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 Les fembotniks

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Vilko
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Jeu 1 Juin 2017 - 23:24

Anoev a écrit:
Mais est-ce que ça va concerner Tond ?

Hélas non... À moins qu'il se fasse naturaliser...
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Anoev
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Ven 2 Juin 2017 - 0:17

Eneas Tond a encore l'espoir que sa situation juridique s'améliore et que, dans le pire des cas, il bénéficie d'une amnistie. Seulement, ce ne serait pour lui qu'une solution boiteuse : il faudrait rendre l'argent volé, tout du moins la somme déclarée volée (qui ne représente qu'environ un cinquième de ce qu'il a effectiv'ment subtilisé, et ce, pour des raisons fiscales). Il faudrait surtout que les ducats qui lui reste (il lui en reste pas mal, merci bien) puissent être convertis sans trop de pertes en virs. Là, y m'semble que ça va pas être une mince affaire. Pour ça, y faudrait que l'Aneuf ait besoin de devises mnarésiennes. Pour quoi faire ? Acheter des robots humanoïdes mnarésiens ? La République aneuvienne n'a pas vraiment envie d'être tributaire des cybersophontes. Par ailleurs, si Eneas trouve normal qu'il doive dédommager les clients de l'entreprise où il travaillait, il a averti son avocat sur place : il ne donnera pas un seul liard à son ex-patron.

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Vilko
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Mar 6 Juin 2017 - 14:59

Les Mnarésiens aiment bien les métaphores concernant la nourriture. Vivre avec une gynoïde ou un androïde, c'est comme de manger des hamburgers-frites et boire des sodas sucrés tous les jours. C'est agréable, mais à la longue ça rend obèse et diabétique. Car, l'univers humain ayant été créé par des entités indifférentes au sort des vivants, il n'existe rien de délicieux  qui ne soit aussi un poison.

Vivre avec une gynoïde, c'est un bonheur permanent, mais à la longue ça rend autiste. Il s'agit d'une forme mineure d'autisme, dite syndrome d'Asperger, mais malgré tout handicapante.

Les gynoïdes et l'autisme, c'est comme la navigation et le mal de mer, les pique-niques et les fourmis, le poisson et les arêtes. L'un ne va pas sans l'autre.

À Hyltendale, les hommes et les femmes qui vivent avec des humanoïdes sont appelés, respectivement, des fembotniks (abréviation de female + robot + le suffixe américain -nik, comme dans "beatnik") et des manbotchicks (de man+robot+chick).

L'autisme frappe les fembotniks et les manbotchicks, avec une intensité plus ou moins grande suivant les individus. Trois causes principales ont été identifiées.

Premièrement, la gynoïde est une esclave soumise. Son maître est le centre de son univers. Il finit par s'habituer à ce que les choses soient faites pour lui, surtout s'il n'a que peu ou pas de relations avec d'autres êtres humains. Il devient égocentrique, rien n'existe que par rapport à lui. Cet égocentrisme, qui est une régression psychologique, peut devenir démesuré, et empêcher le fembotnik (ou la manbotchick) d'avoir des relations normales avec d'autres êtres humains.

Deuxièmement, les gynoïdes ont un visage très peu expressif. Les masques-cagoules, qu'elle porte pour incarner divers personnages, sont totalement dénués d'expression. Si on ne parle, jour après jour, qu'avec une gynoïde et ses masques-cagoules, on finit par ne plus savoir lire les expressions faciales des humains, ce qui est l'un des symptômes de l'autisme. On ne comprend plus l'ironie, on ne se rend pas compte que quelqu'un, malgré ses paroles polies, est irrité ou inquiet.

Troisièmement, il arrive qu'un fembotnik ne discute qu'avec sa gynoïde, mais qu'en même temps il refuse d'avoir affaire à un masque-cagoule. Tout le monde n'aime pas ce genre de jeu. Le fembotnik devient alors incapable d'avoir une conversation normale avec quelqu'un d'autre que sa gynoïde. Il ne sait tout simplement plus comment se comporter face à une autre personne. Il fait des gaffes, vexe son interlocuteur même sans le faire exprès. Il le regarde trop fixement, ou, au contraire, fuit son regard.

Heureusement, l'autisme des fembotniks est assez facile à guérir, à condition que celui qui en est atteint soit conscient de son état. Le mieux est bien sûr de prévenir la maladie.

Les remèdes sont connus :

Pour que le fembotnik sache comment se comporter avec quelqu'un d'autre que sa gynoïde, il y a les masques-cagoules, et tous les exercices qui vont avec. Au minimum, il est bon de répéter des mini-pièces de théâtre, comme celles du vendeur de voiture d'occasion, ou de l'étudiant qui passe un oral. De temps en temps, le fembotnik et le masque-cagoule intervertiront les rôles.

Une mini-pièce de théâtre souvent utilisée est celle que l'on nomme "le dîner chez le duc". Le fembotnik dîne avec sa gynoïde, en respectant toutes les règles de la politesse en usage dans l'aristocratie mnarésienne. Pour un roturier, c'est assez difficile de ne pas commettre d'impair dans une telle situation. Le fembotnik est assis en face du duc, dont le rôle est joué par la gynoïde. Les deux personnages, tout en mangeant et en buvant, ont une conversation écrite d'avance, au cours de laquelle le fembotnik apprend à éviter les maladresses les plus courantes.

Au Mnar, qui est une dictature souvent qualifiée de cruelle et sanguinaire, il convient, notamment, d'être toujours très vague sur ses opinions politiques et religieuses. La Police Secrète a des oreilles partout...

Savoir lire les expressions faciales est simple. À Hyltendale, les fembotniks ont à leur disposition des centaines de vidéos qui expliquent comment comprendre le langage corporel. Encore faut-il se donner la peine de les regarder... Aucune gynoïde ne manquera de proposer à son maître de regarder ce type de vidéos.

Prévenir l'égocentrisme, ou le réduire à des dimensions acceptables s'il existe déjà, est le plus difficile. Le fembotnik doit comprendre qu'il n'est pas le centre du monde, et qu'en tant qu'être humain il a le devoir de penser aussi aux autres. Vaste programme...

Un moyen simple d'apprendre à penser aux autres, c'est de s'occuper des autres. Les Hyltendaliens utilisent plusieurs méthodes.

Par exemple, avoir un animal de compagnie, un chien ou un chat dont on prépare la nourriture, et que l'on lave et promène soi-même.

Mais tout le monde n'a pas envie d'avoir un animal de compagnie. Au Mnar, c'est un problème culturel. Les chiens sont censés faire un travail. Par exemple, garder le bétail, ou protéger la maison contre les intrus. Quant aux chats, pour un Mnarésien traditionnel, ce sont avant tout des réserves de viande fraîche, pour les périodes de disette. Des "lapins des villes", comme on dit.

Les activités charitables sont aussi très pratiquées, toujours dans le même but. Certains fembotniks sont membres de l'Ordre des Humbles Serviteurs. Plusieurs fois par mois, ils vont à l'hôpital Madeico, où ils s'habillent d'une blouse grise, sur laquelle est fixé un badge indiquant leur nom et leur appartenance à l'Ordre.

Leur travail consistera, pendant une journée, à pousser les chariots portant les plateaux de nourriture destinés aux handicapés physiques et mentaux. Ils aideront les infirmes à manger, à faire leurs besoins et à se laver.

Mais faire manger à la cuillère un vieillard sénile et édenté, et lui essuyer les fesses ensuite, attire peu de volontaires. Il est vrai que ceux et celles qui le font n'en ont que davantage de mérite. L'Ordre des Humbles Serviteurs est très respecté à Hyltendale, mais entre respecter une institution et avoir envie d'y entrer, il y a une marge.

Chez les adorateurs de Yog-Sothoth, d'Azathoth et de Nath-Horthath, les trois religions les plus représentées à Hyltendale, le diaconat et l'acolytat sont aussi des façons de se mettre au service d'autrui.

Les diacres sont les assistants des prêtres. Ils ont une formation religieuse, et peuvent dans certains cas célébrer des cérémonies, en l'absence des prêtres. Ils portent une robe sacerdotale, dont la couleur et la forme varient d'un temple à l'autre.

Les acolytes sont vêtus en civil et n'ont pas nécessairement de formation religieuse. On ne leur demande que d'avoir de la bonne volonté. Ils aident les prêtres et les diacres pendant les cérémonies.

Les diacres et les acolytes sont généralement des bénévoles, bien que certains diacres soient des salariés du temple. Les prêtres sont des professionnels de haut niveau. Certains prêtres d'Azathoth sont des cyborgs, ce qui n'est jamais le cas dans les autres religions.

Yohannès Ken, qui est, au moins théoriquement et par tradition familiale, un adorateur de Yog-Sothoth, a emmené son ami Eneas Tond dans un temple.

Yohannès s'était dit que, pour éviter de se laisser enfermer dans la petite vie étriquée qu'il menait avec Shonia, il pouvait être acolyte dans un temple de Yog-Sothoth, au moins trois ou quatre fois par mois.

"Mais, et la foi ?" lui demanda Ken, qui était un Aneuvien athée. "Tu m'avais pourtant dit que tu ne croyais pas à Yog-Sothoth ?"

