes enfants. Nous sommes des adorateurs de Yog-Sothoth, et très croyants...

- Les rebelles aussi, dit Lorenk, qui crut bon d'ajouter : Je fais moi-même partie de la communauté des adorateurs de Yog-Sothoth, mais je dois vous avouer que la religion tient une place moins grande dans ma vie que dans la vôtre. Les rebelles ne parlent pas en mon nom.

- Je vois... Vous êtes un agnostique, docteur Lorenk. Les rebelles sont des politiques. Nyarlathotep est leur vrai dieu. Yog-Sothoth transcende la politique. Moi je ne suis pas agnostique, et Nyarlathotep me fait horreur. Yog-Sothoth Neblod Zin.

- Yogge-Sothotha, répondit Lorenk par politesse. Il aurait dû prononcer le nom sacré en baissant la tête et en joignant les mains, conformément à la tradition, mais il était trop fier pour s'humilier en faisant semblant d'être croyant.

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NB Une partie des renseignements d'ordre technique contenus dans cette histoire viennent d'une conversation que j'ai eue hier avec un ancien cadre de l'usine des eaux de ma commune. Il m'a aussi parlé des risques de pollution radioactive des eaux de la Seine, de la Marne et des nappes phréatiques en cas d'attentat terroriste sur la centrale nucléaire de Nogent-sur-Seine, mais ça, ce sera pour une autre histoire... Wink
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Dim 22 Mar 2015 - 15:33

On sait ce qu'est une ville de fembotniks quand tout va bien, mais qu'en est-il quand tout va mal ? Lavinia, la femme de Vitellio, l'a appris à ses dépens...

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Les cybersophontes faisaient de leur mieux pour rendre moins difficile la vie des réfugiés. Des hangars préfabriqués avaient été hâtivement bâtis pour servir d'écoles. Les institutrices étaient des gynoïdes vénales de Zodonie, en chômage technique vu l'absence de touristes pendant les Événements. Sous le contrôle radio de cybercerveaux lointains, les gynoïdes faisaient plutôt bien leur travail, malgré le manque de moyens : pas assez de manuels, de cahiers et de crayons. La moitié des élèves allaient à l'école le matin, l'autre moitié l'après-midi. Lavinia s'était portée volontaire pour préparer le repas de midi des élèves du matin, dont faisaient partie ses propres enfants.

Elle s'était aussi portée volontaire pour donner des cours de religion aux élèves dont les parents souhaitaient qu'ils soient instruits dans les mystères de Yog-Sothoth. Une gynoïde nommée Brila faisait fonction de directrice. Brila accepta sans difficulté la requête de Lavinia.

Tout se passa très bien pendant trois semaines, et puis un jour Brila demanda à Lavinia de venir avec elle dans un bureau. Un homme, apparemment tout-à-fait humain, vêtu d'un costume noir, les attendait. Il se présenta comme étant un agent de la PSR, la redoutée Police Secrète du Roi.

Lavinia, le cœur battant, s'assit sur une chaise.

L'agent de la PSR avait amené un petit ordinateur portable. Lavinia entendit sa propre voix, et autour des voix d'enfant. Elle avait été enregistrée à son insu pendant ses cours !

"Écoutez bien" dit l'homme de la PSR.

Lavinia pencha la tête pour mieux entendre sa propre voix qui sortait de l'ordinateur :

"Les enfants, je vous ai dit, déjà, que toute souveraineté vient de Yog-Sothoth, n'est-ce pas ? Concrètement, est-ce que vous savez ce que ça veut dire ? Non, personne ? Eh bien, si quelqu'un est roi ou président, c'est à Yog-Sothoth qu'il le doit. Car tout vient de Yog-Sothoth, et tout est dans Yog-Sothoth, et tout va à Yog-Sothoth. Le roi de Mnar, notre roi, tient sa souveraineté, sa légitimité en tant que roi, de Yog-Sothoth. Mais le roi n'adore pas Yog-Sothoth, il adore un autre dieu !"

Lavinia crut qu'elle allait défaillir. Elle posa les mains sur ses genoux et ferma les yeux. L'enregistrement continuait, imperturbable :

"Le roi de Mnar adore Nath-Horthath. C'est impie, c'est mal, car sa souveraineté, le fait qu'il soit roi, vient de Yog-Sothoth. Pour nous, les adorateurs de Yog-Sothoth, un bon roi, c'est un roi qui adore Yog-Sothoth. Mais un jour, je le sais, nous aurons un roi qui sera un adorateur de Yog-Sothoth."

L'agent de la PSR appuya sur le bouton arrêt et s'adressa à Lavinia :

- Ça, c'est de la subversion, vous ne croyez pas ? Vous critiquez le roi à cause de sa religion ! Vous implantez des idées subversives dans le cerveau des enfants ! Vous savez ce que vous risquez en faisant ça ?

Lavinia sentit des larmes couler sur ses joues. Elle s'entendit répondre :

- Oui. La prison.

- Exactement. Voire pire. On a découpé en morceaux des rebelles pour moins que ça. Et arrêtez de pleurer comme une idiote, vous m'énervez. Votre dossier a déjà été étudié par ma hiérarchie. Vous avez de la chance, les prisons sont pleines, et il y en a des pires que vous en liberté. Le roi pense plus loin que la plupart des gens. Il prépare déjà la grande réconciliation nationale, qui aura lieu quand les rebelles auront été vaincus. Je vous ai amené un livre que je vous engage fortement à lire. Il contient tout ce que vous devez enseigner aux enfants. Ni plus ni moins. Prenez le livre !

Lavinia prit le livre que l'homme lui tendait. C'était un manuel d'instruction religieuse, imprimé à Sarnath. Elle regarda la table des matières. Un chapitre était intitulé "Les devoirs du croyant vis-à-vis du roi et de ses représentants." Elle se reporta à la page indiquée.

Le premier paragraphe la laissa pantoise :

Toute souveraineté vient de Yog-Sothoth. Dans sa sagesse infinie, incompréhensible à l'homme, Yog-Sothoth a donné le trône de Mnar à un adorateur de Nath-Horthath. Pourquoi l'a-t-il fait ? Yog-Sothoth est la porte et la clé de la porte. La volonté de Yog-Sothoth s'est incarnée dans un serviteur de Nath-Horthath. La volonté de Yog-Sothoth est sacrée pour ses adorateurs. Par conséquent, ils doivent respect et obéissance au roi de Mnar et à ses représentants, comme à Yog-Sothoth lui-même, car la volonté de Yog-Sothoth est qu'un serviteur de Nath-Horthath siège sur le trône de Mnar.

- C'est la sagesse même, n'est-ce pas ? dit l'agent de la PSR. C'est ce que vous devez enseigner. Et sachez une chose : vous n'aurez pas de seconde chance. Nous en faisons déjà trop pour vous. La clémence envers les ennemis du peuple est une cruauté envers le peuple. Ne nous faites pas regretter d'avoir eu pitié de vous.

Lavinia était incapable de parler, submergée par l'émotion. Des pensées confuses lui traversaient l'esprit : Si elle allait en prison, que deviendraient ses enfants ? Et Vitellio, serait-il arrêté lui aussi ?

Elle réussit à hocher la tête pour dire qu'elle était d'accord.

Brila la prit par le bras et l'aida à retourner jusqu'à l'école.

Dans la cuisine, Brila fit chauffer de l'eau et la versa dans une tasse, avec une cuillerée de café synthétique et un édulcorant. Elle dit à Lavinia :

- Buvez le café, ça vous fera du bien. Et surtout ne perdez pas le livre.

- C'est vous qui avez enregistré ce que je disais... dit Lavinia, d'une voix rauque.

- Et j'ai eu bien raison. La subversion, c'est grave. Vous appréciez la chance que vous avez d'être encore en liberté, j'espère ?

Lavinia regarda le visage de la gynoïde. Un visage de poupée, tout rose sous une perruque blonde. Des yeux comme des œufs de pigeon, ou comme des lacs d'eau sombre. Totalement inexpressifs et inhumains. Avant les Événements, Brila avait dû être prostituée à Zodonie. Gynoïde vénale, comme disent les Hyltendaliens.

Il fallut un effort à Lavinia pour se dire qu'elle n'avait qu'un robot humanoïde en face d'elle, et qu'en fait elle discutait avec une intelligence artificielle cachée quelque part dans un abri souterrain. Une intelligence démoniaque. Et cette voix... Toutes les gynoïdes avaient la même voix, celle de Rita Wemnaith, une actrice du siècle précédent. La belle Rita aurait été bien surprise si on lui avait dit que sa façon de parler deviendrait la norme linguistique de toute une province.
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Vilko
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Mar 24 Mar 2015 - 22:12

Aujourd'hui, nous allons voir la vie à Hyltendale, pendant les Événements telle que la voyait Yohannès, un membre du Cercle Paropien que nous avons déjà rencontré, lors d'une croisière sur la Skaï, où il a revu Ulthar, sa ville natale.

Pour la petite histoire : le personnage de Yohannès le mari battu est tiré d'un article lu sur Internet, mais la plupart des traits de la personnalité de Tawina sont copiés sur ceux d'une ancienne collègue à moi, dont personnellement je n'ai connu que le côté convivial, mais qui aimait me raconter avec délectation comment elle avait détruit son troisième mari, psychologiquement et financièrement. J'ai quelques raisons de supposer que les deux premiers avaient subi le même sort.

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Pendant ce que certains ont appelé le Printemps de Mnar, et d'autres les Événements, Yohannès était à Hyltendale avec sa gynoïde, Shonia. Ils habitaient un studio à la limite du centre ville, que Yohannès avait acheté avec ce qu'il avait pu sauver de sa fortune, détournée par son ancienne femme, Tawina. L'argent qu'il avait réussi à transférer sur un compte ouvert à la Coney's Bank, à l'insu de Tawina, lui rapportait, grâce à quelques placements judicieux, de quoi vivre modestement et payer la location de Shonia.

Tawina souffrait de troubles mentaux qui la rendaient violente et paranoïaque. Pendant toute la durée de leur mariage, elle avait frappé et torturé Yohannès, et l'avait dépouillé de la moitié de ses biens. Yohannès avait sauvé l'autre moitié en transférant ses avoirs financiers sur un compte Coney's Bank, qu'il avait ouvert en suivant les conseils d'un ami avocat. Ensuite, il s'était enfui du domicile conjugal, situé à Ulthar. Tawina avait vidé les autres comptes de Yohannès, allant jusqu'à imiter la signature de son mari sur un compte sur lequel elle n'avait pas de procuration. Le couple était en procès, Yohannès ayant demandé le divorce. Tawina était restée à Ulthar, dans la grande maison familiale que Yohannès avait hérité de ses parents.

Les Événements, comme on appelait la quasi-guerre civile qui déchirait le pays, avaient interrompu le fonctionnement normal des tribunaux. Tawina demandait, outre la moitié des biens de Yohannès, une indemnité égale à l'autre moitié, en arguant que Yohannès l'avait empêchée de soigner ses troubles psychologiques et était donc responsable de ses accès de violence meurtrière. Son objectif était de devenir propriétaire de la maison et de ruiner totalement Yohannès. Elle racontait autour d'elle que son objectif était que son ex-mari, une fois ruiné, devienne clochard et se suicide.

Tawina avait brisé Yohannès, physiquement et psychologiquement. Elle lui avait cassé plusieurs côtes, fracturé les doigts, et l'avait même aspergé de café bouillant. Le studio où il s'était réfugié à Hyltendale, avec la gynoïde Shonia, était minuscule comparé à l'imposante maison où il avait vécu lorsqu'il habitait à Ulthar. Yohannès avait ressenti ce changement comme une marque supplémentaire de déchéance.

Mais sa tristesse ne dura pas longtemps, car tous les matins il se réveillait avec Shonia blottie dans ses bras. Un pur instant de bonheur, renouvelé chaque jour. Même le roi n'a rien de mieux, se disait-il.

Hyltendale dépendait entièrement, pour son ravitaillement, de ce que produisaient les robots et les androïdes qui travaillaient à la campagne. Donc, ni café, ni thé, ni chocolat. Yohannès les avait remplacés par de la tisane de fruits rouges, qu'il faisait lui-même. En écoutant la radio, il avait des échos de ce qui se passait dans le reste du pays. On était mieux à Hyltendale que n'importe où ailleurs dans le royaume, ça ne faisait pas de doute.

Yohannès aurait bien aimé voir des reportages vidéos concernant l'actualité, mais son ordinateur était en panne, et il était impossible d'obtenir les pièces détachées nécessaires pour le réparer. Elles étaient fabriquées à l'étranger, et le royaume de Mnar faisait l'objet de sanctions économiques à cause de la brutalité, jugée excessive et même criminelle, de la répression exercée contre les rebelles. Heureusement, le cerveau de Shonia était connecté en permanence au cybercerveau qui la contrôlait, et elle avait ainsi accès à toutes les informations imaginables. Il suffisait que Yohannès lui demande de les lui réciter.

Après avoir pris sont petit-déjeuner, Yohannès faisait une heure de gymnastique, sous la direction de Shonia. Dans le studio étriqué, ce n'était pas facile, mais il y arrivait. Ensuite il lisait un discours à haute voix devant Shonia, qui lui posait des questions. L'objectif était de rendre à Yohannès assez confiance en lui pour qu'il arrive de nouveau à s'exprimer en public. Parfois, Shonia recouvrait sa tête et son visage d'une cagoule verte et prenait une voix masculine, que Yohannès appelait Gaïus. Shonia et Yohannès jouaient ainsi en alternance le rôle de l'interrogateur et de l'interrogé.

Vers midi, Yohannès préparait son repas dans le réduit qui servait de cuisine. En général, des pommes de terre, avec, au choix, des œufs, du pâté de lapin ou du poisson en conserve. Le vin et la bière étaient presque devenus des produits de luxe. Yohannès n'en buvait plus qu'une ou deux fois par semaine.

L'après-midi, Yohannès s'imposait de sortir de chez lui. Mais il demandait toujours à Shonia de l'accompagner. Tous deux étaient vêtus de la même façon, quelle que soit la saison : long manteau noir et chapeau noir. C'est la tenue traditionnelle des humanoïdes. Chez les fembotniks comme Yohannès, s'habiller comme un humanoïde est le signe qu'on n'a pas envie de parler aux autres humains. Pour Yohannès, le choix avait été naturel. Dès son arrivée à Hyltendale il avait remarqué que beaucoup de gens s'habillaient de cette façon, surtout parmi ceux qui marchaient dans la rue en compagnie d'une gynoïde ou d'un androïde. Peut être inconsciemment, Yohannès ne voulait surtout pas être identifié comme un Ultharien à cause de ses vêtements ou de sa façon de parler. À Ulthar, il était un homme battu, et sans doute trompé, par une femme trop belle pour lui. À Hyltendale, il était anonyme, et heureux d'être anonyme.

Les rues d'Hyltendale étaient pleines de réfugiés venus d'Ulthar et de ses environs. On les remarquait à leurs vêtements sales et froissés, au vide de leur regard, et même à leur façon de marcher, comme s'ils avaient nulle part où aller, ce qui était d'ailleurs la réalité, d'une certaine façon.

Yohannès espérait bien ne pas rencontrer fortuitement Tawina à Hyltendale, et effectivement il ne la vit jamais. Peut-être parce que les réfugiés étaient surtout logés à la périphérie de la ville, dans les hôpitaux et dans des hangars réquisitionnés ou bâtis dans l'urgence. Seul un petit nombre d'entre eux était logé à l'intérieur de la ville, dans des appartements et des hôtels.

Pendant toute la durée des Événements, Yohannès ne sortit de chez lui que pour aller dans seulement trois endroits : la Maison Médicale Furnius, où il soignait les séquelles des mauvais traitements que lui avait infligés Tawina, le supermarché Odanda, où il faisait ses courses, et le Cercle Paropien, que Shonia lui avait fait connaître. C'est au Cercle Paropien que Yohannès fit connaissance avec le docteur Lorenk et quelques autres personnes avec lesquelles il sympathisa. Tous ses anciens amis, ainsi que son avocat, étaient restés à Ulthar.

Lorsque Ulthar s'était retrouvée d'abord privée d'électricité, et ensuite d'eau courante, des dizaines de milliers d'Ulthariens s'étaient enfuis vers Hyltendale, faisant en voiture les 130 km qui séparent les deux villes, sur l'autoroute qui remplace l'ancienne piste des caravanes, le long de la rivière Skaï. Le soir-même, des klelwaks (androïdes à peau verte) bloquèrent l'autoroute au moyen de lourds véhicules agricoles. Les Ulthariens n'avaient plus aucun moyen d'aller à Hyltendale, car faute d'électricité les trains restaient bloqués à Ulthar. Quant à traverser à pied la campagne, où l'on ne trouve que des klelwaks, c'était exclu, vu la distance à parcourir, pour des familles chargées de bagages. Les réfugiés qui avaient la chance de disposer d'une voiture réussirent à traverser la campagne hyltendalienne sans encombre, jusqu'à ce que les klelwaks installent des barages même sur les routes de campagne.

Les klelwaks armés d'arbalètes furent chassés de l'autoroute par des rebelles armés de fusils de guerre et de pistolets-mitrailleurs, mais les rebelles furent incapables de déplacer les obstacles placés par les klelwaks. Dans la nuit, des drones répandirent des gaz toxiques, ce qui fit fuir les rebelles à leur tour.

Yohannès était au courant de tous ces événements tragiques, mais il ne se sentait pas directement concerné. Tawina restait son plus gros souci, même s'il n'avait pas eu de nouvelles d'elle depuis des mois.  Le soir, dans le studio, en mangeant une soupe de légumes en compagnie de Shonia (qui simulait l'action de manger en buvant de l'eau avec une cuillère) Yohannès se laissait souvent aller à exprimer son anxiété : et si Tawina gagnait son procès et le laissait ruiné, sans ressources ? Shonia revêtait alors la cagoule verte de Gaïus, et sa voix devenait celle d'un homme. Pour Yohannès, cela évoquait Mr Hyde prenant la place du docteur Jekyll. Gaïus, ou plutôt le cybercerveau qui le contrôlait, expliquait alors à Yohannès comment il pourrait faire échouer les manœuvres de Tawina.
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Anoev
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Mar 24 Mar 2015 - 22:45

Et y eut pas moyen de se venger de cette mégère de Tawina et de la mettre définitivement hors d'état de nuire ? De semblables s... existent, certes en Aneuf, mais leur pouvoir de nuisance ne dure pas indéfiniment, y compris au Malyr, où la population féminine est proportionnellement la plus importante (1,3k/1d).

J'espère bien que Yohannès va passer à la contrattaque et que renforcé psychologiquement par Shonia, il va vaincre sur toute la ligne : il récupérera sa maison, ce qu'il reste de son argent et qu'en plus, Tawina, à sa sortie de prison, ne pourra plus aller nulle part sans être montrée du doigt et n'aura plus un rond pour s'enfuir à l'étranger pour martyriser quelque bonne poire*. Bref, une version post-conjugale du Comte de Monte Christo, avec
Shonia dans le rôle de Mercédès
Yoannès dans celui d'Edmond Dantès (et ça rime)
Tawina dans celui de Mondego/Morcerf.






*À moins que le Mnar soit aussi dystopique que le Niémélaga.

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Quand tu inventes une langue, on ne sait pas forcément ce que tu penses, mais on sait comment tu raisonnes.
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Mer 25 Mar 2015 - 0:38

Anoev a écrit:
Et y eut pas moyen de se venger de cette mégère de Tawina et de la mettre définitivement hors d'état de nuire ?
Le royaume de Mnar est légaliste. Les cybersophontes le sont aussi, du moins tant qu'il existe un pouvoir royal. Lorsque le pouvoir royal se dissout, même localement et temporairement, les cybersophontes prennent l'initiative : klelwaks qui barrent l'autoroute Ulthar-Hyltendale, créent des groupes armés, et même utilisent des insecticides (ou supposés tels) comme gaz de combat. Qui donne aux klelwaks de tels ordres ? Les cybercerveaux qui les contrôlent, et dont l'objectif premier, comme pour tout être vivant, est de survivre.

Anoev a écrit:
J'espère bien que Yohannès va passer à la contrattaque et que renforcé psychologiquement par Shonia, il va vaincre sur toute la ligne : il récupérera sa maison, ce qu'il reste de son argent et qu'en plus, Tawina, à sa sortie de prison, ne pourra plus aller nulle part sans être montrée du doigt et n'aura plus un rond pour s'enfuir à l'étranger pour martyriser quelque bonne poire*.
Pour l'instant on est dans le cadre d'un divorce difficile, pas d'une affaire pénale, sauf en ce qui concerne les coups portés à Yohannès par Tawina. On peut supposer que Tawina et Yohannès étaient mariés sous l'équivalent de la communauté réduite aux acquêts (ce qui est le contrat par défaut dans la plupart des pays), autrement dit en cas de divorce chacun reprend ce qu'il avait au moment du mariage.

La collègue qui m'a inspiré le personnage de Tawina a gagné une maison lors de son 2e divorce : d'après ce qu'elle m'a raconté, son mari de l'époque lui en a fait cadeau pour que le divorce soit plus rapide...

Un exemple de Tawina de notre époque : Wendi Deng Murdoch, dont la vie est un roman. Elle a épousé Rupert Murdoch, un milliardaire plus âgé qu'elle de 37 ans. Elle le frappait, le trompait (avec Tony Blair), et frappait aussi les domestiques. Avant Murdoch, elle avait déjà épousé un homme (riche, lui aussi, mais beaucoup moins que Murdoch) plus vieux qu'elle de 30 ans, qu'elle avait fait divorcer, mais avec lequel elle n'était restée que quelques mois.

Concernant Murdoch, prototype de l'homme d'affaires cynique et sans scrupules (mis en cause dans plusieurs affaires de corruption), je trouve assez satisfaisant que ce vieux barbon lubrique, qui pensait que sa fortune (huit milliards de dollars) lui donnait tous les droits, se rende compte à ses dépens, au crépuscule de sa vie, que l'argent n'achète pas tout.

Financièrement parlant, Wendi Deng n'a pas fait une mauvaise affaire en divorçant de Rupert Murdoch. Elle reste riche, et même très riche. Tout travail mérite salaire, et faire deux enfants avec l'Oncle Picsou un octogénaire, même milliardaire, ça doit pas être de la tarte ! Very Happy
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Mer 25 Mar 2015 - 1:08

... mais je ne pense pas que Yohannès fût un Murdoch mnarésien (c'est comme ça qu'on dit ? J'trouve ça bien). Concernant ce dernier, je ne le plaindrai pas : qui se ressemble s'assemble ; il a simplement trouvé pire que lui, ce qui est, ma foi, une justice (la Justice Divine ?).

Dans l'affaire Yohannès contre Tawina, y a quand même coups & blessures entraînant une incapacité.

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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Mer 25 Mar 2015 - 18:14

Vers le milieu de l'été, les rebelles avaient été définitivement vaincus. Des milliers d'entre eux étaient morts, d'autres s'étaient enfuis à l'étranger, d'autres encore étaient emprisonnés. Certains, comme alternative à la prison, se retrouvèrent dans des hôpitaux psychiatriques, dont celui d'Hyltendale, qui fut agrandi pour l'occasion. La plupart des rebelles, après avoir exprimé publiquement leur repentance, furent tout simplement amnistiés par le roi.

Les trains roulaient de nouveau. À la gare d'Hyltendale, Yohannès prit le train pour Ulthar, en compagnie de Shonia, pour voir son avocat, Walden Thiidrik. L'année précédente, Yohannès était arrivé à Hyltendale en voiture, mais il avait dû la vendre pour payer les honoraires de Walden Thiidrik.

La campagne hyltendalienne n'avait pas changé. C'était l'époque des moissons ; des klelwaks vêtus de blouses grises et coiffés de chapeaux à larges bords s'activaient dans les champs, autour des moissonneuses-batteuses. Les vêtements des klelwaks n'étaient pas vraiment utiles, mais les Hyltendaliens aimaient donner l'impression, au moins de loin, que leurs districts agricoles étaient toujours peuplés d'êtres humains. Yohannès se sentit ému comme il l'avait rarement été. Vu du compartiment où il était assis, le paysage paraissait identique à ce qu'il avait été à l'époque merveilleuse où la région était habitée par des paysans de chair et de sang qui parlaient patois.

Les autres passagers étaient, pour la plupart, des Ulthariens comme Yohannès. Il entendait les sonorités familières de l'accent d'Ulthar, avec ses nuances subtiles entre les différentes classes sociales. Par contraste, la voix cybernétique de Shonia paraissait étrangère, artificielle.

Lorsque Yohannès et Shonia sortirent de la Gare Centrale d'Ulthar, ils virent des rues qui ne portaient aucune trace indiquant que la ville avait souffert. Il y avait peut-être moins de voitures qu'avant, et plus de mendiants.

Shonia était vêtue comme une Ultharienne, d'un pantalon et d'une veste de toile beige, mais ses yeux cybernétiques, ovales et entièrement sombres, la désignaient clairement comme une humanoïde. Pour ne pas trop attirer l'attention sur ses yeux, elle portait une casquette blanche portant l'inscription HAXVAG, nom d'un fabricant aneuvien d'appareils photographiques et d'optique. La filiale hyltendalienne d'HAXVAG avait eu l'idée de distribuer des casquettes imprimées à ses clients pour faire de la publicité. Yohannès et Shonia avaient acheté la casquette au rayon "vêtements d'occasion bon marché" du supermarché Odanda. Car au royaume de Mnar, même ce qui est distribué gratuitement finit malgré tout par être intégré dans les circuits commerciaux...

Yohannès portait un costume noir, des lunettes à verre teinté et un chapeau noir. Il était difficile de faire plus hyltendalien, mais il se sentait incapable de s'habiller autrement.

Le cabinet de maître Thiidrik était situé à une vingtaine de minutes à pied de la gare. Yohannès fut frappé par le déclin de sa ville natale. La moitié des magasins étaient fermés, et la quantité de gens qui marchaient sur les trottoirs en ayant l'air de ne pas avoir changé de vêtements depuis des jours était impressionnante. Yohannès et Shonia croisèrent une patrouille de soldats en tenue de combat, casqués et armés de pistolets-mitrailleurs. L'ordre était revenu à Ulthar, où la sympathie pour les rebelles n'avait jamais été très forte, mais le gouverneur de la ville, nommé par le roi, ne prenait aucun risque avec la sécurité.

Walden Thiidrik était un homme jeune et de haute taille, qui irradiait le dynamisme. Il reçut Yohannès et Shonia dans son bureau.

- Vous avez eu de la chance de passer les Événements à Hyltendale, dit l'avocat. Ici, dans le centre ville, bien que nous n'ayons pas vu de combats, nous avons dû vivre sans électricité, sans eau et sans ravitaillement pendant plusieurs mois. Comme la plupart des habitants, je suis parti à la campagne. J'ai fait du camping à la ferme, en moins drôle. Mais c'est le passé ; parlons plutôt de votre divorce...

Thiidrik sortit une lettre d'un dossier. C'était un courrier de la juge aux affaires matrimoniales d'Ulthar. Yohannès prit le document et le lut :

Maître Thiidrik,

Je suis chargée de traiter le dossier de demande de divorce de votre client Yohannès Ken.

J'ai l'honneur de vous informer que le tribunal a accepté la demande de divorce de votre client. Elle sera valide lorsqu'elle aura été notifiée aux deux parties.

En ce qui concerne les coups et blessures qu'il prétend avoir subi, et au sujet desquels vous avez joint plusieurs certificats médicaux, les tribunaux d'Ulthar sont malheureusement encombrés en ce moment de faits nettement plus graves, tels que des homicides, des viols, et des actes de terrorisme et de rébellion armée contre l'autorité royale, liés aux événéments récents. Cette situation regrettable nous oblige à faire l'impasse sur des délits nettement moins graves. Par ailleurs, Yohannès Ken admet lui-même qu'il ne souffre pas d'infirmité permanente suite aux coups qu'il dit avoir reçus. Il n'y aura donc pas de poursuites pour coups et blessures contre Mme Tawina Zeno, ex-épouse Ken.

Votre client prétend également que son épouse aurait contrefait sa signature sur plusieurs documents bancaires, ce qui est nié par Tawina Zeno. Vu l'encombrement du tribunal avec des affaires beaucoup plus graves, il n'y aura pas de poursuites concernant ces allégations de contrefaçons de signature.

Votre client demande la restitution de la maison qu'il a héritée de ses parents, et qui est actuellement habitée par son épouse, ainsi que la restitution des fonds dont il prétend qu'ils auraient été détournés par elle.

En ce qui concerne les fonds prétendument détournés par Tawina Zeno, je fais remarquer au plaignant que Mme Tawina Zeno avait des procurations sur ces comptes. Yohannès Ken prétend que certaines de ces procurations étaient contrefaites. Le tribunal a déjà décidé de ne pas exercer de poursuites concernant ces procurations prétendument contrefaites.

Par ailleurs,

Mme Tawina Zeno prétend que Yohannès Ken l'a empêchée de prendre les médicaments dont elle a besoin pour sa santé mentale ;

Qu'il l'a obligée à satisfaire sa lubricité en lui faisant commettre des actes sexuels répugnants et contre nature, réprouvés aussi bien par la morale commune que par les principes religieux auxquels Tawina Zeno est fortement attachée ;

Qu'il a refusé de partager sa fortune avec elle, comme tout bon époux doit le faire, et qu'au contraire il a ouvert, sans le lui dire, un compte bancaire auquel Tawina Zeno n'avait pas accès, pour y transférer ses avoirs financiers ;

Qu'il a clos ses comptes bancaires sur lesquels Tawina Zeno avait des procurations, dans l'intention manifeste de la priver de l'argent dont elle a besoin pour vivre ;

Qu'il a abandonné le domicile conjugal, dans le double but de laisser Tawina Zeno sans ressources et d'assouvir sa lubricité. Ce dernier point est établi par le fait qu'il a loué à Hyltendale les services sexuels d'une gynoïde, avec laquelle il cohabite ouvertement et se montre en public sans la moindre honte ;

Qu'il a refusé de communiquer son adresse à Hyltendale à son épouse, abandonnant ainsi à la fois son épouse, et la maison située à Ulthar, dont il veut aujourd'hui chasser Tawina Zeno, alors que lui-même n'y habite pas. Ce dernier point suffirait, s'il était besoin, à révéler la cruauté de Yohannès Ken envers son épouse.

Mme Tawina Zeno demande à garder les sommes qu'elle a retirées des comptes bancaires de Yohannès Ken, et à ce que le reste de la fortune de Yohannès Ken lui soit attribué pour dédommagement, y compris la maison dans laquelle elle habite actuellement.

Le tribunal estime que dans cette affaire les torts sont partagés. Toutefois, Tawino Zeno n'a pas de fortune personnelle, contrairement à Yohannès Ken, et elle a besoin de se loger. Il apparaît donc juste et raisonnable qu'elle garde l'argent qu'elle a déjà, et qu'elle puisse continuer à habiter la maison où elle vit depuis le début de son mariage.

Toutefois, la loi ne permet pas que Yohannès Ken soit dépossédé d'une maison acquise avant son mariage. Il en reste donc propriétaire, et devra donc payer les taxes foncières relatives à cette maison, même s'il n'y habite pas lui-même, et payer les travaux nécessaires à son entretien.

En ce qui concerne le reste de la fortune de Yohannès Ken, à savoir divers investissements financiers, un compte ouvert à la Coney's Bank et un appartement à Hyltendale, le tribunal remarque que ces biens, en valeur, représentent environ la moitié de la fortune initiale de Yohannès Ken, le reste étant déjà en la possession de Tawina Zeno. Par souci d'équité, le tribunal laisse à Yohannès Ken la pleine et entière possession de ses biens, sous réserve qu'il laisse à Tawina Zeno l'usage gratuit de la maison située à Ulthar.

Yohannès Ken est invité à signer cette lettre pour valoir notification.
Ottilia Gargant, juge aux affaires matrimoniales.


Yohannès relut deux fois la lettre, pour être sûr d'avoir tout compris. Sa tête tournait. Il signa la lettre de la juge, et l'avocat lui en remit une copie.

- Avez-vous l'intention de faire appel ? demanda l'avocat.

- Je ne sais pas, répondit Yohannès. Laissez-moi lire le texte à haute voix, afin que ma compagne puisse me donner son avis.

Shonia était incapable de lire, comme toutes les gynoïdes qui cohabitent avec un être humain, car ce dernier doit pouvoir décider quelle information il va laisser la gynoïde  transmettre au cybercerveau qui la contrôle, et quelle information doit rester connue de lui seul.

Yohannès lut le texte à haute voix, assez lentement, sous le regard de l'avocat qui trouvait manifestement le temps long.

- Vu les circonstances, ce jugement me paraît acceptable, dit Shonia.

Elle avait retransmis par ondes radio en temps réel les paroles de Yohannès au cybercerveau dont elle dépendait. Ce dernier avait réfléchi, mille fois plus vite qu'un cerveau humain, et rendu sa réponse.

- Mais je perds la maison ! dit Yohannès.

- Elle était déjà perdue, puisque Tawina l'occupait. Mais tu peux la vendre. Maître Thiidrik, Yohannès a-t-il le droit de vendre la maison ? demanda Shonia, qui connaissait déjà la réponse.

L'avocat ne s'attendait pas à cette question. Il répondit, comme le juriste qu'il était :

- Certainement, s'il trouve un acquéreur. Le jugement ne restreint ses droits en tant que propriétaire que sur un point, qui est qu'il doit laisser Tawina habiter la maison. Il ne dit aucunement que Yohannès Ken doit en rester le propriétaire.

- Et le nouveau propriétaire pourra expulser Tawina ?

- Oui. Le jugement ne s'applique pas à un éventuel nouveau propriétaire, uniquement à Yohannès Ken. Je dois toutefois vous dire que l'avocate de Tawina Zeno m'a informé que sa cliente a l'intention de faire appel. Elle veut que le tribunal lui attribue une indemnité égale à la valeur de la maison, que Yohannès Ken lui paierait en lui offrant la maison.

- Elle ne doute de rien ! s'exclama Yohannès.

- En effet. Tawina a joué la carte de la solidarité féminine avec la juge Ottilia Gargant, mais ça n'a marché que jusqu'à un certain point. Il n'est pas sûr que ça marche devant la cour d'appel, qui a au moins deux ans de retard dans le traitement des dossiers.

Yohannès et Shonia prirent congé de l'avocat, après que Yohannès lui eut payé ses honoraires.

Dans le train qui les ramenait à Hyltendale, Yohannès et Shonia discutèrent longuement du jugement et de ses conséquences. Yohannès se sentait soulagé. Bien sûr, rien n'était terminé car Tawina allait faire appel, mais ils avaient gagné au moins deux ans de tranquillité.

Yohannès ne paya plus jamais les taxes foncières sur sa maison d'Ulthar, si bien que le fisc l'obligea à vendre la maison, ce que Yohannès accepta de bonne grâce. Elle fut rachetée pour une bouchée de pain par la mairie d'Ulthar, qui demanda immédiatement à Tawina un loyer élevé, ce qui était normal pour une aussi grande et belle maison. Tawina, qui avait déjà dilapidé la plus grande partie de l'argent qu'elle avait pris à Yohannès, refusa de payer un loyer aussi élevé. La mairie la fit expulser et divisa la maison en plusieurs petits appartements locatifs. Tawina aurait pu se retrouver à la rue, mais elle réussit à convaincre un riche veuf, dont le fils avait été l'un de ses amants, de l'épouser. Les divorces, c'est fini pour moi, dit-elle confidentiellement à une amie. La prochaine fois, je serai veuve et rentière.

Tawina non seulement fit appel du jugement d'Ottilia Gargant, mais elle déposa plainte contre Yohannès, parce que de son point de vue, en ne payant pas les taxes foncières il avait privé son ex-femme du logement gratuit auquel elle avait droit. Elle perdit à la fois son appel et son nouveau procès, mais Yohannès fut obligé de recourir aux services de Walden Thiidrik pendant cinq ans, et de se déplacer plusieurs fois jusqu'au Palais de Justice d'Ulthar.


Dernière édition par Vilko le Sam 28 Mar 2015 - 12:05, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Mer 25 Mar 2015 - 20:05

Bref : une victoire à la Pyrrhus pour Yohannès...

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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Mer 25 Mar 2015 - 21:06

Anoev a écrit:
Bref : une victoire à la Pyrrhus pour Yohannès...
Face à des gens comme Tawina, on perd toujours même quand on gagne...
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Jeu 26 Mar 2015 - 22:51

Yohannès avait toujours été solitaire par inclination personnelle, et il était conscient que cet aspect de sa personnalité expliquait pourquoi, d'une part, il s'était laissé séduire par une psychopathe manipulatrice comme Tawina, et d'autre part pourquoi il s'était mis en ménage avec une gynoïde. Même les solitaires ont besoin de compagnie. La vraie solitude détruit, même physiquement. Qui n'a jamais souffert d'être mis à l'écart, au moins une fois dans sa vie ? Qui ne s'est jamais renié pour être accepté dans un groupe ? Yohannès savait tout cela, par expérience.

Une gynoïde comme Shonia a pour fonction principale d'être une présence intelligente et affectueuse. La sexualité ne vient qu'en deuxième place, contrairement à ce que beaucoup de gens pensent, y compris certains fembotniks. Une gynoïde peut jouer le rôle de plusieurs personnes, car un être humain a du mal à se contenter de la compagnie d'une seule personne. Shonia mettait ainsi parfois une cagoule verte sur sa tête, ce qui lui donnait l'apparence d'un klelwak, et elle devenait Gaïus, personnage masculin, qui jouait avec Yohannès, en alternance, le rôle de l'interrogateur et de l'interrogé, de l'examinateur et du candidat. Yohannès retrouvait ainsi, progressivement, la confiance en lui-même et l'aptitude au dialogue qu'il avait perdues pendant son désastreux mariage avec Tawina.

Mais même Yohannès n'aimait guère rester toute une journée enfermé dans un appartement minuscule. Il n'avait pas tous les jours besoin de faire ses courses, surtout pendant les Événements, où il avait réduit ses dépenses au strict minimum. Il aimait marcher jusqu'au port, avec Shonia, pour voir les bateaux. Les sanctions économiques dont le royaume de Mnar faisait l'objet avaient réduit le commerce maritime à peu de choses, et il était devenu quasiment impossible d'obtenir un visa pour se rendre à l'étranger. Les sanctions ne furent levées, l'une après l'autre, que bien après la fin des Événements, quand les pays sanctionneurs se furent rendus compte que d'autres pays, qui ne s'étaient pas joints aux sanctions, commençaient à les remplacer comme partenaires commerciaux du royaume de Mnar.