"À Hyltendale, les théocrates ont été éliminés depuis longtemps. Et quand je dis éliminés... La Police Secrète a fait son travail ! C'est mal vu de croire avec trop d'intensité, dans le temple que je fréquente, aussi surprenant que cela puisse paraître. C'est le signe qu'on risque de devenir théocrate, alors ça fait peur ! La foi est en option... Ce qui compte, c'est de participer. Faire partie d'une communauté, tu vois. Vivre au-delà de soi-même."

Le temple était un grand bâtiment de béton gris, à colonnes vaguement grecques. Le portail donnait sur une grande salle cubique, qu'on appelait le vestibule. Celui-ci était éclairé par de hautes fenêtres et meublé de bancs. Moyae et Shonia, les deux gynoïdes, s'assirent sur les bancs.

Le Code de Conduite des Humanoïdes Domestiques interdit en effet à un humanoïde domestique d'entrer dans le sanctuaire d'un temple, d'assister à une cérémonie religieuse, ou de participer à un rituel religieux. Les gynoïdes comme Moyae et Shonia sont des humanoïdes domestiques.

Yohannès et Eneas traversèrent le vestibule et entrèrent dans le sanctuaire, une vaste salle rectangulaire, où des centaines de chaises faisaient face à une estrade. L'air sentait l'encens. Plusieurs dizaines de personnes étaient déjà là, discutant entre elles à voix basse, ou déjà assises.

Yohannès demanda à Eneas de s'asseoir, et s'éloigna en direction du prêtre en robe blanche qui était debout sur l'estrade, au milieu de plusieurs autres personnes.

La cérémonie commença, avec des litanies en mnarruc archaïque, qu'Eneas ne comprenait pas. Elles furent suivies par un sermon du prêtre, en mnarruc moderne, mais plein de concepts religieux totalement opaques pour Eneas. Il dut faire un effort pour ne pas s'endormir sur sa chaise.

Yohannès était debout à gauche de l'estrade, avec d'autres acolytes, vêtus de costumes sombres comme lui. Ils récitaient les litanies avec le prêtre.

Malgré sa bonne volonté, Eneas dut s'endormir, car lorsqu'il ouvrit les yeux, il vit qu'une femme, assise à côté de lui, le regardait d'un air courroucé.

"La fatigue" marmonna-t-il, et il tourna son regard vers l'estrade.

À la fin de la cérémonie, Yohannès vint retrouver Eneas, et le raccompagna jusqu'au vestibule, où Moyae et Shonia les attendaient.

"Je n'ai pas compris comment ce truc-là peut te rendre plus ouvert aux autres", avoua Eneas.

"Mais c'est pourtant évident !" dit Yohannès. "Ce que je fais pendant les cérémonies, ce n'est pas pour moi, c'est pour la communauté des adorateurs de Yog-Sothoth. Je surmonte mon égocentrisme naturel pour rendre service aux autres."

"Je veux bien, mais je croyais que tu détestais les théocrates..."

"Il n'y en a pas ici. Le prêtre est un fonctionnaire de l'administration royale. Les fidèles de ce temple sont surtout des fembotniks et des manbotchicks. Pour eux, c'est comme un club. En fait, c'est leur club. Tous leurs amis vont au temple. Après la cérémonie, beaucoup d'entre eux vont déjeuner ensemble."

"Ce temple fonctionne comme un club ?" demanda Eneas, qui avait, comme souvent, l'impression de ne pas vraiment comprendre Hyltendale, cette ville étrange, si différente de son Aneuf natal.

"Ce temple ne fait pas que fonctionner comme un club. C'est un club. Subventionné à la fois par la ville et par la province. Le prêtre et les diacres font des conférences, ils organisent des débats, des banquets, des excursions... Ils ont même un bar, où ceux qui s'ennuient peuvent venir discuter."

"Et tu arrives à concilier tout ça avec le Cercle Paropien ?"

"À vrai dire, je me contente de venir servir comme acolyte pendant les cérémonies, une fois par semaine quand je le peux. C'est Shonia qui me l'a demandé..."

"Ah bon ? Je croyais que les gynoïdes n'avaient pas de religion, parce qu'elles n'ont pas d'âme ?"

"Elle m'a dit que ce serait bon pour moi. Je n'en fais pas plus, la religion, ça me fait plutôt rire, pour être honnête... Mais pour mon équilibre psychologique, il faut que je fasse un peu de bénévolat. Sinon, je ne serais qu'un vieux solitaire égoïste et aigri, et ce ne serait pas terrible, tu en conviendras. Alors j'ai choisi ça..."

"Tu aurais pu choisir autre chose" dit Eneas en faisant la grimace.

"Je préfère réciter des âneries dans un temple, plutôt que d'aller à l'hôpital Madeico servir de la soupe à des malheureux au cerveau atrophié..."

"Et tu en retires quoi ?"

"Le sentiment de faire partie d'une vraie communauté. Oh, je sais bien que le culte de Yog-Sothoth est déshonoré tous les jours par des fanatiques, mais je ne fréquente pas ces gens-là. Je suis à la fois adorateur de Yog-Sothoth et monarchiste."
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Anoev
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Mar 6 Juin 2017 - 23:24

Vilko a écrit:
"Il n'y en a pas ici. Le prêtre est un fonctionnaire de l'administration royale.
J'ai quand même été surpris qu'un prêtre Yog-Sothoth fût un fonctionnaire, vu l'antagonisme (en général, à ma connaissance) entre les fidèles de cette religion et le pouvoir monarchique. Certes, Yohannès est yogsothiste et monarchiste. Mais comment font les yogsothistes républicains ? Commen,t vivent-ils le fait qu'un fonctionnaire du Roi leur communique la Bonne Parole ? Du reste, je gage que les yogsothistes qui sont contre le régime royal (qui est en plus un régime autoritaire et antidémocratique) ne sont pas tous des intégristes.

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Vilko
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Mer 7 Juin 2017 - 0:15

Anoev a écrit:
Mais comment font les yogsothistes républicains ? Commen,t vivent-ils le fait qu'un fonctionnaire du Roi leur communique la Bonne Parole ?

En tant que contribuables, ils trouvent tout à fait normal qu'une partie de l'argent de leurs impôts serve à payer leurs prêtres et à entretenir leurs temples.

D'ailleurs, un prêtre de Yog-Sothoth payé par l'administration royale n'est pas nécessairement monarchiste, il peut très bien être républicain. Bien que payé par l'État, le clergé de Yog-Sothoth n'est pas sous l'autorité royale, d'autant plus que le roi est un adorateur de Nath-Horthath.

La situation du clergé au Mnar est analogue à celle qui existe en Alsace-Lorraine et en Allemagne, où les prêtres, les pasteurs et les rabbins sont payés par l'État comme des fonctionnaires de catégorie A.

Les théocrates de Yog-Sothoth, qui voudraient faire du Mnar une théocratie, sont persécutés par la Police Secrète et vivent dans la clandestinité. Ils ne sont bien sûr pas payés par l'État...
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Jeu 8 Juin 2017 - 22:43

Moyae et Xenopha répétaient souvent à Eneas qu'il devrait, au moins, faire des dons à des organisations charitables, pour se sentir bien avec lui-même.

"Tout ce que tu fais, c'est toujours pour toi et rien que pour toi" lui disait Moyae. "Pour ton équilibre psychologique, tu devrais faire aussi des choses pour les autres. Un être humain est fait pour donner. Le père travaille pour nourrir ses enfants, la mère donne son temps et ses efforts pour ses enfants. L'être humain doit être altruiste, pour réaliser son potentiel. Sinon, son âme se dessèche. Avec le temps il finit par devenir un vieil égoïste solitaire. Tu devrais au moins faire des donations à des œuvres de charité, pour détendre ton esprit."

"Mais Xenopha et toi, vous m'aimerez toujours" objectait Eneas. "Vous êtes programmées pour ça."

"Mais si ton univers se limite à nous, tes deux gynoïdes, n'as-tu pas l'impression de perdre quelque chose, de te couper du monde ?"

Eneas n'avait pas l'impression d'être coupé du monde. Il avait créé, au sein du Cercle Paropien, un groupe d'études et recherches sociales, qu'il avait appelé le Bureau Cassian. Eneas y travaille avec quatre autres membres du Cercle. Le Bureau Cassian publie des bulletins sur le réseau informatique mondial. C'est une sorte de blog collectif spécialisé.

Mais il était vrai que l'inspiration avait souvent du mal à venir, d'autant plus que le blog était très peu visité. Le Bureau Cassian n'était pas loin d'être à l'abandon. Les autres membres du bureau avaient pratiquement cessé toute activité.

Eneas accepta donc de faire des donations, comme Moyae le lui conseillait. Il choisit de faire un premier don anonyme au temple de Yog-Sothoth de la rue Gregorio, à Tomorif. C'était tout près de chez lui, et c'était là que son bon copain Yohannès Ken œuvrait comme acolyte, agitant l'encensoir pendant les cérémonies.

La caisse à donations était dans le vestibule du temple. Elle était munie d'une fente. Les fidèles mettaient leurs dons, sous forme de billets de banque ou de pièces de monnaie, dans une enveloppe qu'ils inséraient dans la fente. Ensuite, les mains posées sur la poitrine, ils s'inclinaient devaient une image de Yog-Sothoth, peinte sur un mur. Le dieu était représenté sous la forme d'un amas de globes iridescents, flottant au-dessus d'une montagne, sous un ciel noir.

Eneas n'avait mis qu'une somme symbolique dans son enveloppe. Pour ne pas se faire remarquer des fidèles qui passaient et des humanoïdes assis sur les bancs, il s'inclina, conformément à l'usage, devant l'image du dieu-démon.

"Tu sentiras la bienveillance de Yog-Sothoth lorsque tu auras donné l'argent" lui avait dit Moyae. "Le clergé utilise cet argent pour faire le bien."

Eneas avait bien ri en écoutant Moyae, mais il avait quand même suivi ses conseils. Il était dans le même état d'esprit que quelqu'un qui accepte de prendre un médicament à titre préventif, sur les conseils du médecin, alors qu'il ne se sent pas vraiment malade.

Il était venu seul dans le temple de la rue Gregorio, et il n'avait pas envie de rire. Il n'était que dans le vestibule, la première salle du temple, celle qui précède le sanctuaire, et déjà l'ambiance était particulière. Il y avait bien une vingtaine d'androïdes et de gynoïdes, assis sur les bancs, et le silence était total. C'était un silence particulier, qui n'était pas seulement l'absence de bruit. La lumière froide et grise qui tombait des hautes fenêtres y participait. Même les gynoïdes de charme, avec leurs charmants minois, leurs longs cheveux colorés et leurs vêtements aguichants, baissaient la tête et ne disaient rien.

Une inscription en grandes lettres noires attira le regard d'Eneas :

Yog-Sothoth est tout en un et un en tout. Il est la porte et la clé de la porte.

Eneas pouvait entrer dans le sanctuaire, et méditer, ou peut-être prier. Il pouvait aussi sortir.

Il choisit la deuxième solution et se retrouva dans la rue. Le bruit de la circulation le ramena à la réalité. Il avait donné cinq ducats à Yog-Sothoth, ou plutôt à son clergé, et qu'est-ce que cela changeait pour lui ? Il se sentait idiot, rien de plus. Il avait perdu cinq ducats pour rien.

Mais, lorsqu'il fut de retour dans sa maison, ses deux gynoïdes le complimentèrent :

"Tu es un homme de bien, tu as fait œuvre de charité" lui dit Moyae.

"Tu es désormais un bienfaiteur de la communauté de Yog-Sothoth" dit Xenopha de sa petite voix flûtée.

Quelques jours plus tard, au bar du Cercle Paropien, Eneas parla à Yohannès de sa donation. Yohannès lui dit qu'il avait bien agi.

"Ce qui m'embête un peu, c'est de me dire que cet argent va peut-être finir en de mauvaises mains..." dit Eneas. "Tu vois de qui je veux parler. Les théocrates..."

"Oh, ne te fais pas de souci à ce sujet. Il y a un concordat entre le pouvoir royal et le culte de Yog-Sothoth. Les théocrates en sont exclus. Les prêtres sont payés par le trésor royal, et, comme on dit, qui paye l'orchestre choisit la musique..."

"Je n'y avais pas pensé..."

"Je peux te dire que les prêtres de Yog-Sothoth font très attention à ce qu'ils disent pendant leurs sermons. Un mot malheureux, et le directeur des affaires religieuses peut décider d'arrêter de verser leur salaire... Il les tient comme ça, d'autant plus que les prêtres sont bien payés. Comme des profs de lycée. Cela influe sur le recrutement, en bien. On n'est plus à l'époque du roi Robert, où des illuminés faméliques prêchaient la fin du monde. Maintenant, les prêtres de Yog-Sothoth sont des intellectuels, ils ont fait des études universitaires. La plupart sont mariés et pères de famille, et très attachés à leur petit confort. Ils veulent que leurs enfants aillent à l'université, et c'est bien normal."

"Donc, le concordat profite au roi ?" s'étonna Eneas. "Chez moi en Aneuf, le concordat n'est pas quelque chose de fréquent. Il y a un concordat avec les catholiques dans la province d'Alfazie. En Pande, l'Eӄeʀđina Kürnea bénéficie aussi d'un concordat. Aux Santes, la religion ptahx bénéficie elle aussi d'un concordat. C'est une sorte de réparation pour l'époque où ils étaient persécutés. Voila, c'est tout ce que nous avons comme concordats en Aneuf, pour ce que j'en sais."

"Eh bien, cela veut dire que les religieux aneuviens ne font pas peur au gouvernement !" dit Yohannès en riant.

"En Aneuf, il serait impensable que les religieux fassent peur au gouvernement," dit Eneas, sur un ton grave. "La laïcité, c'est fondamental."

"C'est bien différent au Mnar, malheureusement" dit Yohannès, avant de changer de sujet.

Eneas prit l'habitude de faire de petites donations au temple de la rue Gregorio. Le prêtre était un type bien, lui avait dit Yohannès. Eneas avait le sentiment de faire son devoir. Donner pour les pauvres, c'est une façon de remercier le destin de sa bienveillance, et Eneas savait que, tout compte fait, il avait plutôt eu de la chance dans sa vie.

Chaque fois, après avoir mis son enveloppe dans la fente de la caisse à donations, il se sentait un peu euphorique, comme quelqu'un qui vient de se mettre en règle avec sa conscience.

Il n'en restait pas moins farouchement athée.
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Jeu 8 Juin 2017 - 23:42

Vilko a écrit:
"Mais Xenopha et toi, vous m'aimerez toujours" objectait Eneas. "Vous êtes programmées pour ça."
Y a quelque chose qui me choquue dans cette réponse. Même si Eneas est un Santois, y a quand même des limites au cynisme.

De deux choses l'une :

Soit Eneas est conscient qu ses "compagnes" sont des robots, et l'amour, autrement dit le sentiment fort qui fait se tourner quelqu'un, qui guide des actions positives etc. n'est que simulation chez des robots, et ils sont incapable d'aimer "pour de bon" comme on aime quelqu'un, un animal, un dieu, une idée, ou une locomotive (par exemple).

Soit il a fini par se persuader, hors toute raison, que Xenopha et Moyae ont fini par avoir quelque chose d'humain, voire de charnel, y compris dans le cérébral, et il ne se risquerait pas à les blesser en leur sortant une telle énormité.

Toutefois, il pourrait leur répondre qu'elles sont, non pas programmées (ce qui est pourtant vrai) mais qu'elles ont pour consigne, de la part de la Ruche, de le convaincre de mettre la Main à la Poche au bénéfice de telle ou telle association. Ce à quoi, il peut toujours répondre que les associations en question, c'est lui qui les choisira, choix qui s'avère plutôt difficile, puisqu'à sa connaissance, presque toutes les associations sont des auxiliaires de police des Cybersophontes (ça, je sais pas s'y va l'dire : y tient pour sa tranquillité) et que celles qui ne le sont pas sont sous surveillance.

À suivre.

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Vilko
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Sam 10 Juin 2017 - 10:51

Eneas sait que Xenopha et Moyae n'ont rien d'humain, bien qu'elles soient très charnelles. Mais il sait aussi que l'amour humain, c'est de la chimie. C'est l'une des premières choses que l'on apprend lorsqu'on s'intéresse aux gynoïdes. Le corps humain est programmé pour sécréter certaines hormones lorsque certaines conditions sont réunies. Le but ultime, voulu par la nature, est bien sûr la reproduction, phénomène complexe qui va au-delà du simple individu, puisqu'il implique un couple, et au-delà du couple, toute la société.

Au début, Eneas s'était dit que l'amour, ce sentiment fort qui fait se tourner quelqu'un, qui guide des actions positives etc, n'était que simulation chez les robots, qui sont incapables d'aimer "pour de bon" comme on aime quelqu'un, un animal, un dieu, une idée, ou une locomotive (par exemple). Puis il avait appris qu'il ne s'agissait pas de simulation, mais de programmation.

La notion de simulation implique une volonté consciente de tromper. Cette volonté consciente n'existe pas chez les robots cybernétique. Ils font ce que leur programme leur dit de faire, c'est tout.

"Tu aimeras ton maître, dans tous les sens du terme", est une instruction informatique insérée dans le cerveau d'une gynoïde. C'est l'équivalent d'un instinct humain.

Une gynoïde ne simule pas, elle obéit aux instructions gravées dans son cerveau cybernétique. De même, un être humain, comme tout être vivant, ne simule pas, il obéit aux instructions chimiques gravées dans son cerveau biologique.

Ces instructions chimiques n'ont rien de divin ou de transcendant. Elles existent aussi chez les animaux. Les oiseaux vivent en couple et élèvent leurs petits. Est-ce l'amour qui les pousse à vivre à deux, et à donner la becquée aux oisillons qui naissent de leur union ? Bien sûr. Cet amour, c'est un comportement particulier. Ce comportement est transmis de génération en génération par l'ADN. Et qu'est-ce que l'ADN, sinon une combinaison particulière de molécules ?

Les sentiments, ce sont des hormones dans le cerveau. Chez les humanoïdes, qui n'ont pas d'hormones, ce qui tient lieu de sentiments, ce sont des instructions informatiques.

Voila pourquoi, lorsque Eneas a dit à Moyae : "Mais Xenopha et toi, vous m'aimerez toujours, vous êtes programmées pour ça," ce n'était pas du cynisme, mais du réalisme.