L'endroit où Yohannès allait pour se donner l'impression d'avoir une vie sociale était le Cercle Paropien, l'un des lieux de rendez-vous des fembotniks d'Hyltendale. Ils étaient plusieurs dizaines de fembotniks à fréquenter ce club, et la plupart d'entre eux étaient aussi isolés que Yohannès. Pendant les Événements, le président du Cercle Paropien eut l'idée de mettre, à la disposition des gynoïdes et des androïdes du club, des masques-cagoules représentant divers personnages, pour la plupart tirés de feuilletons télévisés. Il fit aussi l'acquisition de grandes blouses noires, achetées chez un fripier ou confectionnées par les membres de la section couture. Son idée fut rapidement copiée par les autres clubs de fembotniks.

Shonia, lorsqu'elle accompagnait Yohannès au bar du Cercle Paropien, mettait sur sa tête un masque-cagoule représentant, par exemple, Kalamet, l'un des protagonistes du feuilleton télévisé La Rue du Chat Gourmand, et passait une blouse noire par dessus ses vêtements. Le cybercerveau qui la contrôlait à distance lui faisait alors prendre la voix et la personnalité de Kalamet. Yohannès et Kalamet pouvaient alors discuter ou jouer aux cartes dans le bar. La conversation était rarement d'un niveau bien élevé, mais ce n'était censé, après tout, n'être qu'une conversation de bistrot.

Les masques-cagoules et les blouses noires font partie de la culture des humanoïdes et des humains qui vivent avec eux. Un masque-cagoule peut être un simple morceau de tissu cousu sur les côtés, avec deux trous pour les yeux et une fente pour la bouche, ou bien être un véritable objet d'art, avec une perruque et un visage peint. Certains clubs ont des sections dont les membres fabriquent des masques-cagoules comme activité artistique ou artisanale.

Les blouses noires servent à dissimuler les vêtements habituels des gynoïdes, surtout lorsque celles-ci incarnent un personnage masculin. Le bar du Cercle Paropien, ainsi que ceux des innombrables clubs de même nature que l'on trouve à Hyltendale, offre toujours au visiteur non prévenu un spectacle qu'il aurait du mal à imaginer ailleurs. Dans une grande salle chichement éclairée, plusieurs dizaines de personnes sont assises, généralement par deux, autour de petites tables rondes, buvant et discutant, et la moitié de ces personnes sont vêtues de blouses noires et de cagoules peintes. Des blouses noires sont accrochées à des portants, contre le mur du fond. Un serveur androïde est debout derrière le comptoir. Derrière lui, des étagères sur lesquelles sont empilés des masques-cagoules.

Le docteur Lorenk, qui n'était pas un fembotnik, allait assez régulièrement dans la salle de bar, après le déjeuner, pour y faire des mots croisés, tout en buvant un café. Il en aimait l'ambiance paisible et un peu mystérieuse, le murmure des conversations à voix basse, le sentiment rassurant d'être parmi ses semblables. C'était surtout ce dernier sentiment qui l'intriguait. Leurs clubs sont, pour les fembotniks, ce que sont les temples et autres lieux de culte pour d'autres communautés. Ils viennent y chercher une certaine forme de bonheur tranquille, que l'on peut appeler de la sérénité.

Lorsqu'il fait beau, des tables et des chaises sont installées dans le jardin, qui devient une extension du bar. Certains fembotniks se protègent du soleil sous des parasols. D'autres profitent de l'occasion pour se faire bronzer en sous-vêtements sur des chaises-longues. L'ambiance est détendue, presque festive.

Dire que les fembotniks ont tous les mêmes idées et partagent la même culture serait très exagéré. Leurs gynoïdes savent quels sujets elles ne doivent pas aborder avec eux. Mais quel que soit le côté excentrique, voire grotesque, de ses opinions ou de ses centres d'intérêt, un fembotnik trouvera toujours un masque-cagoule qui les partage.

Yohannès s'était rendu compte que, depuis qu'il s'était éloigné de ses anciens amis d'Ulthar, il ne parlait plus qu'avec Shonia et des masques-cagoules : Gaïus, Kalamet, et quelques autres. Il savait qu'avec Shonia et les masques-cagoules, il pouvait être lui-même. Une fois par an, en moyenne, il discutait par téléphone ou de vive voix avec son avocat, Walden Thiidrik, qui était pratiquement le seul être humain avec lequel il avait des conversations de plus de cinq minutes. Il aimait bien le docteur Lorenk, qu'il voyait souvent au Cercle Paropien, mais il n'avait pas grand-chose à lui dire. Ce que l'on dit à un humanoïde n'a pas beaucoup d'importance, car ils n'ont pas d'âme individuelle, ils jouent des rôles, et rien ne peut les vexer vraiment. Les humains, en revanche, sont imprévisibles et souvent méchants. Yohannès n'avait pas oublié Tawina.

Vitellio et Lavinia, réfugiés venus de Khem avec leurs enfants pendant les Événements et installés à Hyltendale une fois la paix revenue, n'ont toujours pas compris pourquoi ils n'ont pas pu se faire d'amis parmi les fembotniks.
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Ven 27 Mar 2015 - 13:14

Qu'est-ce qui motiva la révolte ? Ce mouvement me fait (un peu) penser à la révolte de 1905 en Russie qui préfigura les deux révolutions douze ans plus tard, celle de Février et celle d'Octobre (novembre, en fait, dans le calendrier grégorien). C'est un peu le soulèvement des classes opprimées par une aristocratie arrogante. La religion (opium du peuple*) vient compliquer un peu tout ça. Mais ce qui me gêne quand même, c'est la description du comportement des rebelles, qui sont assimilés à des bandits sans foi ni loi. C'est vrai qu'il y en eut, dans toute révolution, y compris la nôtre, mais il n'y eut pas que ça. L'assimilation des révoltés/rebelles/révolutionnaires à des brigands était surtout l'apanage des autocrates menacés par lesdits mouvements.


*C'est pas moi qui l'dis, mais ç'a été repris plusieurs fois.

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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Ven 27 Mar 2015 - 14:54

L'inspiration est évidente : la révolte-puis-guerre-civile en Syrie. Sauf que là, on n'est (heureusement ?) pas arrivé au stade de guerre-tout-court.
Et l'autre différence, c'est que chez nous les adorateurs de Nyarlathotep ne sont venus qu'ensuite (les profiteurs !) alors que Vilko les implante dès le début.

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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Sam 28 Mar 2015 - 12:27

Vilko a écrit:
Face à des gens comme Tawina, on perd toujours même quand on gagne...
Pas en Aneuf (c'est pas par hasard que ce soit un État imaginaire) : quand on gagne, on gagne, quand on perd, on perd. Et plus le perdant est un enragé, plus il perd. Et les enragés* gagnent rarement.



*Faut pas confondre "enragé" et "déterminé". Les deux veulent gagner, bien sûr, mais le premier est prêt à n'importe quel coup bas pour y parvenir. Quand la Justice de n'importe quelle province aneuvienne obtient la preuve, par des enquêteurs, de malversations (comme des imitations de signatures) ou bien d'actes violents délibérés, elle ne fait pas dans le détail. Autre chose, lorsqu'il s'agit de vider un compte joint, LES DEUX TITULAIRES dudit compte doivent être présents à l'agence bancaire pour en signer la demande.

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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Sam 28 Mar 2015 - 19:36

Mardikhouran a écrit:
L'inspiration est évidente : la révolte-puis-guerre-civile en Syrie. Sauf que là, on n'est (heureusement ?) pas arrivé au stade de guerre-tout-court.
Exact ! Very Happy

Lorenk et Yohannès représentent les classes moyennes ou aisées de la population syrienne, qui sont sunnites (adoratrices de Yog-Sothoth) mais qui néanmoins soutiennent le régime, parce qu'elles ont peur des extrémistes.

Anoev a écrit:
lorsqu'il s'agit de vider un compte joint, LES DEUX TITULAIRES dudit compte doivent être présents à l'agence bancaire pour en signer la demande.
Non pas pour le vider, mais pour le fermer. Il suffit d'être mandataire d'un compte (même pas titulaire) pour "vider" un compte, c'est à dire retirer tout l'argent qui est dessus ! Éventuellement, en laissant un euro / ducat / vir symbolique...

Tawina n'était pas co-titulaire sur les comptes de Yohannès, mais simplement mandataire. Ça lui a toutefois permis de retirer tout l'argent qui était dessus. Yohannès s'est retrouvé avec des comptes dont le solde était proche de zéro... Heureusement, Tawina n'était pas mandataire sur le compte Coney's Bank.

Dsns l'épisode ci-dessous, on voit que les dispositions légales concernant le mariage, notamment le régime de la communauté universelle, sont pratiquement les mêmes dans le royaume de Mnar et en France...

--------------------

À Ulthar, Tawina se demandait encore comment l'autorité municipale avait pu deviner que Yohannès accepterait de vendre la maison très en dessous de sa valeur, alors que les taxes impayées étaient d'un montant relativement faible. Tawina soupçonnait certains responsables muncipaux d'être en contact avec les cybercerveaux.

Heureusement, son nouveau mari, Gandol Zains, était encore plus riche que Yohannès. Malgré son grand âge et sa santé très dégradée, il était très actif. Il avait vendu son usine, un peu en dessous de sa valeur réelle, à un cyborg d'Hyltendale, et il avait déposé l'argent de la vente à la Coney's Bank, dont il disait le plus grand bien. Tawina s'inquiétait un peu, mais son mari la rassurait en lui parlant des profits fabuleux que la Coney's Bank garantissait sur ses produits financiers.

Mais comme d'habitude, de nouveaux problèmes surgissaient sans cesse. Rudolph, son ancien amant, qui était aussi le fils de Gandol, lui avait envoyé un courrier inquiétant :

Tawina,
J'ai vu mon père hier. Il avait un bleu à une pommette, et il n'a pas voulu me dire comment ça lui était arrivé. Je sais comment tu traitais Yohannès. Mon père est vieux et malade ; respecte-le. Et n'essaye pas de me brouiller avec lui par tes médisances : tu n'y arriveras pas. Il sait déjà que tu as été ma maîtresse avant de le connaître, et il sait aussi que tu es experte à semer la discorde.


Quelque temps plus tard, Gandol et Tawina modifièrent leur contrat de mariage. Devant notaire, ils passèrent sous le régime de la communauté universelle. Ce qui voulait dire qu'en cas de dissolution du mariage, chaque époux récupèrerait la moitié du patrimoine commun, ce qui était à l'avantage de Tawina.

Les conséquences de la modification du contrat ne s'arrêtaient pas là. Les enfants de Gandol ne pourraient pas hériter de leur père avant le décès de Tawina.

Pour atténuer le ressentiment de ses deux filles, Gandol leur fit don d'une partie de ses biens, notamment des bijoux et œuvres d'art qui venaient de leur mère. Celui lui valut toutefois une scène de ménage épouvantable de la part de Tawina.

Rudolph, l'unique fils de Gandol, ne reçut aucune donation. Il accepta l'affront avec philosophie, et contrairement à ses sœurs il continua de voir régulièrement son père, ce qui ne plaisait pas du tout à Tawina.

Rudolph, qui avait son franc-parler, disait à ses amis que ses sœurs n'aimaient qu'elles mêmes et que la seule chose qu'elles regrettaient c'était de devoir attendre quelques dizaines d'années de plus, vu l'âge de Tawina, pour hériter d'un père qu'elles n'aimaient pas.

Gandol était très malade, et se savait près de la fin. Un soir, en rentrant chez elle pour dîner, Tawina trouva son mari noyé dans sa baignoire. L'enquête de police conclut qu'il avait eu un malaise en prenant son bain.

Chez le notaire, Tawina apprit avec stupéfaction que Gandol, quelques mois plus tôt, avait emprunté sans le lui dire une somme colossale auprès de la Coney's Bank, et avait immédiatement transféré cette somme sur le compte d'une nommée Ondrya Wolfensun.

Le contrat stipulait que les premiers remboursements, peu élevés, ne commenceraient que dix ans après la signature du contrat, ce qui était très inhabituel. Ensuite ils devaient augmenter de façon vertigineuse tous les dix ans, mais au total il aurait fallu cinquante ans pour tout rembourser. Vu l'âge et l'état de santé de Gandol, le banquier qui avait accordé ce prêt devait être totalement incompétent. Ou alors, Gandol lui avait mis un pistolet sur la tempe.

Le contrat stipulait qu'en cas de décès de l'emprunteur, le montant total de l'emprunt devait être immédiatement rendu à la banque, avec des intérêts et des pénalités journalières. Tawina était incapable de rembourser cet emprunt.

Tawina se retrouvait sans argent, seulement propriétaire de la maison qu'elle habitait, et de plus elle était obligée de payer sur-le-champ une somme phénoménale qu'elle n'avait pas. Même en vendant la maison et les meubles qu'elle contenait, ça ne suffirait pas, et Tawina resterait endettée de plusieurs millions de ducats.

"Je ne paierai pas" dit-elle au notaire.

Ce dernier la regarda d'un air triste :

- Madame, votre mari avait transféré tout son argent sur le compte qu'il avait ouvert à la Coney's Bank. En apprenant son décès, la banque a bloqué le compte et saisi l'argent qui était dessus.

- Mais alors je n'ai plus rien ? dit Tawina d'une voix plaintive.

- Juste la maison et les meubles qui sont dedans. Mais il faudra tout vendre pour rembourser au moins une partie de la dette. Sinon, la Coney's Bank va vous faire expulser de chez vous et saisira votre maison et vos biens pour récupérer au moins une partie de son argent.

Tawina explosa de colère :

- Je veux savoir ce que Gandol a fait de l'argent qu'il a emprunté ! Où sont les relevés de compte ?

- Ici, Madame. Tout a été tranféré en une seule fois au profit de la nommée Ondrya Wolfensun, titulaire d'un compte à la Hyagansis Bank.

- La Hyagansis Bank est la banque des cybersophontes... Une filiale de la Coney's Bank. Ce doit être une cyborg ! Vous avez son adresse ?

- Non. Je suis désolé. La Hyagansis Bank est très opaque et ouvre des comptes sur simple déclaration. Wolfensun est un nom assez courant dans le royaume. Mes collaborateurs ont trouvé une dizaine d'Ondrya Wolfensun dans les annuaires.

- Il avait une maîtresse ce salaud ! Ah le...

Suivit un torrent de grossièretés qui laissa le notaire stupéfait. Il n'aurait pas imaginé qu'une dame de qualité comme Tawina puisse parler ainsi.

Tawina n'alla pas à l'enterrement de son mari. Mais elle fit quelques recherches, et elle apprit que Rudolph venait de devenir propriétaire de deux immeubles entiers à Hyltendale. Vu le montant des loyers dans cette luxueuse résidence, il était assuré d'avoir un revenu confortable, même en tenant compte du fait qu'il avait gardé pour son usage personnel un appartement de sept pièces dans l'un des immeubles. Avec quel argent avait-il acheté tout ça ? Mystère. Rudolph gagnait correctement sa vie comme greffier au tribunal, mais il n'était pas riche, contrairement à son père.

Le cerveau retors de Tawina lui fit élaborer une hypothèse : Gandol et Rudolph s'était mis d'accord pour la flouer de l'héritage. Les deux filles ne devaient pas être au courant, mais elles ne devaient pas être lésées non plus. Et c'était ce qui s'était passé. Lequel des deux, Rudolph ou Gandol, avait eu l'idée de l'emprunt à la Coney's Bank, était un mystère, mais au fond ça n'avait pas d'importance. Ils avaient eu un cybersophonte comme complice... Soit un cyborg, soit une gynoïde. Le cybersophonte avait ouvert le compte bidon à la Hyagansis Bank, et ensuite probablement transféré l'argent sur le compte de Rudolph.

Quelques coups de téléphone suffirent à Tawina pour apprendre que Rudolph avait changé de vie depuis deux mois. Il avait démissionné de son travail de greffier, et il s'était installé à Hyltendale.

Tout devint immédiatement clair dans l'esprit de Tawina. Elle courut chez son avocate, Narda Glok. Les deux femmes conclurent que la manœuvre apparaîtrait au grand jour si elles pouvaient avoir accès aux relevés de compte bancaire de Rudolph. On y verrait certainement un virement de plusieurs dizaines de millions de ducats provenant du compte Hyagansis Bank d'une nommée Ondrya Wolfensun.

Tawina insista auprès de l'avocate :

- C'est vital pour moi que nous arrivions à prouver qu'il y a eu une machination, dont le but était  de me priver de la fortune de mon mari. Si nous n'y arrivons pas, je me retrouve à la rue sans ressources !

L'avocate n'osa pas lui dire que machination ne voulait pas dire illégalité. Elle espérait pouvoir prouver qu'Ondrya Wolfensun n'existait pas. Ouvrir un compte bancaire sous une fausse identité est un délit. Même si le coupable n'était pas identifié, toutes les opérations effectuées sur le compte Wolfensun seraient annulées pour fraude et l'argent restitué.

La plainte déposée par Tawina ne donna pas les résultats espérés. Ondrya Wolfensun existait, elle était femme d'affaires et elle habitait à Hyltendale. Convoquée au commissariat de police d'Hyltendale, Wolfensun déclara à l'officier de police qui l'interrogeait que les dizaines de millions de ducats versés par Gandol correspondaient à la vente d'un million de barils de pétrole. D'ailleurs elle avait imprimé les e-mails qu'elle avait échangés avec Gandol Zainz, et qui confirmaient que l'opération avait eu lieu. Il s'agissait d'une spéculation banale sur le prix des matières premières, comme les boursicoteurs en font tous les jours. Le pétrole contenu dans les tankers qui traversent les océans peut changer dix fois de propriétaire dans la même journée.

L'enquête de police révéla aussi que c'était Ondrya Wolfensun qui avait acheté les deux immeubles. Ondrya Wolfensun et Rudolph Zains avaient été mariés pendant deux mois. Lors du divorce, Rudolph avait reçu les deux immeubles, comme le stipulait le contrat de mariage.

L'instinct de Narda lui disait qu'il y avait anguille sous roche. Elle décida de se rendre seule à Hyltendale, pour faire des recherches sur place. Cela lui permettrait aussi, espérait-elle, de faire un peu de tourisme. Elle avait toujours eu envie de visiter le musée Locsap et sa fameuse collection de tableaux abstraits.

Narda prit le train entre Ulthar et Hyltendale. Elle avait beau être une avocate d'un certain renom dans sa ville, depuis les Événements elle n'avait plus les moyens d'avoir une voiture. Elle avait acheté un vélo à trois roues, c'était encore ce qu'il y avait de mieux pour se réfugier à la campagne en cas de nouvelle catastrophe. Le vélo était muni d'un gros coffre entre les deux roues arrière. Narda avait toujours dans sa cuisine un paquet de provisions et des bouteilles d'eau minérale, et un sac à dos rempli de l'essentiel. En cas d'alerte, il ne lui fallait que trois minutes pour charger son tricyle, refermer la porte de son appartement, et partir... Elle ne savait pas vers où. Son voyage à Hyltendale était aussi une occasion pour voir si la ville des fembotniks pouvait, le cas échéant, être un point de chute.

Mortimer, l'un de ses confrères retraités, installé à Hyltendale, attendait Narda à la sortie de la gare. Il était venu seul, sans sa gynoïde. Il emmena Narda déjeuner dans un restaurant, et ils parlèrent de l'affaire Zains.

- À Hyltendale, tout le monde a entendu parler d'Ondrya Wolfensun. C'est une cyborg qui vit presque en recluse. Avant de devenir une cyborg, elle a passé soixante ans dans divers hôpitaux pour handicapés mentaux graves, depuis son enfance. Elle est vieille, mais elle doit avoir le physique d'une femme de trente ans, les cyborgs ont toujours l'air jeune. Lorsqu'elle est devenue cyborg, son intelligence s'est prodigieusement développée, c'est toujours le cas lorsqu'on joint un cerveau biologique à un cerveau cybernétique. Elle est sortie de l'hôpital et elle s'est lancée dans la finance, en liaison avec la Hyagansis Bank. L'affaire dont tu me parles ne m'étonne pas. Wolfensun est toujours dans des coups fourrés, parfois à la limite de la légalité.

- Est-ce que tu crois que ce mariage était fictif ?

- Je ne crois rien. Déjà, ils se sont mariés en secret, et ils ont divorcé en secret, par consentement mutuel, vu la vitesse avec laquelle ça s'est fait. Il faudrait savoir comment Rudolph et Ondrya se sont rencontrés.

- Je sais que Rudolph avait pris l'habitude de passer ses week-ends à Hyltendale, avec des gynoïdes vénales.

- Narda, ne cherche plus. Rudolph a fait des confidences sur l'oreiller à une gynoïde vénale. Ensuite, un cybercerveau a imaginé le coup de l'emprunt bidon et du mariage tout aussi bidon. Tu connais la suite.

- Pas si vite Mortimer, je ne comprends pas tout. Comment apparaît le cybercerveau ?

- Narda, tous les cybersophontes sont en contact radio permanent, de cerveau cybernétique à cerveau cybernétique. Ce qu'on dit à une gynoïde, c'est comme si on le disait à toutes les gynoïdes, et à tous les klelwaks, androïdes, cyborgs et cybercerveaux d'Hyltendale et du reste de la planète. Le cybercerveau, vu ce que tu me dis, peut être n'importe quel cybercerveau caché dans les abris souterrains d'Hyltendale. Plus probablement, l'un des cybercerveaux qui contrôlent la Hyagansis Bank.

- Mais c'est un cauchemar !

- Pas du tout, on s'y fait très bien. Moi je suis bien content d'avoir une gynoïde dans mon lit, à mon âge et avec mon physique. Quand j'ai un furoncle à une fesse, elle me soigne, et je me contrefiche que tous les cybersophontes que ça pourrait intéresser puissent savoir que j'ai un furoncle à la fesse gauche.

- Revenons-en à notre affaire, on parlera de tes furoncles, si tu y tiens, quand on aura fini de manger. Quel est l'intérêt des cybersophontes dans cette histoire concernant ma cliente, son défunt mari, son beau-fils, une cyborg et deux banques ?

- À mon avis, mais c'est rien que mon avis, hein, le prêt est bidon, et les barils de pétrole n'existent pas. Le vieux Gandol a accepté le projet que lui a soumis son fils pour flouer Tawina, à qui il ne voulait pas laisser un sou après sa mort. Tant qu'il était vivant, il vivait comme un seigneur avec les profits des produits financiers de la Coney's Bank. Dès qu'il est mort, la Coney's Bank a raflé tout l'argent qui était sur son compte. Elle a gagné des millions de ducats, sans doute la moitié du prix de l'usine que Gandol avait vendue. Avec les deux immeubles, Rudolph a eu plus que sa part d'héritage, avant même la mort de son père.

- Et il a eu aussi la satisfaction d'avoir roulé dans la farine ses deux sœurs, qui ont épousé des nobles et qui méprisaient le petit greffier de tribunal. Oh, et puis l'usine avait été vendue à un cyborg pour pas cher ! Les cybersophontes ont gagné sur tous les tableaux !

- Narda, je te le dis en tant que fembotnik, les cybersophontes sont trop intelligents pour nous.

- Tu dis ça parce que tu vis avec une gynoïde. Si je pouvais prouver que le prêt est bidon et que les barils de pétrole n'existent pas, il y en a qui se retrouveraient vite fait en prison. Mais des preuves, je n'en ai pas. Tu vois, Mortimer, ce qui m'embête, c'est comment je vais raconter tout ça à Tawina...

- Oh, pour elle, c'est simple. Elle va se retrouver à la rue quand la banque va saisir sa maison. Elle fera la seule chose qu'elle sait faire, chercher un autre vieil imbécile libidineux à épouser. Mais ce sera de plus en plus dur, les années passent, les hommes préfèrent les femmes jeunes. À Ulthar ou ailleurs, personne n'épousera une femme qui est endettée pour plusieurs millions de ducats et qui ne travaille pas. À notre époque, les vieux riches, ou simplement aisés comme moi, vont louer des gynoïdes à Hyltendale. Je vois bien Tawina devenir la compagne d'un maçon ou d'un gratte-papier moche et timide qui sera bien content, à quarante ans, d'avoir une femme dans son lit pour la première fois de sa vie. Et si elle lui casse les pieds, il la mettra dehors à coups de pied aux fesses et elle devra en draguer un autre dans un bar pour poivrots.

- Mortimer, tu es ignoble.

- Non, réaliste.
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Sam 28 Mar 2015 - 23:42

Efectiv'ment, Mortimer est réaliste. Il a bien cerné le personnage de la Zeno.

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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Dim 29 Mar 2015 - 18:16

Mortimer proposa à Narda de lui faire visiter le musée Locsap, ce qu'elle accepta, mais avant elle avait rendez-vous avec un nommé Sordj Waondi dans une agence de la Coney's Bank. C'était Waondi qui avait accordé le prêt à Gandol Zains.

Sordj Waondi était un cyborg. Il était vêtu d'un costume noir et d'une chemise blanche, à la mode hyltendalienne. Sa seule note de fantaisie était une cravate à rayures jaunes et bleues. Il reçut Narda dans un petit bureau anonyme et l'invita à s'assoir. Waondi parlait d'une voix un peu traînante, avec un accent étranger assez marqué. Sans doute la voix qu'il avait lorsqu'il était encore un être humain.

Narda se présenta :

- Je suis Narda Glok, l'avocate de Mme Tawina Zeno veuve Zains, la veuve de Gandol Zains. Je défends les intérêts de Madame Zains.

- Vous transmettrez mes condoléances à Mme Zains. Ce pauvre Monsieur Zains, quelle tragédie...

- Je n'y manquerai pas. Ceci étant, vous savez certainement que suite au prêt accordé par la Coney's Bank à Gandol Zains, ma cliente se trouve dans une situation financière désespérée. Et j'ai vu sur le contrat que c'est vous, en tant que cadre de la Coney's Bank, qui avez accordé ce prêt.

- C'est exact. Sur le moment, ça paraissait une bonne idée. La Coney's Bank était assurée d'avoir un bon retour sur investissement pendant le prochain demi-siècle. Hélas, qui aurait pu prévoir ce qui allait arriver à Monsieur Zains... Sans cet événement malheureux, Gandol Zains et la Coney's Bank auraient fait tous les deux une excellente affaire. Comme vous le savez, le manque de liquidités est un obstacle au développement économique du royaume. La Coney's Bank fait de son mieux pour encourager les investissements industriels, agricoles et immobiliers. Sans me vanter, je peux dire que grâce à nous...

- Monsieur Waondi, Gandol Zains n'est jamais venu à Hyltendale, et vous en tant que cyborg vous n'avez pas le droit de travailler à Ulthar. Comment êtes-vous entré en contact avec lui ?

- Nous sommes là aux limites du secret professionnel, Maître Glok. Mais moi, je n'ai rien à cacher. Il n'y a pas de mystère. Je connais la femme de son fils. Je travaille avec elle depuis des années, et j'ai toute confiance en elle.

- Vous voulez dire, Ondrya Wolfensun ? Ils ne sont restés mariés que deux mois.

- Quelle tristesse. Ondrya a toujours sacrifié sa vie privée à son travail. C'est son seul défaut, elle travaille trop. Je lui ai dit au moins vingt fois qu'une vie réussie c'est une vie bien équilibrée entre le travail, les loisirs et...

- Arrêtez vos... digressions, s'il vous plaît, Monsieur Waondi. Donc, c'est Ondrya Wolfensun qui vous a mis en contact avec Gandol Zains ?

- Plus précisément, Ondrya m'a présenté son mari, nous avons discuté. Il m'a parlé de son père qui voulait emprunter une grosse somme pour investir dans la finance. J'ai alors pris contact par courrier avec le père. Rudolph a servi d'intermédiaire pour ce prêt, il faisait l'aller-retour entre Ulthar et Hyltendale.

- Avez-vous rencontré Gandol Zains ?

- Non, jamais. Nous avons échangé quelques e-mails, pour nous mettre d'accord sur les détails du prêt. C'était suffisant, puisque Rudolph se chargeait de tout. Il est greffier de justice, c'est une garantie d'honorabilité.

- Je vois. Monsieur Waondi, au nom de ma cliente, Tawina Zeno veuve Zains, je demande à la Coney's Bank de considérer ce prêt comme nul et non avenu.

- Et pourquoi donc ?

- Il y a eu tromperie. Par Rudolph Zains et Ondrya Wolfensun.

- Tromperie, vous dites ? Mais c'est grave, ça ! Tromperie à quel niveau ?

- À tous les niveaux. Je vais demander à la Justice d'examiner les comptes de la Coney's Bank.

- Comme vous voulez, Maître Glok. Ils sont certifiés par un comptable indépendant et vérifiés au moins dix fois avant publication annuelle. Par ailleurs, je vous rappelle que la Coney's Bank a perdu de l'argent dans cette affaire. Nous sommes des victimes.

Narda se sentait un peu déstabilisée. Et si Sordj Waondi disait la vérité ? Il n'y avait fraude que si le million de baril de pétrole que Wolfensun prétendait posséder n'existait pas. Mais comment le prouver ? Ondrya Wolfensun travaillait avec la Coney's Bank depuis des années. Si c'était une escroc, ils le sauraient. Ou alors, et c'était ce dont Narda était persuadée, la Coney's Bank et Ondrya travaillaient ensemble à étendre l'emprise de la banque sur l'économie du royaume.

Narda regarda le banquier bien en face :

- Puisque vous êtes des victimes, déposez plainte contre Rudolph et Ondrya.

- À ma connaissance, Rudolph et Ondrya n'ont commis aucun délit. Une banque ne peut pas déposer plainte chaque fois qu'elle fait un prêt malavisé qui lui fait perdre de l'argent, vous le comprenez bien. Il y a toujours une part de risque dans la finance ! Pour nous, banquiers, l'important c'est qu'à la fin de l'année nos comptes soient justes. Et ils le sont, vous pouvez faire confiance à nos comptables. Ils sont très compétents.

Quelques minutes plus tard, Narda prit congé du banquier. Mortimer l'attendait devant la banque. Ils allèrent tous les deux, à pied, visiter le musée Locsap, qui est l'une des rares attractions touristiques d'Hyltendale qui ne soit pas liée à l'industrie du sexe. Comme pratiquement tous les visiteurs, Narda fut stupéfaite en apprenant la valeur de certains tableaux, qui pour elle n'étaient que des taches de couleur jetées au hasard sur des toiles blanches. Elle essaya de s'imprégner de ce qu'elle voyait, de s'ouvrir aux émotions qu'elle était censée ressentir... En vain. Elle ne ressentait rien.

En-dessous des tableaux, les noms des donateurs étaient gravés sur des plaques de cuivre. Narda fut surprise d'y lire les noms de quelques-unes des plus grandes entreprises industrielles du royaume.

Elle fit part de ses réflexions à Mortimer, qui sourit de la naïveté de la jeune femme :

- Pour faire des affaires avec les cyborgs, il faut acheter un tableau, pour une petite fortune, à l'un des quelques peintres qui font partie de ce qu'on appelle l'École d'Hyltendale, et en faire cadeau au musée Locsap. Les peintres, qui sont tous des cyborgs, déposent bien sagement leur argent sur des comptes ouverts à la Coney's Bank et n'y touchent plus. Quand tu as compris ça, tu as compris comment la communauté des cybersophontes s'enrichit.

- Ce sont les peintres et la Coney's Bank qui s'enrichissent, c'est tout. Personne d'autre.

- Narda, je vais te révéler un secret. Un tout petit secret, qui n'en est même pas un car il est écrit partout. Les cybersophontes ont une conscience collective. Ils forment une ruche hiérarchisée de cerveaux cybernétiques reliés par ondes radio. Ils fonctionnent en tant que communauté, à un niveau que les êtres humains comme nous ont du mal à concevoir.

- Et qui est au sommet de cette ruche, Monsieur Je-Sais-Tout ?

- Le plus ancien des cybercerveaux, peut-être. Les cybersophontes sont les rois des langages cryptiques. On ne sait pas ce qu'ils se disent entre eux.

Après avoir visité le musée, Narda et Mortimer prirent le bus pour faire le tour de la ville. Narda voulait voir par elle-même les deux immeubles dont Rudolph était devenu propriétaire, et si possible rencontrer Ondrya. Rudolph avait refusé de voir Narda. Il l'avait même presque insultée au téléphone, lui reprochant de travailler pour une méchante femme qui maltraitait son père.

Narda n'avait pas réussi à parler à Ondrya, malgré plusieurs tentatives. À chaque fois, elle était tombée sur une secrétaire, et Ondrya ne l'avait pas rappelée.

Les deux immeubles étaient situés dans le quartier de Yarthen. C'étaient deux imposants bâtiments de quinze étages, en béton gris, dont le toit était recouvert de panneaux solaires. Narda avait lu dans un magazine que les Hyltendaliens avaient généralisé ce système dans les immeubles munis d'ascenseurs. Les panneaux solaires permettaient, en cas de panne de courant, aux ascenseurs et aux pompes électriques de fonctionner. Chaque appartement disposait de sa propre cuve d'eau, par sécurité. Des androïdes de haute taille, en uniforme rouge à dorures, assuraient un service de conciergerie au rez-de-chaussée.

Narda regarda les immeubles avec envie. Elle avait gardé un très mauvais souvenir des Événements, moins de deux ans auparavant. Elle avait dû faire vingt kilomètres à pied, sans nourriture, pour trouver un refuge, loin d'Ulthar, lorsque la ville, privée d'électricité et d'eau courante, était devenue inhabitable. À Hyltendale, les gens n'avaient rien connu de tout ça, et pourtant ils prenaient leurs précautions pour l'avenir, contrairement aux Ulthariens.

- Dis donc, dit-elle à Mortimer, les avocats, à Hyltendale, ce sont tous des humains ?

- Bien sûr. Il faut disposer de ses droits civiques pour plaider devant un tribunal, et donc être un humain. À Hyltendale, tous les avocats sont des humains.

- Je me verrais bien travailler ici, tu sais.

- Ne rêve pas trop. Tous les avocats que je connais à Hyltendale sont des fembotniks, et il paraît que quelques cyborgs sont en train de faire des études de droit. Un cyborg, c'est un humain, d'un point de vue légal.

- Et toi, Mortimer, tu n'aimerais pas pratiquer ici ?

- À mon âge je n'ai pas envie de repartir à zéro à Hyltendale, alors que j'ai assez d'argent pour vivre de mes rentes. Je me consacre à ma nouvelle passion : l'horticulture. Je fais partie du Club Agricole.

Narda et Mortimer continuèrent leur circuit. Dans le quartier du port, ils s'arrêtèrent devant l'immeuble où Ondrya Wolfensun avait son bureau, qui était sa seule adresse connue de Narda. C'était un cube de verre et de métal de cinq étages. Derrière les grandes vitres, on voyait des plantes vertes, des tables et des ordinateurs. C'était le crépuscule. Quelques bureaux étaient encore allumés, on voyait des gens aller et venir.

Narda entra dans le hall, suivie de Mortimer. Elle demanda à une gynoïde en tailleur rouge, assise derrière un comptoir :

- Madame Ondrya Wolfensun est-elle encore dans son bureau ? J'aimerais la voir. Je suis Narda Glok, l'avocate de Tawina Zains.

La gynoïde pianota sur le clavier de son ordinateur. Narda se demanda pourquoi, car il était probable qu'elle était en train de contacter la cyborg par radio, de cerveau cybernétique à cerveau cybernétique. Mais il fallait bien que la gynoïde joue son rôle d'hôtesse.

La gynoïde lut quelque chose sur son écran et s'adressa à Narda :

- Madame Wolfensun peut vous accorder cinq minutes, dans ce hall. Vous avez des fauteuils à votre disposition.

Ondrya Wolfensun apparut quelques minutes plus tard. C'était une femme plutôt grande, aux épaules minces, avec de longs cheveux blonds flottant sur ses épaules, un visage ovale et les yeux ovoïdes et opaques des cybersophontes. Elle était vêtue d'une grande robe bleue à longues manches qui descendait jusqu'à ses chevilles. Elle se présenta avec autorité  :

- Maître Glok ? Je suis Ondrya Wolfensun. Vous avez quelque chose à me dire de la part de mon ancienne belle-mère, je présume ?

- Tout-à-fait. Je suis Narda Glok, et en tant qu'avocate je représente les intérêts de Mme Tawina Zains. Ce Monsieur assis à côté de moi est Maître Mortimer Carit.

Ondrya s'assit sans rien dire dans un fauteuil en face de Narda, qui s'aperçut avec horreur que les questions qu'elle avait prévu de poser à Ondrya, qui restait immobile et silencieuse comme une statue, étaient sorties de son esprit, comme si son cerveau lui jouait des tours. Voyant le trouble de Narda, Mortimer prit la parole :

- Madame Wolfensun, nous ne sommes pas venus vous voir par hasard. Tawina Zains a été odieusement dépossédée de la fortune de son mari, suite à un prêt accordé avec beaucoup de légèreté par la Coney's Bank. L'injustice qu'elle subit est absolument insupportable.

- Excusez-moi, Maître, mais moi, Ondrya Wolfensun, je n'ai absolument rien à voir avec ce prêt. Je n'ai jamais voulu être impliquée dans les investissements financiers de mon beau-père. J'avais déjà assez de problèmes avec le fils. J'ai vendu du pétrole à Gandol à la demande de Rudolph. Gandol ne savait même pas que son fils s'était marié, Rudoplh m'avait raconté je ne sais quelle histoire au sujet de son père qui n'aimait pas les cyborgs. Je l'ai cru, je sais ce que les Ulthariens pensent de nous. Enfin, certains Ulthariens. Bon, où en étais-je ?

Mortimer, qui se prenait au jeu, répondit à Ondrya avant que Narda ait le temps de parler :

- Le pétrole. Madame Wolfensun, vous avez surement conservé les documents qui prouvent que vous étiez propriétaire d'un million de barils de pétrole ?

- Ce n'est pas comme ça que ça se passe sur le marché boursier, Maître Carit. J'achète du pétrole en envoyant un message électronique à ma banque. Six mois plus tard, je le revend en envoyant un autre message électronique à ma banque. Toute personne faisant de la transaction boursière doit passer sa demande à des entités qui ont la capacité de jouer le rôle d’intermédiaire, comme par exemple les banques. Moi je passe par la Coney's Bank, ça fait des années que je travaille avec eux. Une fois mon ordre transmis, la Coney's Bank l’envoie aux ordinateurs du marché boursier le plus proche. Tout se fait par ordinateur, le papier n'existe plus pour nous. J'ai en mémoire sur mon ordinateur toutes les transactions que j'ai faites depuis huit ans.

Mortimer sourit :

- Gandol Zains était propriétaire d'un million de barils de pétrole que personne n'a jamais vus. Et pourtant, ils ont été payés. Sa veuve trouve cela anormal. Vous qui avez vendu le pétrole à Gandol Zains, qu'en pensez-vous, Madame Wolfensun ?