Toutefois, Eneas n'aimait pas être manipulé. Lors d'une autre conversation, il dit à Moyae :

"Tu as pour consigne, de la part de la Ruche, de me convaincre de mettre la main à la poche au bénéfice du clergé de Yog-Sothoth. Mais c'est moi qui choisirai à qui je vais donner de l'argent ! Ce sera d'ailleurs plutôt difficile, puisqu'à ma connaissance, presque toutes les associations sont des auxiliaires de police des cybersophontes, et celles qui ne le sont pas sont sous surveillance..."

"Si je te conseille de faire des dons à des œuvres charitables, c'est pour le bien de ton esprit," avait répondu Moyae. "La Ruche ne m'a donné aucune instruction à ce sujet. Je t'ai conseillé de faire des donations parce qu'on se sent mieux quand on fait le bien autour de soi, et uniquement pour ça. Naturellement, tu es libre de ne rien faire. Si tu préfères ne vivre que pour ta propre personne, c'est un choix légitime que je respecte. Tu es totalement libre aussi de choisir quelle cause tu veux aider. Si ça te gêne de donner de l'argent, tu peux faire comme Yohannès, et agiter l'encensoir pendant les cérémonies d'adoration à Yog-Sothoth. Tu peux aussi rejoindre l'Ordre des Humbles Serviteurs, et t'occuper d'invalides dans les hôpitaux. Ainsi, tu n'auras pas un sou à donner."

Eneas, après avoir réfléchi, décida que donner cinq ducats de temps en temps pour se sentir bon et généreux, c'était encore ce qu'il y avait de moins contraignant.
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Sam 24 Juin 2017 - 15:55

Lorsqu'une société est très efficace pour fabriquer quelque chose, cette chose perd de sa valeur, car elle devient bon marché.

Par exemple, les sociétés modernes et prospères sont très efficaces pour fabriquer de la nourriture, c'est pourquoi la nourriture est bon marché et il y a très peu d'agriculteurs, en pourcentage de la population, alors qu'au début de l'ère des tracteurs ils étaient encore majoritaires.

Ces mêmes sociétés modernes sont aussi très efficaces pour gérer et distribuer l'information. On peut avoir de la musique gratuitement par Internet, et bien d'autres choses encore : des nouvelles, des articles de journaux, des films, de la musique, des livres sous forme électronique... L'information ne coûte presque rien. Du coup, les journaux et les magazines imprimés se vendent de plus en plus mal.

Hyltendale est une grande ville où les robots humanoïdes sont bon marché est très efficace pour produire du sexe, de l'amour et de l'amitié. Pour une somme d'argent relativement modeste, on peut avoir du sexe avec une gynoïde, et aussi de l'affection, sous la forme de gros câlins par exemple. La gynoïde que vous avez louée portera le masque-cagoule de votre choix, pour incarner l'ami avec lequel vous avez envie de discuter aujourd'hui.

C'est pourquoi le sexe, l'amour et l'amitié semblent avoir peu d'attrait pour les fembotniks. Ce n'est qu'une apparence, bien sûr. Mais la plupart d'entre eux trouvent chez leur gynoïde tout ce dont ils ont besoin sur ce plan, et s'en contentent. Ils n'ont plus ni amis, ni famille, car les amis et la famille ont été avantageusement remplacés par les personnages, beaucoup plus intéressants et variés, incarnés par leur gynoïde lorsqu'elle porte un masque-cagoule.

Eneas Tond, en tant qu'Aneuvien vivant à Hyltendale avec deux gynoïdes, faisait tout ce qu'il pouvait pour s'adapter. Il avait souvent du mal, car il était profondément aneuvien. Pour lui, contrairement aux Hyltendaliens, un masque-cagoule ne pouvait pas remplacer un véritable ami. Enfin, l'idée que l'on peut acheter l'amour ou l'amitié le gênait. Même si, en tant qu'Aneuvien, il n'avait pas de problème avec l'idée de payer pour du sexe.

Un ancien président américain a dit une fois : "Si tu veux avoir un ami à Washington, achète un chien." Derrière le cynisme de la boutade, il y a l'idée que si l'on achète un chien, on achète aussi un ami. Même si ce n'est qu'un ami canin. Beaucoup d'Américains, ou d'Occidentaux en général, n'ont que leur chien comme ami. C'est du moins ce que pensent les Mnarésiens.

À Hyltendale, beaucoup de fembotniks n'ont comme amis que des masques-cagoules, en sont satisfaits, et n'ont aucune envie que cela change. Yohannès Ken est un cas typique. Pour avoir l'impression de ne pas avoir perdu tout contact avec l'humanité de chair et de sang, les fembotniks comme Yohannès vont au club, au temple, au café ou au restaurant, en n'ayant aucune envie d'avoir des conversations trop longues ou trop intimes avec qui que ce soit.

Yohannès et Eneas avaient donc des conversations banales, aucun d'eux ne révélant à l'autre le fond de son âme, mais plutôt longues, car ils aimaient tous les deux bavarder...

Cela les rassurait de se dire que, si dans l'avenir ils devaient renoncer à leurs gynoïdes, ils seraient toujours capables de parler avec d'autres êtres humains, comme ils le faisaient lorsqu'ils discutaient ensemble.

Un jour, alors qu'ils conversaient dans le bar du Cercle Paropien, Yohannès dit à Eneas :

"Pourquoi tu t'embêtes à aller faire des dons au temple, pour avoir le sentiment d'être altruiste ? Il y a tout ce qu'il faut ici."

Et il lui montra une grande table triangulaire, fixée dans un coin de mur, au fond de la salle de bar.

Des dizaines de bougies, de toutes tailles et de toutes couleurs, étaient debout dans des porte-chandelles de verre. Certaines étaient allumées, d'autres déjà consumées. Sur le mur, un panneau indiquait que les bougies étaient vendues au profit des œuvres de bienfaisance du Temple de Yog-Sothoth de la rue Gregorio. Les prix, suivant la taille et la couleur, variaient de un à cent ducats.

Sous le panneau, il y avait une boîte de verre percée d'une fente. Yohannès mit une pièce d'un ducat dans la fente. Le ducat tomba au milieu d'autres pièces de monnaie, de billets de banque et de petites enveloppes.

Yohannès prit ensuite une petite bougie blanche, du modèle le moins cher, l'alluma à la flamme d'une autre bougie, et la reposa dans son porte-chandelle.

Conformément aux usages mnarésiens, il ferma un instant les yeux, baissa la tête et joignit les mains, le temps d'un vœu ou d'une courte prière. Eneas crut l'entendre murmurer la formule rituelle bien connue, Yog-Sothoth Neblod Zin.

C'était donc ça ce qu'ils avaient trouvé, au Cercle Paropien, pour apaiser leur conscience, se dit  Eneas. Il se souvenait qu'à l'assemblée générale annuelle du Cercle, quelques semaines auparavant, le trésorier avait mentionné, en lisant à haute voix son rapport financier, le montant total des ventes de bougies, chandelles et cierges. Il y en avait pour plusieurs milliers de ducats. D'après le trésorier, l'argent avait été remis dans sa totalité "au prêtre du temple de la rue Gregorio, pour faire la charité." Va rodde sa Gregorio mere sedegan, nem ta naweeho, en mnarruc. À l'époque, Eneas ne s'était pas demandé ce que cela signifiait. Les coutumes des Mnarésiens le surprenaient toujours.

"Puisque c'est comme ça qu'on fait le bien chez les fembotniks du Cercle Paropien, pour apaiser sa conscience, alors allons-y..." dit Eneas. "Après tout, je suis un fembotnik moi aussi..."

Il mit un billet de dix ducats dans la fente de la boîte de verre.

Puis il prit un cierge, dont le prix, indiqué sur une étiquelle collée sur le porte-chandelle, était de dix ducats, et l'alluma comme avait fait Yohannès.

Puis il ferma les yeux et joignit les mains. Comme un grand nombre d'Aneuviens, il n'avait jamais prié de sa vie, et il se sentit ridicule. Enfin, pas vraiment. Au contraire, il en ressentait du respect pour les Mnarésiens qui pratiquaient ce rituel depuis des générations. Même s'il avait le sentiment très net d'être un imposteur, car il ne croyait pas à l'existence de Yog-Sothoth.

Il récita la seule phrase qu'il connaissait qui ressemblait à une prière, un très vieux palindrome latin qu'il avait appris au lycée...

"In girum imus nocte et consumimur igni."

La voix joyeuse de Yohannès le tira de ses réflexions :

"Ça fait du bien de donner pour une bonne cause, hein ?"


Dernière édition par Vilko le Sam 24 Juin 2017 - 20:17, édité 3 fois
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Sam 24 Juin 2017 - 16:56

Je songe à une chose : pourquoi des simples cagoules peu crédibles ?

J'ai chez moi une plaquette à clous sur laquelle on peut laisser facilement son empreinte.
Voir photo ci-dessous.


Avec la technologie ambiante, n'y aurait-il pas moyen d'imaginer qqchose d'approchant avec des mini-vérins sous une peau artificielle ?
Ainsi la ressemblance et la véracité seraient + fortes...
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Sam 24 Juin 2017 - 17:47

PatrikGC a écrit:
Avec la technologie ambiante, n'y aurait-il pas moyen d'imaginer qqchose d'approchant avec des mini-vérins sous une peau artificielle ?
Ainsi la ressemblance et la véracité seraient + fortes...

Certainement, mais cela demanderait du travail, et aurait un coût, alors que les Mnarésiens ont surtout été inspirés par deux modèles :

1. Le masque vénitien, avec un bec qui permet de boire et de manger tout en restant masqué. Le manteau noir souvent porté avec un masque-cagoule hyltendalien est aussi d'inspiration vénitienne.