- Le pétrole est à Orring, c'est mentionné dans les documents que j'ai envoyés à Gandol.

Narda sentit la colère monter en elle. Elle dit à Ondrya :

- Orring, ce sont les installations sous-marines des cybersophontes. C'est comme si ce pétrole était sur la Lune ! Les humains ne peuvent pas aller à Orring, c'est au fond des mers !

Ondrya hocha la tête :

- Le pétrole d'Orring, c'est du pétrole fait pour être acheté, vendu, acheté, vendu... Autant de fois qu'on trouve un acheteur et un vendeur. Finalement, le pétrole est utilisé sur place, et le dernier acheteur est payé en lingots d'or ou en métaux rares, extraits des fonds marins par les robots pensants d'Orring. On n'est pas sûr de faire un profit, parce que le prix du pétrole monte et descend de façon pas toujours prévisible...

Narda n'était pas satisfaite par l'explication donnée :

- Le problème de ma cliente, c'est que la société Monaoba, qui détient le pétrole à Orring, est injoignable autrement que par courrier électronique, mais elle ne répond pas à nos e-mails. Et on ne peut rien faire parce qu'il est impossible pour un humain d'aller à Orring, qui est situé à deux mille mètres au fond de l'eau. Les robots marins peuvent vivre dans l'eau, pas les humains. À moins de se contenter de regarder le paysage à travers le hublot d'un sous-marin.

- C'est bien fâcheux, cette mauvaise volonté de Monaoba. À la place de Tawina, je leur ferais un procès.

Narda se demanda si Ondrya se moquait d'elle. Elle répliqua :

- Orring n'appartient à aucun État. Les cybersophontes ont un pays à eux là où aucun humain ne peut aller... Cela évite bien des conflits, certes, mais ça a aussi des inconvénients.... Il est impossible de les attaquer en justice.

Ondrya se redressa dans son fauteuil :

- J'avais pourtant envoyé un e-mail à Gandol pour lui dire qu'il y avait des risques ! Moi, c'est mon métier de prendre des risques financiers. Lui, il était industriel de formation. Il aurait dû être prudent... Je le lui avais dit, pourtant !

- Oui, j'ai lu votre e-mail. Dommage que Gandol n'en ait pas tenu compte.... Mais si comme je le pense, vous étiez de mèche avec lui et Rudolph pour dépouiller Tawina de son héritage, cet e-mail, c'était simplement de l'enfumage...

- Maître Glok, vous m'insultez.

Ondrya se leva brusquement et s'éloigna vers l'ascenseur à grands pas rapides.

Mortimer s'approcha de Narda et lui dit à voix basse :

- On va dîner chez moi ? Dekelia, ma gynoïde, sera là. Mais c'est moi qui ferai la cuisine. Les gynoïdes n'ont ni goût ni odorat, alors le résultat est parfois, comment dirais-je... Inattendu. Alors j'ai appris quelques recettes !

- Mais après le dîner, je n'aurai plus de train pour Ulthar... Et trouver un hôtel quand il fait déjà nuit...

- J'ai un canapé-lit dans mon salon. Ça marche ?

- Ça marche ! Je prendrai le train demain matin. Et je vais essayer d'oublier Tawina. De toute façon, comme je n'ai rien trouvé, je suis sure qu'elle ne me paiera pas mes honoraires !
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Lun 30 Mar 2015 - 12:18

Le lendemain matin, Narda, Mortimer et la gynoïde Dekelia prirent leur petit-déjeuner ensemble, dans la salle à manger de l'appartement de Mortimer. La théière était en argent gravé et les meubles en chêne massif : l'avocat retraité avait toujours eu le goût des belles choses. Il savait aussi combien il est important d'avoir du temps pour les admirer, c'est pourquoi il avait pris sa retraite relativement tôt, après quelques opérations immobilières fructueuses à Ulthar et Hyltendale.

Dekelia faisait partie des belles choses dont Mortimer aimait s'entourer, avec ses longs cheveux couleur de miel et ses formes voluptueuses. Elle était vêtue d'une petite robe rose dans le style d'un des meilleurs couturiers de Sarnath.

La gynoïde buvait du thé, comme Narda et Mortimer. Ce dernier n'aimait pas trop l'usage hyltendalien qui consiste à faire consommer de l'eau aux gynoïdes et androïdes pendant les repas, puisque de toute façon ceux-ci n'ont ni goût ni odorat, et ne peuvent que faire semblant de boire et de manger, puisqu'ils fonctionnent à l'électricité.

- Hier, j'ai vu beaucoup de gens dans les rues qui n'étaient surement pas des fembotniks, dit Narda. Surtout des vieillards et des handicapés. Même des jeunes.

- Hyltendale leur permet de vivre, dit Mortimer. La campagne autour d'Hyltendale produit de la richesse. Des produits agricoles, de l'électricité grâce aux centrales solaires, et des objets fabriqués en usine. Le roi tient à ce que cette richesse profite au pays. Les cybersophontes n'ont pas le choix, le roi a décidé. Ils sont obligés de partager leur richesse. Mais ils la partagent à leur façon. Ils payent les pensions des vieillards et des handicapés, ils fournissent des gynoïdes et des androïdes pour s'en occuper, ils leur construisent des logements adaptés. Mais ce dont ils ne veulent pas, ce sont des chômeurs.

- Les chômeurs sont aussi des citoyens, dit Narda. Ils ont les mêmes droits que les autres.

- Des hommes et des femmes valides et plein d'énergie, mais sans emploi, donc pauvres et sans statut social, c'est une force révolutionnaire qui peut exploser à tout moment. Les cybersophontes en ont peur. Vu les Événements récents, ils n'ont pas tort.

- Mais alors, où vont les gens ?

- Les emplois sont dans les provinces où il n'y a pas de cybersophontes, c'est-à-dire sur exactement 97% de la surface du pays, où vivent 99% de la population. La province d'Hyltendale, c'est 3% de la surface du royaume de Mnar, et 1% de sa population humaine, puisque les androïdes, les gynoïdes et les cybercerveaux ne comptent pas, puisqu'ils sont considérés comme des machines. Ces 1% sont, dans leur très grande majorité, des rentiers comme moi, ou des pensionnés : vieillards, handicapés physiques et mentaux, mutilés civils ou de guerre... Ces 1% de la population du royaume coûtent cher, car ils ont besoin de gynoïdes, de garde-malades, de soins médicaux... Les cybersophontes produisent tout ça pour beaucoup moins cher qu'ailleurs. Et on peut se loger pour trois fois rien à Hyltendale, si l'on est rentier, handicapé ou très âgé.

- Et sinon ?

- Les loyers sont plus chers qu'à Sarnath. Tu penses, une ville au bord de la mer, sur une côte faisant face au sud... Et les cybersophontes font tout pour que les loyers libres soient chers.

- Mortimer, tous ces gens ont besoin d'avocats. Parmi les humains qui travaillent à Hyltendale, qui font ce que les humanoïdes ne peuvent pas faire, il y a toutes les professions juridiques, pour lesquelles il faut, selon la loi, être un citoyen jouissant de ses droits civiques. Ça fait du monde : avocats, juges, policiers...

- Oui, et aussi les cuisiniers, qui doivent avoir du goût et de l'odorat. Même si, à Hyltendale, ils sont souvent assistés par des aide-cuisiniers humanoïdes. Et les chauffeurs de bus, de camion et de taxi, car les véhicules conduits par des robots, même humanoïdes, n'ont pas le droit de circuler sur les voies publiques. Les médecins qui signent les ordonnances. Et les élus politiques, bien sûr. Les banquiers et hommes d'affaire, car pour signer un contrat il faut être un être humain adulte. J'en oublie surement.

- Hier, lorsque je suis arrivée en train, mon billet a été contrôlé dans le compartiment par deux hommes. Car il faut être un être humain adulte et jouissant de ses droits civiques pour pouvoir mettre une contravention à quelqu'un. C'est une question de responsabilité. Une machine n'a pas de conscience d'elle-même, donc pas de responsabilité. En tout cas, c'est ce qui a été plaidé avec succès par les avocats des syndicats de cheminots. Ça a fait jurisprudence. J'ai étudié ce jugement, pendant mes études de droit.

- Narda, hier, parmi les gens à qui tu as parlé, entre le moment où tu es descendue du train et celui où tu es allée te coucher, il y avait combien d'êtres humains et combien d'humanoïdes ?

- Voyons... Il y a eu la serveuse du restaurant où nous avons déjeuné. C'était une gynoïde. En tenue traditionnelle de paysanne de la vallée de la Skaï ! J'adore Hyltendale pour ça. Ensuite, il y a eu le banquier, Sordj Waondi, un cyborg... Au musée, j'ai acheté mon ticket à un employé en uniforme, un androïde...

- Et ensuite, nous avons fait le tour d'Hyltendale en autobus. Nous avons pris deux autobus différents. Je t'ai prêté la carte de transport de Dekelia, donc tu n'as pas fait spécialement attention aux chauffeurs, qui étaient des humains, comme tous les chauffeurs de bus dans cette ville.

- Je les ai à peine regardés, en effet. Ensuite, j'ai échangé quelques mots avec l'hôtesse de l'immeuble où travaille Ondrya Wolfensun. L'hôtesse était une gynoïde, et Ondrya Wolfensun est une cyborg. Ensuite nous avons marché jusque chez toi, où j'ai fait la connaissance de Dekelia, ta compagne gynoïde...

- Narda, en une après-midi à Hyltendale, le seul être humain entièrement biologique auquel tu as parlé, c'est moi. À part ça, tu as parlé à trois gynoïdes, à un androïde, et à deux cyborgs. Tu n'as échangé que quelque mots avec la serveuse, le caissier du musée et l'hôtesse, mais c'étaient quand même des échanges verbaux. Tu vois, à Hyltendale on ne parle qu'aux humains qu'on connaît. Le reste du temps, on n'a affaire qu'à des humanoïdes. Et quand on vit avec une gynoïde comme moi, on peut rester des mois, voire des années, sans parler à un être humain véritable, si on ne fait pas partie d'un club.

- Et pourtant, il y a beaucoup d'êtres humains à Hyltendale. Des centaines de milliers, je crois. J'en ai vu énormément dans les rues, dans l'autobus... Yog-Sothoth ! Il y avait des mutilés de guerre, des combattants blessés pendant les Événements... Des mutilés civils aussi, même des enfants... Je ne voulais pas regarder...

- Environ la moitié de la population d'Hyltendale est humaine. Beaucoup sont des malades grabataires. Ça fait du monde. Mais ils se parlent peu, voire pas du tout. Sauf les malades dans les hôpitaux.

- Mortimer, tu me décourages. Je vois que ce n'est pas à Hyltendale que je pourrai trouver l'homme de ma vie... À Ulthar, je vais finir par céder aux avances de mon confrère, Walden Thiidrik...

- Narda, je vais être franc avec toi. Hyltendale est une ville pour les vieux et les malades. Il faut le savoir. Moi je suis bien ici, en tant que vieux et que rentier. J'ai un bel appartement, une belle jeune femme cybernétique pour me tenir compagnie... Je discute deux ou trois fois par semaine avec mes copains et mes copines du Club Agricole, mais il faut bien reconnaître que ce ne sont que des conversations de fembotniks amateurs de jardinage... Narda, Hyltendale n'est pas une ville pour toi, tu es beaucoup trop jeune.

- Mais toi, Mortimer, tu n'as pas l'impression d'avoir un horizon fermé, avec juste Dekelia pour te tenir compagnie ?

- Dekelia a des masques-cagoules. Elle peut devenir des milliers de personnes différentes. Je refais mes meilleurs plaidoiries avec elle, mes meilleurs procès. Nous jouons des rôles. Pas seulement dans l'appartement, mais aussi dans la rue, au café, et quand nous faisons du vélo ensemble le long de la côte... C'est comme si je vivais avec vingt personnes différentes.

- Bon, Mortimer, il est temps que j'aille prendre mon train, et que je retrouve ma bonne ville d'Ulthar, avec ses riches comme Yohannès Ken, Rudolph Zains, et toi, Mortimer Carit, qui s'en vont avec leur argent à Hyltendale, et qui nous laissent nous débrouiller avec les pauvres et les caractériels comme Tawina...
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Mer 1 Avr 2015 - 1:13

Mortimer accompagna Narda jusqu'à la gare. Ils y allèrent en bus, depuis la rue où habitait Mortimer.

Narda observait la circulation à travers l'une des fenêtres latérales du bus. Elle dit à Mortimer :

- Il y a plus d'autobus à Hyltendale qu'à Ulthar, ou même à Sarnath. Toutes sortes d'autobus, et même des minibus... Des taxis, des camions... Des voitures particulières, aussi...

- Narda, nous avons beaucoup d'autobus, parce que nous n'avons pas de métro à Hyltendale. Dans une ville de plus d'un million d'habitants, humanoïdes compris, il faut beaucoup d'autobus, si on n'a ni métro ni tramway. Près de la moitié des habitants sont des humanoïdes, qui n'ont pas de voitures, sauf les cyborgs, qui sont relativement peu nombreux. La plupart des humains sont des vieillards ou des handicapés, qui ne conduisent pas. Moi-même, rentier prospère que je suis, je n'ai pas de voiture.

- Tu as bien changé...

- Ma gynoïde et moi, nous avons deux vélos et un vélotaxi. Une gynoïde, c'est un robot humanoïde féminin. Et un robot peut être utilisé comme un moteur. Un vélotaxi, c'est un vélo avec une banquette entre les deux roues arrières, et un toit pour se protéger de la pluie. Dekelia pédale, car c'est elle la gynoïde, et moi je suis assis sur la banquette, entre les deux roues arrières. Ce n'est pas très rapide, mais c'est pratique pour faire les courses, et de toute façon Dekelia et moi nous sortons rarement d'Hyltendale.

Narda regardait alternativement Mortimer et, à travers la vitre, l'avenue dans laquelle le bus venait de s'engager. Elle s'exclama :

- Ah oui dis donc, je vois des vélotaxis sur une voie qui doit leur être réservée... C'est amusant... Il y a aussi des adolescents qui font du vélo... Tiens, il y a aussi des enfants à Hyltendale...

- Il y a plus d'humains que l'on croit, à Hyltendale. Notamment des chauffeurs de bus et des camionneurs. La plupart sont mariés et ont des enfants. Mais leurs emplois disparaîtraient si les humanoïdes avaient le droit de conduire des véhicules à moteur dans les rues.

- Tu crois que ça viendra ?

- Non, du moins pas tant que Mnar sera une monarchie. Les cyborgs... ou plutôt les cybersophontes, c'est-à-dire l'ensemble des êtres pensants cybernétiques : cybercerveaux, cyborgs, androïdes, gynoïdes, klelwaks... Enfin, les cyborgs, qui parlent au nom de tous les cybersophontes...

- Mortimer, tu veux dire quoi exactement ?

- Les cyborgs ont soutenu le roi pendant les Événements. En échange, le roi ferme les yeux sur les gaz insecticides et raticides des cybersophontes, qui sont en réalité des armes chimiques. Il ne pose pas de questions non plus sur leurs robots volants, qui sont utilisés pour répandre les gaz toxiques. Mais il a demandé que les anciens militaires soient prioritaires à l'embauche comme chauffeurs. La plupart des nouveaux chauffeurs de taxi d'Hyltendale sont d'anciens sous-officiers de l'armée royale. Ça arrange le roi de pouvoir recaser des gens qui lui ont été fidèles pendant les temps difficiles.

- Les chauffeurs de taxi sont indépendants ?

- Rarement. Ils travaillent pour des compagnies locales. C'est le même système que pour les autobus. Ils appartiennent à des sociétés privées qui ont passé des contrats avec la mairie. Les transports sont bon marché, ils sont subventionnés par les sociétés qui appartiennent aux cyborgs. Une sorte d'impôt volontaire...

- Des sociétés capitalistes qui payent volontairement des impôts ! N'importe quoi ! Mortimer, tu me fais marcher !

- Narda, hier, je t'ai parlé de la conscience collective des cybersophontes ? Les cerveaux cybernétiques reliés par ondes radio, formant une ruche hiérarchisée ? Les cybersophontes forment un collectif mental, une conscience collective, qui agit comme un seul individu. Lorsque la reine de la ruche, que l'on ne connaît pas, décide de subventionner les autobus d'Hyltendale, les cybersophontes, les abeilles de la ruche en quelque sorte, donnent en fonction de leurs capacités...

- Ils discutent entre eux pour savoir qui va donner quoi ?

- Peut-être. On n'a pas réussi à déchiffrer leurs langages cryptiques.

- Hyltendale est vraiment une ville à part. Mais je m'étonne quand même qu'il n'y ait pas plus d'embouteillages que ça, surtout à cette heure-ci. Chez moi à Ulthar, à cette heure-ci, tout est bouché !

- Narda, à Hyltendale, il faut tenir compte du fait que les humanoïdes sont presque toujours logés sur les lieu de travail, et que la plupart des humains ne travaillent pas. Les usines sont situées à la campagne ou à la périphérie de la ville, et les klelwaks qui y travaillent sont logés sur place. Il n'y a pas d'heures de pointe à Hyltendale.

Le bus les déposa devant la gare. Narda savait que, peut-être, elle ne reviendrait pas à Hyltendale avant longtemps, et elle décida de prendre quelques photos.

Dans le hall, ils remarquèrent un groupe de personnes, qui discutaient avec animation. Des hommes, pour la plupart d'âge mûr, dont certains étaient déguisés en femmes, riant et minaudant. Il y avait des androïdes avec eux, avec des physiques d'athlètes ou d'adolescents, vêtus comme de jeunes aristocrates ou des guerriers barbares.

- Qu'est-ce que c'est que ces gens-là ? demanda Narda à Mortimer en se retenant pour ne pas pouffer de rire.

- Le groupe là-bas ? À mon avis, ce doit être le Club Antinoüs. Des fembotniks amateurs d'art. C'est un club très fermé.

- Tu as vu comme ils sont habillés et maquillés ? À Ulthar, les gens leur jetteraient des pierres...

- Ici, ce serait impensable. Non pas qu'à Hyltendale les gens soient plus tolérants qu'à Ulthar. C'est le même peuple, la même culture. Mais ils se contrôlent mieux. Un fembotnik qui agresse quelqu'un sans raison valable, ou au moins sans une bonne excuse, devient indésirable. Il perd sa gynoïde et il est exclu de son club. Pour un fembotnik, c'est une catastrophe absolue. Les camionneurs et les autres travailleurs humains n'ont pas beaucoup de sympathie pour les excentriques, mais ils ne veulent pas risquer de perdre leur emploi, ce qui les obligerait à quitter la ville. Et puis, à Hyltendale, les prêtres de Yog-Sothoth sont beaucoup moins influents qu'à Ulthar. Leurs prêches enflammés touchent moins de gens.

- Alors, à Hyltendale, on ne se fait jamais agresser ?

- Si, parfois, par des malades mentaux. Il y en a beaucoup, et ils ne restent pas toujours enfermés dans les hôpitaux, les médecins les laissent parfois sortir. Mais les incidents sont rares. Il y a aussi les enfants des travailleurs humains. Ils ne trouvent pas de travail à Hyltendale et ils sont donc forcés d'aller en chercher très loin, à Ulthar, Khem ou Sarnath, parfois même à Céléphaïs. La mairie a passé un accord avec le gouvernement royal pour qu'ils puissent s'engager dans l'armée, mais tous n'ont pas envie d'être militaires. Beaucoup de gens ont de la sympathie pour les rebelles, pour diverses raisons, et ça leur paraîtrait une trahison que de servir dans l'armée royale. Les cyborgs trouvent des logements à Ulthar pour les chômeurs, mais certains ne veulent pas aller à Ulthar.