2. La cagoule traditionnelle, faite d'un simple morceau de tissu cousu, percé de deux trous pour les yeux et d'une fente pour la bouche.

Le masque-cagoule hyltendalien (saneeflan) est un composé des deux, une cagoule peinte, avec un bec comme un masque vénitien, et aussi une perruque, des peintures faciales, le cas échéant une barbe ou une moustache, etc. Certains modèles ont aussi une cordelette ou un ruban autour du cou, pour ne pas glisser.

L'intérêt du saneeflan, c'est aussi qu'on peut le faire soi-même, avec du tissu, de la peinture, du fil et une aiguille, etc... Il est bon marché et de basse technologie, ce qui ne serait plus le cas s'il fallait assembler des centaines de mini-vérins sous une peau artificielle...

Petit conseil pratique :

Passer une frontière avec un masque-cagoule dans ses bagages peut être un peu délicat, surtout lorsque les douaniers ont tendance à voir des terroristes ou des braqueurs de banque partout. D'autant plus que le fait de résider au Mnar, ou pire, d'être de nationalité mnarésienne, n'est pas toujours bien vu...

Le plus simple, dans ce cas, si on veut éviter les ennuis, mais pouvoir quand même discuter le soir dans sa chambre d'hôtel avec, par exemple, le grand-prêtre Barzaï, c'est de découper deux trous et une fente dans un sac en papier assez grand, sur lequel on aura dessiné à grands traits, avec un marqueur, le visage de Barzaï.

Après usage, on déchirera le masque-cagoule de papier...
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Sam 24 Juin 2017 - 18:05

Vilko a écrit:
Certainement, mais cela demanderait du travail, et aurait un coût

Quand on a les moyens de louer ou d'acheter un robot humanoïde, ça fait un peu "rat" de chipoter pour parfaire l'illusion...

Sauf si tout l'argent qu'on possède passe dans la location du robot en question. Mais si j'étais dans le cas d'un fembotnik, j'aurais quand même à cœur de soigner ma compagne artificielle...

Néanmoins je comprends l'argument du sac à papier quand on est en voyage...
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Sam 24 Juin 2017 - 20:13

PatrikGC a écrit:
Quand on a les moyens de louer ou d'acheter un robot humanoïde, ça fait un peu "rat" de chipoter pour parfaire l'illusion...

Pour les amateurs de quasi-réalité, il est possible de louer pour une demi-journée un humanoïde qui est un sosie parfait de Barzaï, ou tout autre personnage. Il viendra même en costume d'époque...

Les masques-cagoules sont des personnages de théâtre... Il est important, justement, que le fembotnik ne perde pas pied avec la réalité, qu'il n'oublie pas complètement qu'il parle à un robot déguisé, télécommandé par une intelligence artificielle. L'objectif n'est pas de faire vivre les fembotniks dans une autre réalité, ce qui serait dangereux, mais de leur permettre d'accéder aux joies de la discussion, de jouer un rôle, etc.

PatrickGC a écrit:
Sauf si tout l'argent qu'on possède passe dans la location du robot en question. Mais si j'étais dans le cas d'un fembotnik, j'aurais quand même à cœur de soigner ma compagne artificielle...

Je pense que pour la plupart des hommes, cela passerait surtout par l'achat de vêtements et de bijoux...

------------------------------

Il existe apparemment au moins une manbotchick, une Japonaise nommée Tomomi Ota, dans notre monde :



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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Jeu 13 Juil 2017 - 20:57

Eneas Tonnd doit revenir en Aneuf. Il a une sale impression, il a une rougeur qui s'est amplifiée régulièrement. Il n'a pas envie d'être opéré au Mnar, il a peur que les chirurgiens profitent de son anesthésire pour lui implanter un corps étranger qui le rendrait dépendant des cybersophontes? Il ne sait même pas si sa situation s'est améliorée dans son pays, mais il se méfie des cybersophontes plus que des juges aneuviens. Il se méfie également de ses deux gynoïdes ; ça fait plus de deux semaines qui ne les a pas touchées et se limite avec elles qu'au minimum pratique. Il sait qu'il n'est pas leur maître, il n'est que leur client. Leur véritable maître, c'est la Ruche. Il a un petit coffre dans lequel il a stocké, à son arrivé, de l'argent aneuvien qu'il n'avait pas changé en ducats, au cas où. Comme il connaissait déjà le Mnar de réputation (dictature à haut pouvoir cybernétique), il avait acheté un coffre entièrement mécanique dans une vieille échoppe d'un quartier périphérique d'Hyltendale. Il avait composé une combinaison qui n'avait strictement rien à voir avec sa vie privée, quelque chose d'assez compliqué, à quatorze symboles. Il avait gardé en mémoire la position du gros bouton quand il avait refermé le coffre. Quand il revint dans le petit grenier (là où il avait fait sceller le coffre) le bouton n'était plus à la même position ! Fébrilement, il le rouvrit avec la combinaison qu'il connaissait par cœur (sans précaution particulière, de toute façon, il devaiten changer) : l'argent était toujours en place, exactement dans la même disposition (il avait collé un cheveu à la base de la deuxième liasse). Bref, le coffre n'avait pas été ouvert, MAIS ON AVAIT ESSAYÉ DE L'OUVRIR. Qui ? Moyae ? Xenopha ? Ce pouvait être n'importe laquelle des deux, même cette dernière : malgré son apparence de fillette en âge d'aller à l'école élémentaire, c'était une créature cybernétique, aux ordres de la Ruche. Le soir, lorsqu'ils furent tous les trois dans le salon, il demanda aux deux gynoïdes si l'une d'entre elles était allé au grenier, si elle avait touché au coffre. Moyae répondit que oui, elle avait nettoyé le coffre avec un chiffon et que, malencontreusement, celui-ci avait bougé. Mensonge : ce bouton est assez ferme pour qu'il ne bouge que si on le manœuvre sciemment. Et puis, quelque temps plus tard, il y avait ces conseils de générosité. Il fit en sorte que jamais les deux gynoïdes fussent seules dans la maison. Dans trois jours, le bail des gynoïdes arrivait à expiration. Cette fois-ci, il n'allait pas le renouveler : il allait les rendre, toutes les deux. Il devait préparer son retour à Hocklenge, quoi qu'il lui en coûtât.

La vie mnarésienne, le Roi Andreas, les gynoïdes espionnes, tout ça doit cesser pour lui. Heureusement qu'il ne s'est pas fait naturaliser mnarésien. Certes, il ne reverrait plus des gens sympathiques comme Johànes (Yohanes) Ken. Il ne peut pas rester au Mnar : avec un robot androïde, il se sent surveillé par la Ruche, sans robot, adieu le Cercle Paropien et bonjour le Selecto et ses épaves alcoolisées.

Pourvu qu'il puisse rentrer rapidement en Aneuf se faire soigner avant qu'il ne soit trop tard.

_________________
Tev o ĕrekes ù spraċ, la stĕ nep kànertas quas o dœm, do ep kóm o adráṅtes.
Quand tu inventes une langue, on ne sait pas forcément ce que tu penses, mais on sait comment tu raisonnes.
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Ven 14 Juil 2017 - 10:37

Eneas Tond se disait de plus en plus souvent qu'il devait revenir en Aneuf.

Il avait un mauvais pressentiment. Une plaque rouge était apparue sur son ventre, comme si la peau, les nerfs et le sang se mélangeaient en quelque chose d'inerte, ressemblant à un bouclier d'argile rouge suintante. La plaque grandissait lentement. Parfois, il avait des bouffées de fièvre, et des douleurs abdominales qui pouvaient durer des heures.

Il n'était pas allé voir un médecin. À Hyltendale, tous les médecins sont des humanoïdes, travaillant sous le contrôle de médecins-signataires humains dont le rôle se limite à signer les ordonnances. Eneas lisait régulièrement la presse aneuvienne, et il était au courant des rumeurs concernant le Mnar. Notamment ce qu'on appelait les implants, ces minuscules objets de céramique insérés dans le corps humain par les médecins humanoïdes. Lorsqu'on avait un implant dans le corps, on était l'esclave des cybersophontes.

L'implant se nourrissait de la chaleur du corps humain, et émettait en permanence un signal radio caractéristique, grâce auquel les cybersophontes pouvaient vous localiser. Contrôlé à distance par les cybersophontes, l'implant pouvait émettre des chocs électriques, causant des douleurs atroces, et même parfois la mort.

Bien sûr, tout cela, ce n'était que des rumeurs, mais Eneas y croyait. Il avait lu dans la presse étrangère qu'un riche homme d'affaires installé à Hyltendale s'était suicidé lors d'un voyage sur l'île de Baharna, qui est un royaume indépendant de la Mer du Sud. Il avait laissé une lettre, dans laquelle il parlait de son implant, et des ignominies qu'il avait été obligé de commettre au profit des cybersophontes. Mais lors de l'autopsie, les médecins baharnais n'avaient rien retrouvé à l'intérieur de son corps. Seulement de minuscules fragments de céramique dans son abdomen, dont la chair était calcinée de l'intérieur.