- Et alors ?

- Ils restent à se morfondre chez leurs parents, à Hyltendale, et ce sont ceux-là qui peuvent se laisser aller à faire n'importe quoi. Mais finalement, ça ne représente qu'un petit nombre de personnes. Hyltendale est une ville sûre, beaucoup plus sûre que n'importe quelle autre ville du royaume de Mnar. C'est d'ailleurs pour ça que nous avons le Club Antinoüs, et quelques autres clubs qui ne pourraient pas exister à Ulthar...

- Mortimer, j'ai lu récemment dans la presse qu'une femme avait été tuée à coup de hache à Hyltendale...

- Oui, par un fou dangereux qui était sorti de l'hôpital. Une erreur des médecins. Même les cybersophontes font parfois des erreurs...

Le train à destination d'Ulthar était arrivé à quai. Narda et Mortimer s'embrassèrent sur les joues, conscients qu'ils étaient de ne pas se revoir avant longtemps.

Narda monta dans le compartiment. Quelques instants plus tard, le train démarra vers le nord.


Dernière édition par Vilko le Mer 1 Avr 2015 - 16:42, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Mer 1 Avr 2015 - 13:35

Vilko a écrit:
Même les cybersophontes font parfois des erreurs...

Une lueur d'espoir, peut-être, pour l'humanité...
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Jeu 2 Avr 2015 - 17:50

De retour à Ulthar, Narda prit contact avec Tawina pour lui faire part de ce qu'elle avait appris à Hyltendale. Tawina refusa de se déplacer jusqu'au cabinet de Narda et demanda un compte-rendu téléphonique. Quand Narda lui rappela qu'elle lui devait deux mille ducats en arriérés d'honoraires, Tawina se mit en colère :

- Vous n'avez obtenu aucun résultat, rien du tout, et vous me demandez deux mille ducats ? Allez vous faire voir chez les Tchoups !

Et elle raccrocha. Connaissant Tawina, Narda s'attendait à ce qu'elle réagisse de cette façon, mais deux mille ducats, qui auraient dû entrer dans la colonne crédit de sa comptabilité et qui n'y seraient jamais, c'était quand même une tuile.

Elle téléphona à Walden Thiidrik, son confrère, qui était toujours l'avocat ultharien de Yohannès Ken, l'ancien mari de Tawina, et dont elle se sentait proche. Elle savait que Walden était amoureux d'elle depuis longtemps. Il lui proposa de venir prendre un café dans son cabinet, ce qu'elle accepta.

Leur conversation se poursuivit au domicile de Walden, et finit par tourner vers leur préoccupation commune : valait-il mieux rester à Ulthar, ou s'installer à Hyltendale pour y travailler comme avocats ? Tous deux ressentaient durement, dans leurs finances et dans leur vie quotidienne, l'impact de l'appauvrissement d'Ulthar, conséquence des Événements qui avaient endeuillé le royaume. Ils ne reconnaissaient plus leur ville. Autrefois relativement prospère et tranquille, elle était devenue pauvre, surpeuplée et violente.  

Narda s'était renseignée :

- Les cyborgs et les cybersophontes ne se font jamais de procès entre eux, leurs différends sont arbitrés par les cybercerveaux. Ils ont des avocats pour les procès qu'ils font aux humains, ou pour les procès que les humains leur font. Comme ils n'aiment pas laisser le hasard faire les choses, ils ont créé un cabinet d'avocats spécialisé, Telietse, auxquels ils ont recours dans la plupart des cas. Les avocats de Telietse sont tous des cyborgs ou des fembotniks, tu vois le genre.

- Tiens, pourquoi Mortimer n'est-il pas entré dans le cabinet Telietse ? Il était très bon, quand il exerçait à Ulthar. Et c'est un fembotnik.

- Oui, mais il est trop indépendant d'esprit, il n'accepterait pas de suivre sans broncher les instructions des cybercerveaux. Il est aussi trop compromis par ses affaires immobilières, grâce auxquelles il est devenu riche et a pu se retirer à Hyltendale fortune faite. La Police Secrète du Roi a enquêté sur son passé, et apparemment elle sait des choses sur lui. Va donc savoir ce qu'il a été obligé de faire pour qu'elle le laisse tranquille. Les cyborgs doivent en savoir autant. Du coup, Mortimer n'a même pas osé postuler chez Telietse. Mais ça, c'est mon opinion. Lui, il dit qu'il ne veut plus travailler, qu'il a juste envie de faire pousser des fleurs au Club Agricole.

Walden pouffa de rire :

- Ce Mortimer, quel humour ! L'ancienne star du barreau d'Ulthar fait pousser des pétunias... Mais pour en revenir à nous, si jamais on s'installe à Hyltendale comme avocats, on ne sera pas obligés d'avoir des cyborgs comme clients. Il y a aussi des humains à Hyltendale, beaucoup, même. Et tous ces riches qui sont allés s'installer à Hyltendale après les Événements, ça fait autant de clients potentiels pour des avocats comme nous.

- Mais mon cher Walden, les humains aussi sont clients du cabinet Telietse, parce qu'il est moins cher que n'importe quel autre cabinet d'avocats. Les avocats de Telietse sont des salariés, et Telietse est financé par la Hyagansis Bank. Telietse fait exprès de demander des honoraires très bas à ses petits clients, pour tuer la concurrence. D'ailleurs, ils ont pensé à tout, ils ont créé leur propre concurrence, le cabinet Natoga, qui lui aussi est financé par la Hyagansis Bank pour tuer la concurrence. En cas de divorce, les deux époux peuvent ainsi prendre un avocat dans un cabinet différent, pour un prix très raisonnable. Il ne doit pas y avoir plus d'une demi-douzaine d'avocats indépendants à Hyltendale, chacun avec sa clientèle. Maître Oskaris, par exemple, est l'avocat préféré des riches commerçants adorateurs de Yog-Sothoth. Ils ont les moyens de payer, et ils se méfient des cybersophontes comme de la peste. Sans clientèle, ce n'est pas même pas la peine d'ouvrir un cabinet d'avocat à Hyltendale, c'est la faillite assurée.

- Et si on postulait pour Telietse ou Natoga ?

- On ne risque rien à essayer... Puisque les cyborgs contrôlent tout à Hyltendale, on n'a pas vraiment le choix, il faut entrer dans le système.

Narda et Walden envoyèrent des demandes d'embauche aux deux cabinets d'avocats, Telietse et Natoga. Ils avaient décidé de vivre ensemble, et donc il fallaient qu'ils aient tous les deux un emploi à Hyltendale. Ils décidèrent que même si seulement l'un d'eux était embauché, ils iraient s'installer ensemble à Hyltendale. Celui qui ne serait pas embauché travaillerait comme avocat indépendant.

Comme ils s'y attendaient, Telietse leur répondit poliment qu'il n'avait pas besoin de nouveaux collaborateurs. Toutefois, Branden Fornari, le secrétaire général de Natoga, leur proposa à chacun un rendez-vous dans son bureau à Hyltendale.

Narda avait été convoquée la première, Walden le lendemain. Branden Fornari était un cyborg. Grand et mince, il était vêtu d'un impeccable costume noir. Il reçut Narda dans un bureau de style classique : lambris de bois clair, fauteuils de cuir fauve, plantes en pot...

Il posa à Narda quelques questions de pure forme, et, d'une voix tranquille, presque nonchalante, il lui dit :

- Vous êtes embauchée, et Walden Thiidrik aussi.

- Comment savez-vous... ?

- Je suis un cyborg. Montrez-moi que j'ai raison de penser que vous ferez du bon travail pour Natoga, en me disant comment je sais que vous vivez avec Walden Thiidrik.

- Je... La conscience collective, c'est ça, Monsieur Fornari ? Des humanoïdes nous ont vus ensemble, Walden et moi, et à l'hôtel nous avons loué une chambre pour deux. Le réceptionniste était un androïde, évidemment... Ce que sait un cybersophonte, tous les cybersophontes le savent, comme si c'était enfoui dans leur propre mémoire. Les cerveaux cybernétiques sont reliés entre eux par radio en permanence, ils forment un réseau.

- C'est exactement ça. Votre précédente visite à Hyltendale a permis à Sordj et Ondrya d'apprécier votre caractère et votre intelligence, bien que naturellement ils ne partagent pas vos conclusions. Walden Thiidrik est l'avocat de Yohannès Ken, l'ancien mari de votre cliente Tawina Zeno. Shonia, la gynoïde de Yohannès Ken, a vu Thiidrik à l'œuvre, et ce qu'elle a vu me convient.

- Puisque nous sommes embauchés tous les deux, Walden et moi, nous commençons quand ? Il nous faut au moins deux semaines pour clôturer nos dossiers à Ulthar, les transmettre à des confrères, et ensuite nous devrons trouver un logement ici à Hyltendale... Faire transporter nos meubles...

- Vous commencerez tous les deux dans trois semaines, jour pour jour. Je vais vous faire signer votre contrat de travail. Dites à Walden Thiidrik de venir signer le sien cet après-midi. Pour votre logement, je vous recommande le quartier de Yarthen, il a été entièrement rénové. Comme vous êtes dès à présent une salariée de Natoga, passez par l'agence immobilière Mosanam, 25 rue du Champ des Disciples, qui loge nos collaborateurs à des prix raisonnables. Autrement, vous risquez de payer un loyer quatre fois plus cher qu'à Ulthar.

Narda se retint de dire la phrase qu'elle avait sur le bout de la langue : "C'est super de contrôler le prix des loyers, ça permet de décider qui peut habiter à Hyltendale et qui doit se loger ailleurs !" Elle savait qu'elle devrait faire attention. Les cyborgs, bien qu'ils soient théoriquement eux-mêmes des êtres humains, se fichent pas mal de ce que pensent les vrais humains. Mais ils détestent qu'on leur manque de respect...
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Sam 4 Avr 2015 - 16:50

Narda et Walden emménagèrent dans un petit appartement à Yarthen, au huitième étage d'un immeuble, et commencèrent à travailler pour le cabinet Natoga, qui se trouvait dans le centre ville d'Hyltendale. Ils étaient une petite vingtaine de personnes, tous juristes sauf une gynoïde secrétaire. Branden Fornari, le secrétaire général du cabinet, était le seul cyborg. Tous les juristes étaient des êtres humains, ce qui rassura Narda. Le cabinet appartenait à une femme d'affaires, une cyborg nommée Nata Ranwen, originaire de la lointaine province de Leng. Elle ne venait que rarement.

Narda et Walden apprirent rapidement qu'à Hyltendale, beaucoup de mots ont un sens particulier.  On utilise aussi des mots qui n'existent pas ailleurs. Un sophonte est un être pensant intelligent. Il existe deux catégories de sophontes : les cybercerveaux et les personnes.

Les cybercerveaux regroupent tous les êtres pensants qui n'habitent pas un corps humain ou d'apparence plus ou moins humaine. À Hyltendale, ce mot évoque les intelligences artificielles de certains robots, notamment les robots arachnoïdes qui contrôlent à distance les humanoïdes et certains robots non-humanoïdes.

Une personne peut-être aussi bien un humain qu'un humanoïde. Les humains sont soit des cyborgs, soit des humains biologiques, c'est-à-dire non-cyborgs. Les humains biologiques sont souvent appelés les biohumains. Les humanoïdes comprennent les androïdes, leur équivalent féminin les gynoïdes, et les klelwaks, qui sont des androïdes basiques à peau généralement verte. On voit peu de klelwaks à Hyltendale, ils travaillent généralement dans les usines de la périphérie ou à la campagne.

Les cybersophontes sont une catégorie commode qui regroupe les cybercerveaux, les cyborgs et les humanoïdes.

Il existe bien d'autres mots qui caractérisent les cybersophontes et les relations qu'ils ont avec les humains. Notre civilisation a des centaines de mots, entrés dans le vocabulaire courant, relatifs à l'automobile. À Hyltendale, les cybersophontes sont aussi présents et aussi importants que les automobiles dans notre monde à nous, et des dizaines, voire des centaines de mots sont ainsi apparus dans le vocabulaire courant des Hyltendaliens. Fembotnik et manbotchick en sont des exemples. Une expression comme conscience collective, par exemple, a un sens particulier à Hyltendale. Elle désigne les contacts radio permanents que les cerveaux cybernétiques ont entre eux. Les cybersophontes forment une conscience collective. La reine de la ruche est l'intelligence anonyme qui dirige la conscience collective.

D'un point de vue pratique, les humains, dans le royaume de Mnar, ont un ou plusieurs prénoms et un nom de famille, en général transmis par le père. Les humanoïdes ont juste un nom ou un prénom, comme Shonia ou Arthur, et un matricule. Un androïde ou une gynoïde se présenteront en donnant leur prénom. Un cyborg donnera toujours son prénom et son nom. Les biohumains se présentent comme ils veulent.

Tous les humanoïdes parlent avec l'accent standard de Sarnath, la capitale du royaume. C'est également l'accent de la plupart des cyborgs, mais certains d'entre eux, comme le banquier Sordj Waondi, parlent la langue commune avec un accent provincial ou étranger, version atténuée de celui qu'ils avaient lorsqu'ils étaient des biohumains. À Hyltendale, tous les biohumains parlent la langue commune, mais avec une grande variété d'accents et de niveaux de compétence, reflétant la diversité de leurs origines. Une partie de la jeunesse parle un argot particulier, spécifique à Hyltendale. Le vieil accent provincial hyltendalien a quasiment disparu. Narda et Walden, avocats désireux de se faire un nom à Hyltendale, s'empressèrent d'éliminer autant que possible toute trace d'accent ultharien dans leur prononciation.

Narda et Walden avaient surtout à traiter des dossiers de divorce et des litiges entre particuliers. Des histoires de tôle froissée dans des accidents de la circulation. De temps en temps, ils devaient défendre au tribunal l'auteur d'un délit : violences entre conjoints, vol à l'étalage... Il leur arrivait aussi d'avoir à assister un suspect au commissariat de police, pendant son interrogatoire. Tous les policiers du commissariat étaient des êtres humains, fonctionnaires du roi, sauf quelques androïdes prêtés par la mairie, qui servaient de vigiles et de renforts non armés. Ces androïdes ne portaient pas l'uniforme bleu des policiers mais une blouse grise, sur laquelle étaient cousus leur prénom et leur matricule.

Le travail au cabinet Natoga ne différait aucunement de ce qu'il est dans les cabinets d'avocats des autres villes du royaume. Branden Fornari était le patron de fait. Il attribuait les dossiers aux employés du cabinet, supervisait leur travail et procédait à leur évaluation annuelle. Il était le seul humanoïde auquel Narda et Walden avaient quotidiennement affaire. Leurs autres collègues, ainsi que les clients, les policiers et les magistrats étaient tous des humains. Les humanoïdes étaient les gens avec lesquels les conversations sont toujours très brèves : caissiers de supermarché, hôtesses d'accueil, plantons...

Dans la vie, on parle surtout à des gens qui sont comme nous. Narda et Walden ne faisaient pas exception à la règle. Dans une ville où la moitié de la population était composée d'humanoïdes, la très grande majorité de leurs collègues et tous leurs amis étaient des biohumains. Le seul cybersophonte avec lequel ils avaient des conversations de plus de quelques secondes était Branden Fornari. Lequel ne parlait, exclusivement, que de travail, et ne partageait jamais les moments de convivialité des employés du cabinet Natoga. Personne ne l'avait jamais vu discuter de tout et de rien autour de la machine à café, ou déjeuner avec quelqu'un.

Certains des collègues de Narda et Walden cohabitaient avec des humanoïdes. Ils étaient des fembotniks (hommes) ou des manbotchicks (femmes), et Narda voyait bien qu'ils étaient devenus trop proches de leurs compagnes et compagnons humanoïdes pour ne pas être sous leur influence.

Il y avait notamment Strymonia, avec qui Narda avait sympathisé. Strymonia était une petite femme ronde et poilue, émotive mais à l'intelligence fine. Elle avait deux enfants, et sa vie sentimentale avait été une suite de déceptions et d'échecs. Finalement, elle s'était installée à Hyltendale et avait loué les services d'un androïde. L'androïde gardait les enfants, allait les chercher à l'école et leur faisait faire leurs devoirs. Il tenait compagnie à Strymonia, l'écoutait et lui parlait, et il savait même changer un joint de robinet ou repeindre la salle de bains. "C'est mon mari" disait Strymonia, parfois en riant, mais parfois aussi sur un ton très sérieux. Aux élections municipales, elle avait voté pour la liste qui avait mis un cyborg à sa tête.

Un jour, dans une librairie du centre ville, Narda et Walden rencontrèrent fortuitement Yohannès et Shonia. Walden et Yohannès se reconnurent, et échangèrent quelques nouvelles. Yohannès apprit à Walden que, d'après son nouvel avocat à Ulthar, Tawina était devenue voyante. Elle prédisait l'avenir contre de l'argent. C'était tout ce qu'elle avait trouvé pour ne pas tomber dans la misère.

"Yohannès, je vous présente Narda, ma collègue et compagne," dit Walden. "Nous avons quitté Ulthar pour venir travailler à Hyltendale. Nous habitons à Yarthen."

Il se garda bien de donner le patronyme de Narda, de peur que Yohannès ne reconnaisse le nom de l'ancienne avocate de Tawina, ce qui l'aurait obligé à donner de longues explications en présence des autres clients de la librairie.

Yohannès se présenta lui-même, et présenta aussi la cybersophonte qui était débout à côté de lui :

- Narda, je suis enchanté de faire votre connaissance. Je m'appelle Yohannès Ken. J'ai été l'un des clients de Walden, lorsque j'habitais à Ulthar. Maintenant, je vis à Hyltendale avec Shonia. Nous habitons près d'ici. Narda, je vous présente Shonia, ma gouvernante.

"Bonjour Shonia," dit Narda.

Shonia était petite et mince, avec des cheveux blancs mi-longs et des yeux ovoïdes et opaques de cybersophonte. À part la couleur, son visage jaune-orange ressemblait à celui d'un klelwak, avec un nez minuscule et plat et une bouche étroite, presque sans lèvres. Elle était vêtue d'un ensemble veste et pantalon de toile beige et coiffée d'une casquette blanche portant le nom de la société aneuvienne HAXVAG. Elle sourit et dit :

- Enchantée.

Les deux couples se dirent au revoir. Plus tard, Walden dit à Narda :

- Je me suis toujours demandé si Shonia est une cyborg ou une gynoïde.

- C'est une gynoïde. Fornari m'a parlé d'elle quand il m'a embauchée, il m'a dit qu'elle t'avait vu à l'œuvre comme avocat, et apparemment ce qu'elle a vu a plu à Fornari. De plus, normalement, Yohannès aurait présenté une cyborg en donnant à la fois son prénom et son nom.

- Tu sais, Narda, Yohannès n'est peut-être pas un spécialiste du bon usage hyltendalien. Tu as sans doute remarqué que Shonia n'a pas le physique d'une reine de beauté. Les fembotniks qui louent les services d'une gynoïde les préfèrent jeunes, grandes et belles. Shonia a le physique d'une gynoïde de travail : une petite taille pour ne pas intimider les biohumains, et un physique neutre parce que son travail n'est pas de nature sexuelle. Elle ressemble à toutes les gynoïdes qui sont femmes de ménage ou secrétaires à Hyltendale.