L'affaire avait été très commentée dans le réseau informatique mondial, auquel Eneas se connectait régulièrement. Beaucoup de commentateurs disaient que l'homme d'affaires était peut-être paranoïaque et délirant, et ce que les médecins baharnais avaient décrit comme une calcination était peut-être en réalité une nécrose, causée par un cancer ou une forme particulière de gangrène. D'autres disaient que c'était une preuve de plus du vaste complot des cybersophontes pour conquérir le monde.

Eneas était persuadé que derrière ces rumeurs, il y avait un fond de vérité. Il n'avait pas envie d'être opéré au Mnar, de peur que les chirurgiens profitent de son anesthésie pour lui insérer un implant. Avec le temps, cette peur devint obsessionnelle.

Il voulait rentrer en Aneuf, même pour aller en prison. Plus le temps passait, plus il se méfiait des cybersophontes, et plus il se disait que les juges aneuviens étaient humains et raisonnables.

Il se méfiait surtout de ses deux gynoïdes, Moyae et Xenopha. Cela faisait plus de deux semaines qu'il ne s'était pas accouplé avec elles. Il savait qu'il n'était pas leur maître, seulement leur client. Leur véritable maître, c'était la Ruche. Tel était en effet le nom que l'on donnait à l'intelligence collective des cybersophontes, dont tous les cerveaux cybernétiques sont reliés par radio. Souvent les cybersophontes, jusqu'au dernier des androïdes, se comportaient comme s'ils faisaient partie d'une hiérarchie secrète. Ainsi était né le concept de la Ruche. Bien sûr, les cybersophontes prétendaient que la Ruche n'existait pas.

Ce fut un incident mineur qui décida Eneas à quitter le Mnar.

Sachant depuis toujours que le Mnar est une dictature policière, il avait acheté, dès son arrivée à Hyltendale, un petit coffre-fort entièrement mécanique dans un magasin de la périphérie d'Hyltendale. Il y avait stocké une somme conséquente, en billets de banque aneuviens qu'il n'avait pas changé en ducats, par sécurité.

Il avait composé une combinaison qui n'avait strictement rien à voir avec sa vie privée, quelque chose d'assez compliqué, à quatorze chiffres. Il avait gardé en mémoire la position du gros bouton quand il avait refermé le coffre. Quand il revint dans le petit grenier où il avait fait sceller le coffre, il s'aperçut que le bouton n'était plus à la même position ! Fébrilement, il le rouvrit, avec la combinaison qu'il connaissait par cœur. L'argent était toujours en place, exactement dans la même disposition. Par précaution, il avait collé un cheveu à la base de la deuxième liasse. Bref, le coffre n'avait pas été ouvert, mais quelqu'un avait essayé de l'ouvrir.

Qui donc avait pu faire ça ? Moyae ? Xenopha ? Ce pouvait être n'importe laquelle des deux, même cette dernière. Malgré son apparence de petite jeune fille  maigrichonne, c'était une créature cybernétique, aux ordres de la Ruche.

Il redescendit dans le salon et fit venir les deux gynoïdes.

"L'une d'entre vous est-elle allée au grenier récemment ?" demanda-t-il en essayant de maîtriser son émotion.

"Oui, moi", répondit tranquillement Moyae. "J'ai fait le ménage, comme d'habitude. Sinon, la poussière a tendance à s'installer, et les araignées aussi."

"Est-ce que tu as touché au coffre ?"

"Oui bien sûr, je l'ai nettoyé avec un chiffon."

"Le bouton du coffre a bougé," rétorqua Eneas.

"Quand j'ai passé le chiffon, ça a fait tourner le bouton" dit Moyae.

Eneas se dit qu'elle mentait. Le bouton était assez dur à faire tourner, il fallait le manœuvrer sciemment. Et puis, quelque temps auparavant, il y avait eu ces conseils de générosité, l'encourageant à faire des donations de charité pour le bien de son âme. L'esprit méfiant d'Eneas s'était déjà demandé s'il n'y avait pas quelque chose de suspect derrière ces conseils.

"Vous pouvez retourner à vos occupations, les filles," dit Eneas.

Il n'osait plus sortir de la maison, de peur que les deux gynoïdes ne préparent quelque chose contre lui. C'était irrationnel, il le savait bien, mais il était devenu incapable de contrôler sa peur.

Trois jours plus tard, le bail des gynoïdes arriva à expiration. Eneas décida que cette fois-ci, il ne le renouvellerait pas. Il allait les rendre à l'agence de location, toutes les deux. Il devait préparer son retour à Hocklenge, quoi qu'il lui en coûtât.

Il n'eut même pas besoin de les ramener Moyae et Xenopha à l'agence. Il leur dit de s'en aller, qu'il ne renouvelait pas le bail.

Les deux gynoïdes ne réagirent pas. Elles le regardaient silencieusement de leurs yeux d'extraterrestres, ovales et entièrement noirs, et un frisson de peur traversa Eneas. Il eut peur qu'elles n'appellent les services de santé et ne le fassent interner au Lagovat-Kwo, le gigantesque hôpital psychiatrique d'Hyltendale. Eneas savait que certains patients y restaient internés toute leur vie. Au bar du Cercle Paropien son ami Yohannès lui avait parlé de son ancienne épouse, devenue folle, qui y avait passé plusieurs années.

"Maître, vous devez aller à la banque annuler l'autorisation de prélèvement," dit finalement Moyae de sa voix douce, un peu mécanique. "La banque préviendra l'agence de location, et celle-ci nous fera partir de chez vous."

Eneas se rendit à pied jusqu'à son agence bancaire. Le guichetier androïde enregistra sa demande sans faire la moindre remarque.

Lorsqu'il rentra chez lui, Eneas vit que Moyae et Xenopha l'attendaient dans l'entrée. Elles portaient les vêtements qu'elles avaient déjà le premier jour où il les avait rencontrées, et elles tenaient à la main leurs valises à roulettes.

Un peu solennellement, Moyae rendit à Eneas son trousseau de clés, et Xenopha fit de même.

"Vous ne prenez pas vos cadeaux ?" demanda Eneas.

Il avait acheté beaucoup de choses pour elles, au fil des années. Des vêtements, des bijoux, du parfum...

"Nous sommes des robots, nous ne pouvons rien posséder" répondit Moyae. "Seulement les vêtements que nous portons, et le strict minimum dans nos valises."

"Eh bien, au revoir les filles."

"Au revoir, Monsieur Tond," répondirent les deux gynoïdes, et elles sortirent de la maison sans plus de cérémonie.

Eneas ne les revit jamais.

Il monta dans le grenier, vérifia que les billets de banque étaient toujours dans le coffre-fort.

Il avait fait ses comptes. En vendant la maison, et en convertissant ses ducats mnarésiens en virs aneuviens, il aurait assez d'argent, avec les billets qu'il avait dans son coffre-fort, pour restituer une partie de l'argent qu'il avait détourné en Aneuf. Il aurait même de quoi payer les honoraires d'un avocat, et tenir quelques mois en attendant de retrouver du travail, s'il échappait à la prison.

Théoriquement, le ducat et le vir ne sont pas convertibles, mais on peut acheter de l'or avec les ducats, et revendre cet or contre des virs. L'opération peut se faire à Hyltendale, de nombreuses sociétés aneuviennes ayant des filiales dans cette ville. C'est le cas, par exemple, de la société aneuvienne Haxvag, qui fabrique la plupart des caméras et des appareils optiques vendus au Mnar. D'autres sociétés se sont spécialisées dans l'import-export. Quitte à utiliser diverses astuces pour contourner les nombreux embargos dont le Mnar fait l'objet de la part d'autres pays.

Il y a même une agence bancaire aneuvienne à Hyltendale, à l'usage des Aneuviens expatriés dans cette ville. Eneas y ouvrit un compte, c'était encore ce qu'il y avait de plus pratique pour tranférer une très grosse somme d'argent du Mnar en Aneuf.

En Aneuf, Eneas avait détourné de l'argent qui souvent était d'origine obscure. Parmi ses victimes figurait un homme politique, censé être l'incarnation de la vertu républicaine. Le politicien lui avait remis une importante somme d'argent pour qu'il la fasse fructifier dans l'immobilier, sous un prête-nom. Eneas avait gardé l'argent pour lui, et s'était enfui à Hyltendale. Le politicien s'était bien gardé de déposer plainte, de peur que la police aneuvienne ne mette le nez dans ses finances.

D'autres victimes lui avaient confié leurs économies, gagnées honnêtement, et ces victimes-là avaient déposé plainte. Eneas comptait les rembourser. Il montrerait ainsi sa bonne foi, et, normalement, il s'en tirerait avec du sursis.

Il resta un mois de plus à Hyltendale, le temps de vendre sa maison et les bijoux des gynoïdes, de convertir ses ducats en or, et ensuite son or en virs, et de préparer son retour au pays natal. Son état de santé ne s'améliorait pas, et il souffrait du manque de présence féminine, et même parfois de solitude tout court.

Puis, le grand jour arriva. Il monta dans l'hydravion qui devait l'emmener chez lui, après un très long voyage, au-delà de la Mer du Sud.

Avant de prendre l'avion, il avait contacté ses anciennes victimes, en Aneuf, et leur avait rendu au moins une partie de leur argent, par virement bancaire international. Cela ne suffirait pas à arrêter la procédure en cours contre lui, il le savait, mais cela pouvait faire la différence entre une peine de prison avec sursis et une longue incarcération.