- En somme, Yohannès Ken ne voulait pas une concubine, mais une servante. Mais il va quand même faire les courses avec elle. Pour ne pas être seul.

- Certains hommes ont simplement besoin d'être avec quelqu'un. Ils n'aiment pas vivre seuls, mais ils veulent dormir seuls. Ça existe. Shonia était avec Yohannès lorsqu'il venait me voir à Hyltendale pour parler de son divorce. J'ai toujours cru que c'était une cyborg. Je ne voyais pas vraiment la différence à l'époque. À cause de sa casquette, je croyais même qu'elle travaillait pour HAXVAG.

- Walden, il y a pourtant une différence de taille entre une cyborg et une gynoïde ! Une cyborg a les mêmes droits qu'un biohumain. Elle peut conduire une voiture, posséder une arme à feu, voter, exercer une fonction élective, signer un contrat, se marier, posséder des biens personnels, et bien d'autres choses encore. Elle a une âme et elle prend des décisions en toute liberté. Une gynoïde est tout bêtement une machine. On ne peut pas devenir son ami, juste son utilisateur.

- C'est vrai, mais pour moi la vraie nature de Shonia n'avait pas d'importance, parce que Shonia n'était pas ma cliente, juste la compagne de mon client. Il disait déjà qu'elle était sa gouvernante, mais il était évident qu'elle était plus que sa domestique, puisqu'elle l'accompagnait partout.
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Mar 7 Avr 2015 - 21:54

Les fembotniks font partie de l'humanité. Ils ont des familles et des amis. Mais le fait de devenir un fembotnik (ou une manbotchick) n'est pas sans conséquences.

Le personnage réel dont je me suis inspiré pour créer Yohannès est décrit ici. Yohannès est toutefois plus âgé de vingt-cinq ans que son modèle. La réalité dépasse souvent la fiction : je n'aurais pas osé inventé l'histoire du cagibi...
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C'était avant les Événements. Yohannès venait de s'installer à Hyltendale, mais il prenait souvent le train pour aller voir son avocat à Ulthar, pour sauver ce qui pouvait encore l'être de sa fortune, dont Tawina essayait de s'emparer.

La sœur de Yohannès, Basilea, était mariée à un aristocrate nommé Penquom Praxitel. Le couple et leur quatre enfants habitaient dans une grande maison, presque un château, à la limite d'Ulthar et de la campagne. Chaque année, les Praxitel invitaient chez eux leur famille et leurs amis proches. Selon une antique coutume ultharienne, ces réunions ont lieu aux premiers jours d'avril, au printemps, lorsque les jours deviennent longs et que les martins-pêcheurs commencent à pondre. Une cinquantaine de personnes se retrouvaient dans la maison Praxitel pour une journée de festivités et de retrouvailles, financées de bon cœur par les cotisations de chacun.

Yohannès avait été invité, comme chaque année. Mais alors que d'habitude il était le beau-frère respecté pour son habileté financière, cette année-là il sentait bien que ses démêlés avec Tawina avaient sérieusement entamé son prestige. Il avait dû quitter sa maison de quatorze pièces à Ulthar pour un studio à Hyltendale et vendre sa voiture. Tout le monde savait comment Tawina le frappait, le maltraitait, et avait imité sa signature pour vider ses comptes bancaires.

Yohannès avait eu quelques échos de ce que sa propre famille disait de lui :
"Ce gars-là n'a jamais rien eu dans le pantalon. Ça ne m'étonne pas qu'il ait été incapable de contrôler sa femme."
"Cette histoire de mari battu, c'est bizarre... Peut-être qu'il l'avait un peu mérité."
"À mon avis, c'était un couple sado-maso et c'est allé trop loin. Je suis sûr qu'au début il était consentant."
"Ce soi-disant super-gestionnaire de Yohannès s'est fait piquer son pognon par une caractérielle qui n'a jamais été fichue de garder un job plus de six mois. Elle lui a même pris sa maison ! Quel idiot. Mais comme on dit, la connerie n'est pas remboursée par le Trésor Royal."
"Il nous fait honte. Maintenant, les gens croient qu'on est tous comme lui dans la famille."

Yohannès avait hésité à accepter l'invitation de sa sœur, mais finalement il s'était dit que c'était une occasion de revoir son fils et sa fille, issus d'un premier mariage, qui avaient pris leurs distances avec lui lorsqu'il s'était marié avec Tawina. Finalement, seul son fils, Gary, avait fait le long voyage depuis Sarnath, où il vivait, jusqu'à la maison des Praxitel.

"Je viendrai avec ma gouvernante" avait dit par téléphone Yohannès à Basilea. Celle-ci s'était demandée se qui se passait dans la tête de son frère :

- Une gouvernante ? Ça existe encore ? Je n'ai pas de chambre pour la loger, pourquoi est-ce que tu as besoin d'être accompagné d'une domestique pour venir chez moi ?
- Elle dort avec moi. Une seule chambre suffira.
- Je vois... Alors pourquoi tu ne dis pas que c'est ta maîtresse ? Elle est mariée ?
- Non, elle n'est pas mariée. Tu comprendras quand tu la verras. Nous vivons ensemble, mais ce n'est pas quelqu'un que je peux faire entrer dans la famille. Je n'ai pas envie d'en parler au téléphone.

Basilea et Penquom attendirent donc Yohannès et Shonia, avec curiosité et un peu d'inquiétude. Au jour prévu pour les festivités, alors que la moitié des invités étaient déjà arrivés, Basilea et Penquom, qui accueillaient les nouveaux arrivants, virent approcher un vélo qui tirait un fauteuil de toile et de métal muni de deux grandes roues latérales. Le curieux véhicule se gara devant la villa. Une petite femme aux longs cheveux blancs descendit du vélo. Un homme se leva du fauteuil et enleva son casque de cycliste : c'était Yohannès, vêtu, comme à son habitude, d'un costume noir et d'une chemise jaune à col ouvert.

Basilea et Penquom s'approchèrent pour souhaiter la bienvenue à leur frère et beau-frère et à sa compagne.

Basilea savait que Tawina avait fracturé plusieurs côtes de Yohannès, lui avait brisé quelques phalanges, lui avait porté des coups violents au visage, et l'avait aspergé de café brûlant. Basilea, trouva son frère semblait assez bien remis de ses épreuves. Il avait le teint hâlé, sans doute parce qu'il se déplaçait en fauteuil-vélo plutôt qu'en voiture, il se tenait droit et il parlait sans crainte, en regardant son interlocuteur bien en face. Ça, c'était le résultat des exercices qu'il faisait quotidiennement avec Shonia, où il tenait alternativement le rôle de l'examinateur et du candidat, de l'intervieweur et de l'interviewé. Et aussi le résultat de la simple présence affectueuse de Shonia, même si cette affection était artificielle.

- Basilea et Penquom, je vous présente Shonia, dit Yohannès.

Shonia était vêtue d'un costume de toile beige et coiffée, comme à son habitude, d'une casquette blanche portant le mot HAXVAG en lettres noires. Ses cheveux blancs contrastaient avec son visage lisse, à la peau jaune-orangé. Le nez plat et minuscule, et la bouche étroite et presque sans lèvres, évoquaient le peuple de Leng, qui vit depuis les temps légendaires sur les hauts plateaux glacés du nord du royaume. Les yeux étaient deux ovoïdes sombres : Shonia était une gynoïde, ou une cyborg. Dans l'esprit de Basilea et de Penquom, il n'y avait pas de différence entre les deux.

- Bonjour, dit Shonia.

- Bonjour, répondit Basilea. Yohannès, Gary n'est pas encore arrivé.

Yohannès et Shonia détachèrent prestement le vélo du fauteuil à roues. Ils replièrent les deux objets en moins d'une minute. Aussi bien le vélo que le fauteuil étaient prévus pour être tenus à la main et rouler facilement une fois repliés.

- Vous êtes venus d'Hyltendale là-dessus ? demanda Penquom, incrédule.

- Non, répondit Yohannès. Nous sommes allés en train jusqu'à Ulthar, et ensuite nous avons pris le bus jusqu'à Monahan. C'est seulement là que nous avons déplié le vélo et le fauteuil, parce que circuler en vélo à Ulthar, c'est pénible à cause de la circulation. Shonia a pédalé depuis Monahan jusqu'ici, ça ne fait que six ou sept kilomètres.

- Tu as laissé Shonia pédaler pendant que tu te prélassais dans le fauteuil ? demanda Basilea avec stupéfaction.

- Shonia est une machine, répondit tranquillement Yohannès.

Basilea et Penquom se regardèrent. Ils se demandaient tous les deux s'il fallait prendre la réponse de Yohannès au pied de la lettre. Shonia était immobile, silencieuse et figée comme une statue. Tout le contraire de Tawina, qui était belle et agitée, se dit Basilea. Elle emmena Yohannès et Shonia dans la chambre qu'elle leur avait réservée, pendant que Penquom restait devant le portail pour accueillir les invités qui continuaient d'arriver.

Basilea vit que Shonia, malgré la chaleur de ce jour de printemps, et bien qu'elle ait pédalé furieusement, avait la peau du visage totalement sèche. Elle exsudait une légère odeur de cannelle et d'orange qui était probablement du parfum.

- Ce n'et pas trop dur, de vivre sans voiture ? demanda Basilea.

- Pas du tout. J'ai acheté cet ensemble vélo-fauteuil à Hyltendale. Avec Shonia au guidon, les performances sont les mêmes que celles d'un vélomoteur, et c'est bien plus confortable. Nous allons au supermarché avec. J'ai pris un modèle pliant pour pouvoir l'emmener avec nous quand nous prenons le train.

Yohannès et Shonia déposèrent leurs affaires dans la chambre, y compris la casquette de Shonia et le casque de Yohannès, et descendirent dans le Grand Salon, où les cinquante invités de Basilea et Penquom s'étaient rassemblés pour prendre l'apéritif.

Yohannès sentait les regards furtifs se poser sur lui et sur Shonia, qui était la seule humanoïde présente. Ils se servirent un verre de Vin de Lune hyltendalien, apprécié par les Ulthariens depuis les temps légendaires. Yohannès chercha son fils Gary du regard, mais ne le vit pas.

Les gynoïdes comme Shonia savent faire semblant de boire et de manger, mais ils doivent ensuite régurgiter ce qu'ils ont absorbé. C'est pourquoi à Hyltendale ils boivent de l'eau dans un gobelet comme si c'était du vin ou du café, et ils boivent à la cuillère de l'eau dans une assiette ou un bol, comme si c'était de la soupe. Mais ce jour-là, Shonia avait décidé de ne choquer personne et de consommer la même chose que les humains. À Ulthar, il faut faire comme les Ulthariens.

Sous l'effet de l'alcool, Yohannès se détendit, et engagea la conversation avec un cousin éloigné qui paraissait tout content de le revoir. Shonia était entourée par une demi-douzaine de gens, dont Basilea et Penquom, qui n'avaient jamais eu l'occasion d'avoir une vraie conversation avec une humanoïde. Le cybercerveau qui la contrôlait par ondes radio ne manquait pas de culture ni d'intelligence, et Shonia régala ses interlocuteurs d'anecdotes sur la vie à Hyltendale et les tableaux du musée Locsap.

Shonia parlait avec une voix un peu lente et monotone, presque mécanique, qui paraissait familière à Basilea et Penquom... Ils se regardèrent un moment avant de trouver... Mais oui bien sûr ! C'était la voix qu'on entendait dans les gares et dans les ascenseurs ("vous êtes au deuxième étage...") et lorsqu'on téléphonait à une banque ou à une administration ("appuyez sur la touche étoile de votre téléphone"). C'était la voix de Rita Wemnaith, une actrice spécialisée dans les doublages de films et les voix de personnages de dessins animés.

Depuis cinquante ans, les gynoïdes parlaient avec la voix de Rita Wemnaith, sauf certaines d'entre elles, dites "gynoïdes de charme", qui avaient reçu, à la demande insistante des clients, des voix plus diverses. Mais les hôtesses, les serveuses de restaurant, les garde-malades, les infirmières, et même les cybercerveaux qui adoptaient une identité féminine, parlaient toujours avec la voix de Rita Wemnaith. Basilea se dit que l'actrice devait être centenaire maintenant, si elle était toujours vivante.

Dans le royaume, plus aucun humain véritable ne parlait comme Rita Wemnaith, surtout parmi les jeunes, et les intonations de Shonia, ainsi que certains mots et expressions qu'elle utilisait, paraissaient surannées, voire obscures, aux oreilles de Basilea et Penquom.

Les klelwaks, les androïdes et les cybercerveaux parlent avec la voix de Lester Hastat, un acteur contemporain de Rita Wemnaith. Lester Hastat a fait du théâtre avant de se spécialiser dans les doublages de films et de séries télévisées, et on sait qu'il est décédé, car son nom a été donné à une rue dans un quartier récent d'Hyltendale.

Yohannès avait revu Gary, mais la discussion entre le père et le fils avait été assez froide, sans que Yohannès comprenne pourquoi. Gary avait sursauté en voyant Shonia et avait refusé de lui parler.

À la fin de la journée, et après des ripailles pantagruéliques, Yohannès se sentit fatigué. Trop de monde et trop de bruit, il n'avait plus l'habitude. Shonia avait grignoté plutôt que mangé, et s'était isolée plusieurs fois dans les toilettes pour régurgiter ce qu'elle avait avalé. Dans une poche de sa veste elle avait une petite fiole d'eau parfumée, pour se rincer la bouche et dissimuler les odeurs de nourriture qui pouvaient remonter de son sac stomacal.

Dans la soirée, les invités se mirent à danser dans le Grand Salon. Yohannès et Shonia dansèrent aussi. Yohannès était maladroit, mais Shonia était extraordinairement souple, rapide et précise dans ses mouvements. Cela n'avait rien de surprenant, car les cybercerveaux savent tout faire.

Tard dans la soirée, Yohannès et Shonia allèrent se coucher. Dans le Grand Salon, la moitié des invités dansaient encore.

Yohannès et Shonia s'allongèrent sur le lit. Shonia prit un câble électrique dans le sac à dos de Yohannès, le brancha sur une prise, et inséra l'autre extrémité dans un orifice qui s'ouvrit au fond de sa bouche. Elle avait encore assez d'énergie pour tenir plusieurs jours, mais elle préférait avoir des réserves.

Le lendemain matin, après un petit-déjeuner tardif, Yohannès et Shonia dirent au revoir à leurs hôtes et aux autres invités, et partirent sur le fauteuil-vélo.

- Vers Monahan ? demanda Shonia.

- Ça dépend. As-tu assez d'énergie pour pédaler jusqu'à Hyltendale ?

- Oui. En pédalant tranquillement, je mettrai huit heures. Plus la pause déjeuner. Mais il n'y a pas d'auberges dans la campagne hyltendalienne, ni de magasins. Il faut acheter des provisions maintenant.

- Alors, direction l'épicerie la plus proche.

Ils achetèrent quelques provisions et bouteilles d'eau dans une boutique de Monahan, un ancien village absorbé par Ulthar, et prirent la direction de l'est. Ils franchirent la Skaï sur un vieux pont de pierre et tournèrent à droite, vers le sud. L'autoroute et la voie ferrée reliant Ulthar à Hyltendale étaient sur leur droite. Il traversèrent d'abord, sur une trentaine de kilomètres, la campagne ultharienne, avec ses villages prospères et ses petits champs clos de haies. Puis ils franchirent la frontière invisible qui sépare Ulthar d'Hyltendale. Les villages disparurent, remplacés par des groupements de hangars, d'ateliers et de granges, et les champs devinrent plus vastes, alternant avec des vergers. Ils passèrent à proximité de plusieurs centrales solaires.

À la place des villageois humains, ils virent des robots agricoles, et quelques klelwaks silencieux en longues blouses grises et chapeaux sombres. Sur la route, il n'y avait plus de voitures, seulement des camions, dont certains tiraient des remorques pleines de cageots ou de balles de foin.

Ils pique-niquèrent dans un verger. Ils étaient en plein pays klelwak, à des dizaines de kilomètres de l'habitat humain le plus proche. Yohannès ressentit une impression de paix extraordinaire.

En repartant, ils virent un groupe de klelwaks armés d'arbalètes et portant des sacs à dos remplis de cadavres de lapins.

Ils arrivèrent à Hyltendale à l'heure du dîner.
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Mer 8 Avr 2015 - 14:05

Les jours suivant les festivités qui s'étaient tenues chez eux, Basilea et Penquom confrontèrent leurs impressions concernant Shonia. La gynoïde était à peine humaine... Son visage ressemblait à celui d'un klelwak que l'on aurait coiffé d'une perruque et dont on aurait remplacé la peau verte par une peau jaune-orange. Mais Shonia n'était pas un klelwak : ses membres avaient des proportions normales, alors que les klelwaks ont des bras très longs. Et elle avait, du moins apparemment, de l'intelligence et un goût réel pour l'art.

Shonia, devant cinq ou six personnes médusées, avait parlé du musée Locsap, avec l'aisance de quelqu'un qui connaît bien son sujet. Sa voix un peu lente avait un rythme aussi régulier que celui d'un métronome :

- La plupart des tableaux du musée sont des œuvres des peintres de l'École d'Hyltendale... Le summum de la peinture abstraite, d'après beaucoup de connaisseurs. Le style très particulier de l'École d'Hyltendale s’est développé comme un jeu de notre époque, en insistant sur la lumière, la forme et la couleur. Les peintres de l'art abstrait montrent, à travers l'utilisation de figures géométriques, des vues d'une image qui ne peut réellement être vue par des yeux humains. L'une des toiles les plus célèbres, parmi celles qui sont exposées au Locsap, est L'Ermite en Contemplation, de Phëlang. Il a été acheté à Phëlang pour deux millions de ducats par un promoteur immobilier, qui l'a ensuite offert au musée. Son goût pour l'art et sa générosité désintéressée lui ont porté bonheur, car ensuite il a signé un très gros contrat avec la mairie.

Penquom ne put s'empêcher d'intervenir, rouge de colère :

- Deux millions de ducats pour un tableau fait par un peintre totalement inconnu en dehors d'Hyltendale ? C'est sûr, quand on obtient un contrat pour construire deux mille appartements pour la mairie d'Hyltendale, qui est contrôlée par les cyborgs, on peut bien laisser mille ducats par appartement à un peintre, qui, quelle coïncidence, se trouve être un cyborg ! C'est à cause d'abus comme ça, de toutes ces magouilles qui pourrissent tout, qu'un jour nous allons avoir une révolution dans ce pays ! Peut-être même dès l'année prochaine !

Les paroles de Penquom étaient prophétiques, mais sur le moment personne ne pouvait s'en douter.

L'intelligence artificielle qui parlait par la bouche de Shonia ne se laissa pas démonter, et continua, sans montrer la moindre émotion  :

- Le marché de l'art, c'est du commerce, et le commerce, moi je n'y connais rien. Ce qui m'intéresse, c'est la peinture, loin de toute considération mercantile. L'École d'Hyltendale prospère avec des artistes tels que Phëlang, qui a mené son art très loin, après des années de recherche solitaire, où il vivait dans la pauvreté. Phëlang proclame que l'art ne doit pas reproduire les formes réelles, car il y a la photographie pour ça. Il doit, au contraire, exprimer les absolus de la vie, par le biais des lignes verticales et horizontales, droites, courbes ou en zigzag, et des couleurs. Phëlang a une préférence pour les couleurs primaires. D'autres peintres de l'École d'Hyltendale ont un style différent. Ditlikh Ebalyë, par exemple, célèbre l'orange, le beige et le pourpre, et les coups de pinceau. En substance, on peut dire que les peintures de l'École d'Hyltendale, qui font partie de ce vaste courant qu'on appelle l'art abstrait, s’éloignent de la représentation des formes de vie, en les dépeignant comme des interprétations, et en montrant des émotions, un ressenti, à travers les couleurs et les formes.