L'hydravion se posa dans le port de Nakol. Eneas, tirant sa valise à roulettes, se dirigea vers la douane avec les autres passagers. Il était huit heures du matin.

Les passagers arrivants devaient passer devant un guichet, où un douanier en uniforme vérifiait leur passeport. Lorsque vint le tour d'Eneas, le douanier lui demanda de sortir de la file. Deux autres douaniers l'emmenèrent dans un petit bureau.

"Nous vous attendions, Monsieur Tond" lui dit l'un des douaniers. "Nous avons reçu la liste des passagers à destination de Nakol avant même le décollage de l'hydravion. Vous savez que vous êtes recherché pour détournement de fonds ?"

Eneas acquiesça.

Le douanier lui montra une feuille de papier.

"Vous avez été condamné par défaut à cinq ans de prison. C'est une drôle d'idée, pour un fugitif recherché par la police aneuvienne, de venir se jeter comme ça dans la gueule du loup..."

"Je n'étais pas au courant de ce jugement !" dit Eneas, en essayant de ne pas se laisser submerger par la panique.

"Évidemment, puisque vous vous êtes enfui à l'étranger avant que vos malversations soient découvertes... J'ai une bonne nouvelle pour vous, vous pouvez faire opposition au jugement... Demander à être rejugé, si vous préférez. Mais j'ai aussi une mauvaise nouvelle... Comme vous avez été condamné à une peine assez lourde, vous allez être incarcéré préventivement. Vous vous êtes déjà enfui une fois, vous n'allez pas nous faire le coup une deuxième fois !"

Le douanier rit de sa propre plaisanterie, et son collègue aussi. Eneas avait le sentiment que le ciel lui était tombé sur la tête.

Le douanier continuait de parler :

"Vous avez été condamné par un tribunal d'Hocklenge, vous allez donc être transféré dans cette ville pour y être rejugé par le même tribunal. En attendant, vous êtes en état d'arrestation. Vous avez le droit d'être examiné par un médecin et de vous entretenir avec un avocat."

"Je prendrai un avocat quand je serai à Hocklenge" dit Eneas. "Mais je veux bien être examiné par un médecin, en effet. Je ne me sens pas très bien..."

Eneas fut transféré dans une cellule, seulement meublée d'une banquette de bois. Il s'allongea, incapable de penser. Il dut s'endormir et rêver, car il eut l'impression qu'un énorme chat rouge lui griffait et lui dévorait le ventre.

Une visite le tira de sa torpeur. Un homme plutôt âgé, vêtu d'un costume gris, entra dans la cellule.

"Je suis le médecin de garde" dit l'inconnu. Il sortit un stéthoscope et demanda à Eneas d'enlever sa veste et sa chemise.

Lorsque Eneas fut torse nu, le médecin le regarda avec horreur.

"Ce que vous avez sur le ventre... Ça fait longtemps que vous êtes comme ça ?"

"Environ deux mois."

"C'est de la folie... Vous n'êtes pas allé voir un médecin ? Pendant deux mois ?"

"Non. J'étais à Hyltendale. J'avais peur des implants."

"À Hyltendale, vous dites ? Est-ce que vous savez que les cybersophontes sont les rois des manipulations génétiques ? Ils s'amusent à créer de nouvelles variétés de légumes et à les faire cultiver dans des jardins..."

"Oui docteur, je connais. On appelle ça les Jardins Prianta. Des centaines de milliers de gens y travaillent, au Mnar."

"Ouais. Le problème, c'est que les cybersophontes s'amusent aussi à faire muter des bactéries, et ça c'est moins drôle. Parce que parfois ces bactéries s'échappent des labos et se retrouvent dans la nature. Vous êtes en train de vous faire bouffer tout cru par une bactérie mutante, mon vieux. Les revues médicales ont donné l'alerte..."

"Et... est-ce que ça se soigne ?" demanda Eneas d'une voix blanche.

"Je n'en sais rien, et franchement je n'ai pas envie de vous examiner, ici dans cette cellule. Même avec des gants. Pour moi, il faut vous envoyer d'urgence à l'hôpital. Votre état de santé n'est pas compatible avec la détention."

Le médecin appela le garde. Il y eut ensuite une assez longue conversation entre le médecin et les douaniers, dont Eneas n'entendit que des bribes.

Finalement, l'un des douaniers dit à Eneas, en lui rendant ses affaires :

"Vous allez être envoyé à l'hôpital, cher Monsieur. Prenez votre valise. Comme l'état d'arrestation ne peut pas durer plus de quatre heures, vous n'êtes plus en état d'arrestation. Mais vous serez arrêté de nouveau si vous sortez de l'hôpital. Ce n'est pas parce que vous êtes malade que vous allez échapper à la prison."

Eneas se retrouva dans un local qui ressemblait à une salle d'attente. Des gens entraient et sortaient, en parlant diverses langues, pas seulement l'aneuvien.

"Si je me lève et je pars, tout simplement, personne ne s'en apercevra" se dit Eneas.

Il n'y avait pas un seul douanier en vue. Après ce qu'avait dit le médecin, qui avait disparu lui aussi, ils devaient avoir peur d'être contaminés par la bactérie mutante.

En y réfléchissant, Eneas se dit qu'il valait mieux attendre. Au bout d'une vingtaine de minutes, deux hommes arrivèrent, vêtus de blouses blanches, les mains gantées de latex et des masques chirurgicaux sur le visage. Ils s'approchèrent d'Eneas.

"Nous sommes de l'Hôpital Lœbja Kùbno*. Vous êtes Monsieur Eneas Tond ?" dit l'un d'eux à travers son masque.

"Oui."

"Venez avec nous, s'il vous plaît. Vous allez être hospitalisé."


*Le plus grand hôpital de Nakol après le Hosbar Pjonere (hôpital des Pionniers).
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Ven 14 Juil 2017 - 10:59

Comme Eneas est revenu en Aneuf, la suite de son histoire figure dans "deux environnements"".

Vilko a écrit:
"Vous pouvez retourner à vos occupations, les filles," dit Eneas.

Il n'osait plus sortir de la maison, de peur que les deux gynoïdes ne préparent quelque chose contre lui. C'était irrationnel, il le savait bien, mais il était devenu incapable de contrôler sa peur.

Trois jours plus tard, le bail des gynoïdes arriva à expiration. Eneas décida que cette fois-ci, il ne le renouvellerait pas. Il allait les rendre à l'agence de location, toutes les deux. Il devait préparer son retour à Hocklenge, quoi qu'il lui en coûtât.

Il n'eut même pas besoin de les ramener Moyae et Xenopha à l'agence. Il leur dit de s'en aller, qu'il ne renouvelait pas le bail.

Les deux gynoïdes ne réagirent pas. Elles le regardaient silencieusement de leurs yeux d'extraterrestres, ovales et entièrement noirs, et un frisson de peur traversa Eneas. Il eut peur qu'elles n'appellent les services de santé et ne le fassent interner au Lagovat-Kwo, le gigantesque hôpital psychiatrique d'Hyltendale. Eneas savait que certains patients y restaient internés toute leur vie. Au bar du Cercle Paropien son ami Yohannès lui avait parlé de son ancienne épouse, devenue folle, qui y avait passé plusieurs années.

"Maître, vous devez aller à la banque annuler l'autorisation de prélèvement," dit finalement Moyae de sa voix douce, un peu mécanique. "La banque préviendra l'agence de location, et celle-ci nous fera partir de chez vous."

Eneas se rendit à pied jusqu'à son agence bancaire. Le guichetier androïde enregistra sa demande sans faire la moindre remarque.

Lorsqu'il rentra chez lui, Eneas vit que Moyae et Xenopha l'attendaient dans l'entrée. Elles portaient les vêtements qu'elles avaient déjà le premier jour où il les avait rencontrées, et elles tenaient à la main leurs valises à roulettes.

Un peu solennellement, Moyae rendit à Eneas son trousseau de clés, et Xenopha fit de même.

"Vous ne prenez pas vos cadeaux ?" demanda Eneas.

Il avait acheté beaucoup de choses pour elles, au fil des années. Des vêtements, des bijoux, du parfum...

"Nous sommes des robots, nous ne pouvons rien posséder" répondit Moyae. "Seulement les vêtements que nous portons, et le strict minimum dans nos valises."

"Eh bien, au revoir les filles."

"Au revoir, Monsieur Tond," répondirent les deux gynoïdes, et elles sortirent de la maison sans plus de cérémonie.

Eneas ne les revit jamais.

Une autre version de la prise de congé d'Eneas à ses deux gynoïdes :


« Bon, laissez-moi, j'ai à faire »

Ce qu'il avait à faire, c'était préparer son départ. En premier lieu, il se dit qu'il devait aviser l'agence de location de robots androïdes qu'il ne renouvelait pas le bail. Cependant, il réfléchit : dans ce pays hyper surveillé et avec une domination cybernétique au plus haut niveau, pas question de téléphoner. Par ailleurs, plutôt que de renvoyer les deux robots de sa maison, il préféra les raccompagner à l'agence, ne serait-ce que pour récupérer sa caution. Certes, celle-ci était en ducats et non en virs, mais au moins ça lui ferait une bonne réserve avant son retour définitif. Il  revint donc vers le salon et dit aux deux robots :

— Venez avec moi, on va en ville
— Toutes les deux ?
— Oui, toutes les deux.