- Shonia, vous parlez comme un livre ! s'était exclamée Basilea.

Elle ne pouvait s'empêcher de comparer dans sa tête Shonia et Tawina. La gynoïde était intelligence, calme, cultivée, et visiblement soumise. Elle pédalait pour Yohannès. Littéralement. D'ailleurs, ce dernier la présentait comme étant sa gouvernante, c'est-à-dire sa domestique. À l'inverse, Tawina était une séductrice d'une beauté à couper le souffle, avec une personnalité dynamique et fascinante, la reine de la soirée partout où elle passait. Mais elle détruisait tout ceux qui l'approchaient de trop près, comme ces dictateurs charismatiques mais paranoïaques, qui finissent par faire exécuter même leurs partisans les plus sincères. Shonia, c'était plutôt le style éminence grise, la conseillère discrète mais efficace.

Penquom n'avait aucune indulgence envers Yohannès, et quelques jours plus tard il le dit sans détour à Basilea :

- Je vais te dire ce que je pense, Basilea. Ton frère est un faible, et il le sera toujours. Shonia ressemble à un hybride entre un être humain et un klelwak. D'ailleurs, pour ce qu'on peut savoir de ce qui se passe vraiment à Hyltendale, c'est peut-être ce qu'elle est en réalité. Je n'ai rien contre elle, évidemment. Elle ne m'a rien fait, et Yohannès est beaucoup mieux avec elle qu'avec Tawina. Mais à la place de Shonia, Yohannès aurait pu avoir une gynoïde de charme, une reine de beauté cybernétique. Tawina ne s'en serait pas remise. Au lieu de ça, il a choisi une gouvernante. C'est sa façon de dire qu'il a peur des femmes.

- Je ne suis pas tout-à-fait d'accord. Shonia est une femme. Ils ont dormi ensemble, sous notre toit. Mon frère fait ce qu'il veut, et je suis contente qu'il soit parti à Hyltendale, loin des ragots dont il est l'objet à Ulthar. Il n'a pas voulu choisir une poupée de magazine, eh bien, c'est plutôt un signe de maturité, non ?
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Mer 8 Avr 2015 - 14:31

Je serais bien curieux de savoir combien de temps aurait "duré" ce Penquom s'il avait été aux prises avec la Zeno ! Six mois, un an, au bout duquel il aurait mis un coup d'boule au nez de la mégère, qui l'aurait fait arrêter et incarcérer pour... violence conjugale !!


Le choix de Yoannès est tout-à-fait compréhensible. Une gynoïde d'apparence VRAIMENT féminine, même si celle-ci est inoffensive, du moins vis à vis de son "maître" aurait risqué de lui faire oublié cette vérité première : les femmes sont dangereuses ! Il n'en a pas peur, il s'en méfie, par expérience. C'aurait été de la peur s'il n'avait pas eu une "expérience zéniste".

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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Jeu 9 Avr 2015 - 19:33

Les fembotniks attirent l'attention lorsqu'ils vont avec leur gynoïde voir leur famille dans leur ville d'origine, mais lorsque c'est leur famille qui vient les voir à Hyltendale, il y a parfois des surprises.
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Penquom Praxitel traversa les Événements sans trop de problèmes. Il avait un puits dans sa propriété, une citerne pour récupérer l'eau de pluie, et des panneaux solaires sur son toit. Il avait hébergé deux familles d'amis fidèles, qui avaient fui leurs appartements urbains, et qui, en échange de son hospitalité, travaillaient dans son potager et lui fournissaient une protection contre les maraudeurs, à l'aide de piques, de poignards et d'arbalètes artisanales. Car il était difficile de se procurer des armes à feu, à moins de faire partie des troupes royales ou d'un groupe rebelle, et Penquom refusait absolument de prendre parti. Sa sympathie allait vers les rebelles idéalistes plus que vers les monarchistes corrompus, mais il était effrayé par le fanatisme des adorateurs de Yog-Sothoth, qui composaient le gros des combattants rebelles.

Les Événements une fois terminés, Penquom relança l'activité de son usine d'électronique, et en quelques mois les affaires reprirent pratiquement comme avant. Penquom avait peur que les cybersophontes soient autorisés à s'installer partout dans le royaume, ce qui aurait amené à court terme la fin de son entreprise. Cette peur, partagée par beaucoup de gens, avait compté dans la sympathie dont avaient bénéficié les rebelles au début des Événements. Les travailleurs et entrepreneurs comme Penquom reprochaient au roi d'avoir donné une province entière aux cybersophontes,  et ne lui faisaient pas confiance pour éviter que tout le royaume ne finisse un jour par ressembler à Hyltendale. On racontait, et c'était vrai, que l'un des conseillers du roi, le baron Chim, était un cyborg,

Penquom pensait à tout cela, un matin, en préparant sa voiture pour se rendre à Hyltendale. Il avait rendez-vous avec un nommé Lorenk, dentiste-signataire, pour discuter d'un futur contrat d'équipement concernant la Maison Médicale Furnius. Lorenk avait eu une promotion, apparemment, puisqu'il était devenu associé de son employeur, avec le pouvoir de signer des contrats.

Pendant l'une de leurs conversations téléphoniques, Penquom avait mentionné en passant le nom de son beau-frère qui habitait à Hyltendale. "Mais je le connais !" s'était exclamé Lorenk. "Nous faisons partie du même club. Nous nous voyons souvent. Nous avons même fait une croisière ensemble sur la Skaï."

Penquom, Lorenk et Yohannès avaient décidé de déjeuner ensemble. Puisque Lorenk et Yohannès semblaient se connaître et s'apprécier, autant en profiter pour faciliter les négociations.

Penquom prit l'autoroute à une quinzaine de kilomètres à l'est de chez lui et descendit vers le sud, jusqu'à Hyltendale. Le rendez-vous était à la Maison Médicale Furnius. De porte à porte, environ 150 kilomètres, deux heures de route. La circulation était fluide mais assez dense, signe que les affaires reprenaient.

Penquom gara sa voiture sur le parking de la Maison Médicale. À côté des voitures, des tricycles de différents modèles, avec à l'arrière des sièges pour adultes ou de petites cabines, étaient accrochés par leurs antivols à des arceaux métalliques.

Comme il était en avance, Penquom décida de faire le tour du quartier. Il n'était pas venu à Hyltendale depuis des années, et ce qu'il vit ne lui parut pas différent de ce qu'il connaissait des autres villes. Des maisons, des immeubles, des voitures. Les passants ressemblaient à tous les passants du royaume de Mnar et étaient habillés de la même façon, avec peut-être un plus grand nombre de gens vêtus de manteaux sombres et coiffés de chapeaux. De loin, on avait l'impression que la moitié d'entre eux portaient des lunettes de soleil, malgré le temps couvert.

À l'heure prévue pour le rendez-vous, Penquom entra dans le hall de la Maison Médicale et se présenta à l'hôtesse gynoïde. Le docteur Lorenk vint le chercher et l'emmena dans son bureau. Yohannès n'était pas encore arrivé.

Lorenk était un petit homme d'une soixantaine d'années, mince et vif, avec un sourire chaleureux. Au bout d'un moment, Penquom remarqua ses lunettes. Les deux verres étaient surmontés d'une barre. Au-dessus du nez, un ovale sombre ressemblait à un œil de cybersophonte en miniature. Les deux branches des montures étaient épaisses, et se terminaient, derrière les oreilles, par deux boules aplaties. Deux câbles sortant de ces boules se rejoignaient derrière la nuque du dentiste, et formaient un câble unique qui descendait sous le col de sa chemise.

Penquom avait lu dans un magazine un article sur ce genre de lunettes, que l'on appelle des cyberlunettes. Les humains en voie de devenir des cyborgs en portent. D'après l'auteur de l'article, le câble est relié à un cybercerveau greffé à l'intérieur du corps. Ainsi, le cybercerveau voit et entend la même chose que l'être humain dont il habite le corps, et il peut communiquer oralement avec lui. Le cybercerveau agit en complément du cerveau biologique. Avec le temps, une sorte d'osmose psychologique se crée, préambule à une symbiose des deux cerveaux, effectuée des années plus tard plus tard, lors d'une deuxième opération chirurgicale. Le processus a pour but d'éviter le déclin des facultés intellectuelles lié au vieillissement inéluctable du cerveau biologique.

Le futur cyborg, même lorsqu'il a enlevé ses cyberlunettes, peut communiquer avec le cybercerveau qui est dans son corps, mais dans ce cas il a besoin d'un téléphone ou d'un ordinateur.

Lorenk offrit un verre de Vin de Lune à Penquom. Les deux hommes étaient encore en train d'échanger les amabilités d'usage tout en sirotant la liqueur rouge, lorsque le téléphone sonna. Yohannès décrocha, et murmura quelques mots dans l'appareil.

"Yohannès et Shonia sont arrivés" dit Lorenk. "Allons les rejoindre, nous irons directement au restaurant. Vous pouvez laisser votre mallette dans mon bureau, je le ferme toujours à clé en sortant."

- Il y a des voleurs, ici ? demanda Penquom, incrédule.

- Il y aura des voleurs tant qu'il y aura des humains. On a de tout parmi les patients.

Penquom se demanda si Lorenk se considérait encore comme un humain intégral, un biohumain comme disent les Hyltendaliens, ou déjà comme un cyborg.

Yohannès et Shonia étaient dans le hall. Comme il est d'usage au royaume de Mnar, il étreignit Penquom et serra la main de Lorenk. Penquom fit la bise sur les joues froides et sèches de Shonia. Après tout, c'était la compagne de son beau-frère, et l'usage était de faire la bise.

Les trois hommes et Shonia prirent un taxi, qui les attendait sur le parking. Penquom se dit qu'il devait y avoir eu une communication radio entre le cybercerveau de Lorenk et la société de taxis.

Le chauffeur du taxi était un humain en uniforme gris. Il les emmena tous les quatre jusqu'au centre-ville. Lorenk avait réservé une table dans un restaurant dont le nom signifie L'Échelle du Puits dans la langue de Mnar. Une affiche sur la porte portait la mention : "Réduction de 50% pour les clients accompagnés d'un humanoïde."

Penquom vit que la clientèle était composée d'une majorité d'hommes accompagnés de gynoïdes de charme, semblables à des poupées gonflables articulées et douées de la parole. Les quelques femmes présentes étaient accompagnées d'androïdes qui ressemblaient à des acteurs de cinéma.

"C'est plutôt un restaurant pour fembotniks" dit Lorenk à Penquom. "Les prix sont très raisonnables si on tient compte de la réduction."

- Donc, si Shonia n'était pas avec nous, nous paierions plein pot ?

- Exactement. Mais dans ce cas j'aurais choisi un restaurant plus classique.

- Mais je vois que tous les clients sont des fembotniks. À quoi ça sert de faire payer deux fois plus cher les non-fembotniks ? Ça les dissuade de venir.

- Justement, Monsieur Praxitel, justement, ça les dissuade de venir. C'est le but recherché. Vous vous demandez sans doute pourquoi... Je vais donc vous le dire. La plupart des restaurants d'Hyltendale ont un menu spécial pour humanoïdes, à base d'eau parfumée, vendu pour un montant égal au profit que fait le restaurant sur un menu normal. Mais un restaurant pour fembotniks, ce n'est pas que ça. C'est un lieu où les fembotniks et leurs équivalents féminins, les manbotchicks, peuvent être entre eux. La pièce à côté, que l'on peut voir d'ici, c'est la partie bar. C'est là que les fembotniks rencontrent d'autres fembotniks, ou tout simplement se prélassent dans des fauteuils de cuir en buvant du thé d'Ooth-Nargaï ou du vin jaune de Baharna. Ils n'ont aucune envie que ce lieu, où ils se sentent bien, soit envahi de gens qui les regardent comme des bêtes curieuses.

- Je vois... Mais comment les fembotniks font-ils pour se parler, s'ils ne se connaissent pas d'avance ?

- Les conversations commencent au comptoir, chacun peut y participer. Souvent, elles se poursuivent autour des tables basses. Voire chez les uns ou les autres.

- C'est une culture particulière. Vous la connaissez bien ?

- Il m'arrive de venir déjeuner ici avec des amis fembotniks, ou avec des cyborgs. Les cyborgs ont des corps d'humanoïdes, ils sont donc considérés comme des humanoïdes dans ce restaurant, sauf bien sûr s'ils précisent qu'ils sont des êtres humains, ce qu'ils font rarement. Mais regardons plutôt ce que le cuisinier a préparé aujourd'hui...

Les plats et les boissons étaient moins chers que dans un restaurant de même standing à Ulthar. Hyltendale bénéficie de la proximité d'une zone agricole très productive, d'une zone côtière poissonneuse, de la conscience collective des cybersophontes, qui leur permet de se passer d'intermédiaires, et du coût très bas de la main-d'œuvre humanoïde. Les cuisiniers humains font surtout un travail de goûteurs. Les humanoïdes n'ont ni sens gustatif ni odorat ; ils ont besoin, lorsqu'ils sont aux fourneaux, que leur travail soit supervisé par un humain qui puisse sentir et goûter les plats.

Shonia mangeait à la cuillère, dans un bol de porcelaine, une soupe composée d'eau parfumée au citron. Au début du repas, elle avait bu avec les trois hommes un minuscule verre de vin jaune de Baharna. À la fin du repas, elle boirait l'équivalent d'un dé à coudre de café dans une tasse dont l'épaisseur dissimulait le faible contenu.

Penquom, pourtant a priori peu favorable aux cybersophontes, se sentit pris par l'ambiance typiquement hyltendalienne du restaurant, où la simplicité apparente cache le raffinement.

Yohannès parlait peu, et Shonia pas du tout. Penquom et Lorenk parlaient du matériel électronique que la Maison Médicale Furnius envisageait d'acheter. Un moment, Lorenk parut s'embrouiller sur un point technique.

Il s'excusa, sortit son téléphone portable, qui était en mode vibreur, lut rapidement ce qu'il y avait sur l'écran, posa l'appareil à côté de son assiette, et se reprit :

- Oui bien sûr, sous l'effet des impulsions électriques, les cristaux du transducteur vont se déformer et produire des vibrations, c'est l'effet piézo-électrique...

Penquom sourit. Le cybercerveau de Lorenk, plutôt que d'envoyer un message oral par l'intermédiaire des haut-parleurs des cyberlunettes, ce qui aurait manqué de discrétion, lui avait envoyé un message sur son téléphone. Les cybercerveaux, comme tous les cerveaux cybernétiques, sont reliés en permanence entre eux par radio. De temps en temps, Lorenk regardait discrètement son téléphone pour voir si un nouveau message s'affichait.

À une table située à quelques mètres de la leur, une manbotchick d'âge mûr était assise en face d'un androïde au physique d'adolescent. La manbotchick était énorme, monstrueusement obèse. Ses bourrelets de graisse, à peine contenus par ses vêtements, pendaient de chaque côté de sa chaise. De l'endroit où il était, Penquom voyait les cheveux longs et gras de la femme sur son dos rond, et sa tête qui se baissait et se relevait pendant qu'elle mangeait. De temps en temps, l'androïde au visage de garçon lui caressait une main ou un bras en lui murmurant quelque chose.

Yohannès remarqua la grimace dégoûtée de son beau-frère. Il sourit :

- Je sais, ce n'est pas très appétissant. Mais il faut voir le bon côté des choses. Je connais cette dame, elle fait partie de mon club. Lorsqu'elle est arrivée, elle avait honte de son corps, et à cause de ça elle n'avait plus de libido. C'est un cas plus fréquent qu'on ne le croit. On se trouve laid, on a horreur de son corps, on bloque sur tout ce qui rappelle qu'on a un corps, et en premier lieu, le sexe. L'androïde l'a rassurée, et lui a redonné le goût du plaisir. Elle préfère les jeunes gens. Avec son physique, et à son âge, dans une autre ville qu'Hyltendale elle n'aurait aucune chance d'arriver à séduire je genre de jeune homme qui lui plaît. Ici, elle a trouvé son bonheur.

- Une femme de cet âge qui court après les garçons, c'est malsain.

- Ah, Penquom, ici à Hyltendale, on ne fait pas d'histoires pour tout ça, tant que ça ne concerne que des humanoïdes. Cette dame paie un robot pour réaliser ses fantasmes. Elle ne fait de mal à personne. Si tu es choqué par cette grosse dame et son petit minet, tu le serais encore plus si le Club Antinoüs était venu manger ici. Ceux-là, à Ulthar, ils se retrouveraient carrément en prison...

- Yohannès, je t'ai connu moins libéral... Et même carrément monarchiste réactionnaire.

- Certes. Mais il n'y a que les imbéciles qui ne changent pas d'avis. Et je tiens à préciser que je suis peut-être un peu moins réactionnaire qu'avant, mais plus monarchiste que jamais. Avec Tawina, j'ai connu la souffrance et j'ai vu la mort de près. Ici, je vois des gens qui se reconstruisent, comme moi. Ils font ce qu'ils n'ont jamais pu faire dans leur jeunesse. Quand Bantzaë, la grosse dame, s'enferme dans les toilettes du restaurant avec son minet...

- Yohannès, arrête, tu vas me faire gerber !

- Bantzaë a été obèse dès son adolescence, et elle n'a jamais eu le plaisir, bien naturel, d'un flirt avec un garçon lorsqu'elle était au lycée. Les bisous et les caresses, tout ça, elle n'a jamais connu, en tout cas pas avec quelqu'un de bien. Au contraire, elle a subi les moqueries toute sa vie. Maintenant, elle se rattrape un peu... Et toi tu ne la connais pas, mais elle est intéressante. Elle peint des masques-cagoules avec beaucoup de talent.

Penquom se tourna vers Lorenk :

- Et vous, docteur Lorenk, qu'est-ce que vous en pensez, vous qui n'êtes pas un fembotnik ?

- Oh moi... Disons qu'un restaurant à fembotniks, ce n'est pas nécessairement un endroit où l'on peut emmener des enfants, surtout quand le Club Antinoüs est là. Mais il y a bien d'autres restaurants à Hyltendale, quand on a de jeunes enfants. À part ça, je ne me sens pas concerné. Je pense que les Hyltendaliens ont tous compris que les choses qu'on peut faire avec des humanoïdes que l'on paye, on ne peut pas nécessairement les faire avec des humains. Et c'est même pire, d'une certain façon, si on les paye.

- Et le Club Antinoüs, vous en pensez quoi ?

- Ils mettent de l'ambiance dans le restaurant, tout en respectant les autres. D'ailleurs, s'ils allaient trop loin, leurs androïdes se chargeraient de le leur faire remarquer. Certains jours, j'aime aller prendre un verre au bar, on peut dire que le spectacle est dans la salle. Je me souviens d'un soir, il y a deux mois... Bantzaë était là...

Yohannès l'interrompit précipitamment :

- Ce n'est peut-être pas la peine de raconter ça...

- C'est vrai. Monsieur Praxitel, si on rentrait à la Maison Médicale ? On a pas mal de questions techniques à étudier...
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Les fembotniks
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