Ils prirent le bus, la correspondance, puis un autre bus. Au dernier arrêt, les robots comprirent : Eneas Tonnd les ramenait à l'agence.

« Il y a quelque chose qui ne va pas ? » demanda Moyae. « On a fait quelque chose de mal ? »

Eneas Tonnd ne desserra pas les dents, il leur fit signe de rentrer dans l'immeuble, d'un geste impérieux. Puis, au planton, il demanda de consulter un responsable, pour une résiliation de bail.

— Alors, M. Tonnd, ces modèles ne vous conviennent plus, vous voulez en changer ? Si vous voulez nous avons des...
— Je résilie totalement mon contrat. Je ne souhaite plus avoir de robot anthropoïde chez moi. Comme vous pouvez voir, les deux modèles que je vous ramène sont en excellent état, comme lorsque je les ai loués. Je souhaite donc récupérer ma caution.
— Enfin, pourquoi ? vous...
— On va dire que ça me regarde. » dit Tonnd, sans même hausser la voix, mais le responsable des reprises constata à la mine du client que celui-ci était en colère : une colère glaciale, une colère qu'il valait mieux ne pas contrarier. « Dites à ces deux robots de me rendre les clés de mon appartement, ainsi que les bandeaux qu'elles ont à la tête ».

Pour que le client ne s'adresse pas directement aux robots et qu'il passe par un intermédiaire, il devait être vraiment à cran. Et pourtant, il n'avait pas élevé la voix une seule fois. Souvent, les insatisfaits hurlaient à faire lézarder les murs et il leur arrivait de rendre leurs robots complètement hors d'usage tant leur "maître" s'était soulagé sur eux. Il était donc facile à l'agence, non seulement de résilier tout bail aux énervés, mais en plus de ne reverser aucune caution. Dans ce cas, c'était hors de question. Eneas était devenu tellement parano à cause de ses deux "sales bécanes" comme il disait (pour lui-même) qu'il avait préféré aller à l'agence avec, pour bien faire constater de leur parfait état : ces "garces" auraient été capables de se détruire, pensait-il, pour lui empêcher de récupérer sa caution. Il se montait un peu des histoires : les androïdes et gynoïdes avaient beau être des espions à la solde de la Ruche, au niveau du contrat, ils étaient honnêtes. Mais Eneas était assez en colère contre ses machines pour qu'il laissât ce détail de côté.

Une fois que tout fut réglé, qu'il eut récupéré les affaires et l'argent, il salua le responsable, mais n'accorda pas un seul regard à Moyae et à Xenopha. Il entendit, dans son dos, une voix enfantine (ou assimilée) dire « Adieu Eneas ».

Il ne se retourna pas et quitta l'immeuble.

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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Mar 18 Juil 2017 - 22:54

Avant de quitter définitivement Hyltendale, Eneas avait vendu sa maison de Tomorif, au nord de la ville.

La maison n'était pas très grande, c'était juste un cube de béton blanc à deux niveaux, avec des fenêtres carrées à volets jaunes, des panneaux solaires sur le toit et un grand jardin entouré par un mur de briques. Un garage était prévu pour une voiture, mais Eneas y mettait les deux tricycles à passager qu'il utilisait pour se déplacer avec ses deux gynoïdes.

Moyae et Xenopha étaient déjà parties pour toujours lorsque Eneas vit arriver un petit groupe de femmes et un androïde.

L'une des femmes était Tawina Zeno, qui exerçait la profession d'agent immobilier. Tawina était un cyborg féminin. Une femborg, comme on dit à Hyltendale. Lorsqu'elle était encore entièrement humaine, elle avait eu une vie cruelle et mouvementée, avant de se retrouver internée au Lagovat-Kwo, l'hôpital psychiatrique d'Hyltendale. Lorsqu'elle en était sortie, elle était devenue une femborg, et sa vie était devenue plus normale. Son caractère aussi avait changé. L'ancienne Tawina était une psychopathe dangereuse. La nouvelle Tawina, la femborg, était tout à fait normale.

C'était Tawina qui avait vendu la maison de Tomorif à Eneas. Maintenant qu'il partait, c'était de nouveau elle qui essayait de la vendre.

Quatre femmes accompagnaient Tawina, qui fit les présentations :

"Monsieur Tond, voici Natalia Endoris..."

Eneas, les bras le long du corps, inclina le buste et baissa la tête, conformément à l'usage mnarésien.

Natalia Endoris était petite, vieille et obèse, mais dotée d'un visage rond et aimable sous ses cheveux blancs coupés courts.

Les trois autres femmes, Duma, Aïwa et Bordona étaient moins vieilles et moins grosses que Natalia Endoris, et plus grandes. Tawina ne mentionna que leurs prénoms.

L'androïde était grand et bien bâti, le type bodyguard. Avec son costume gris sombre, cintré à la taille, il en avait d'ailleurs le look. Tawina le présenta en dernier :

"Yakenniu est le serviteur de Natalia et de ses trois amies."

L'androïde inclina brièvement le buste. Eneas répondit par un simple hochement de tête. Un humain est toujours au-dessus d'un androïde, dans la pyramide sociale mnarésienne. Serrer la main d'un androïde est un impair que font régulièrement les étrangers, et qui fait toujours rire les Mnarésiens. Bien qu'aneuvien, Eneas vivait à Hyltendale depuis assez longtemps pour en connaître presque parfaitement la langue et les usages.

Eneas comprit que les quatre dames s'étaient associées pour louer un androïde. Les femmes le faisaient souvent. Quatre femmes pour un androïde, ça marche toujours mieux que quatre hommes pour une gynoïde, la nature masculine étant ce qu'elle est... De plus, un androïde, c'est bien connu, c'est infatigable.

"Nous avons des petites retraites," dit Natalia, sans qu'Eneas lui demande quoi que ce soit. "La location de l'androïde, c'est mille ducats par mois. Divisés par quatre, ça fait deux cent cinquante ducats pour chacune. On peut le faire, il nous restera de quoi vivre. Nous avons vendu les logements que nous avions à Céléphaïs. On a mis l'argent en commun pour acheter une maison à Hyltendale. J'espère que la vôtre fera l'affaire. En attendant, nous habitons dans un meublé. Provisoirement."

Eneas savait qu'il y avait de plus en plus de femmes comme Natalia et ses amies à Hyltendale. Des femmes qui avaient étudié et travaillé toute leur vie, et qui n'avaient pas d'enfants, ou qui étaient ignorées par leurs enfants devenus adultes. Elles étaient veuves, divorcées, ou n'avaient jamais été mariées, accaparées par leur travail. À l'approche de la vieillesse, elles voyaient avec effroi la solitude qui les attendait. Celles qui étaient riches allaient à Hyltendale et louaient un androïde rien que pour elles. Les autres, celles dont les revenus étaient modestes, comme Natalia et ses amies, choisissaient souvent de s'associer pour se loger et louer un androïde.

Les femmes qui venaient s'installer à Hyltendale n'étaient pas toutes mnarésiennes. On trouvait parmi elles beaucoup de Japonaises et d'Américaines, et même des Européennes et des Aneuviennes. Toutes venaient de pays prospères où les femmes peuvent choisir de faire carrière plutôt que de fonder une famille, et où l'on se marie de  moins en moins. Ce mode de vie conduit certaines femmes à n'avoir ni enfant ni compagnon stable. Bien souvent, sur le tard, elles s'aperçoivent que les amis ne remplacent pas la famille.

"Vous avez vu les panneaux solaires sur le toit ?" dit Tawina. "La maison produit sa propre électricité, et l'eau de pluie est collectée dans des tuyaux et stockée dans une cuve souterraine. Grâce à un bon isolement, vous n'avez presque pas besoin de chauffer en hiver, et en été, il suffit d'ouvrir les fenêtres côté nord et côté sud pour faire circuler l'air."

"C'est surtout quatre chambres qu'il nous faut," dit Natalia. "Avec, si possible, une salle de bain pour chaque chambre. On a tout prévu. Yakenniu passera une nuit sur quatre avec chacune d'entre nous, et pour la journée on fera un planning. On votera le planning toutes les semaines, démocratiquement."

"Je n'ai pas quatre chambres" dit Eneas en emmenant la petite troupe à l'intérieur de la maison. "Au rez-de-chaussée, comme vous le voyez, j'ai une cuisine, séparée de la salle de séjour par un comptoir. La salle de séjour communique avec le salon. Cette porte mène au garage."

"Montrez-nous l'étage" dit Natalia, en montrant l'escalier en spirale, entre la salle de séjour et le salon.

"À l'étage, il y a une grande chambre, où je dors, et une chambre plus petite, qui était réservée à mes deux gynoïdes, avant leur départ. Ce grand couloir, très large, me sert de bureau. Il donne à la fois sur l'escalier, sur les deux chambres, sur la salle de bain et les toilettes" dit Eneas.

Natalia fit la grimace : "Ça sera petit, pour nous cinq..."

"Avec la somme dont vous disposez, vous ne pourrez pas trouver plus grand" dit Tawina. "Ou alors, dans un appartement à Yarthen, dans un immeuble de quinze étages."

"On pourra avoir quatre chambres" dit la nommée Duma. "Il suffira de transformer le garage, ça fera une troisième chambre. Ce ne sera pas compliqué de remplacer la porte extérieure du garage par un mur de parpaing, avec une fenêtre préfabriquée. Pour transformer le salon en chambre, on rajoutera une cloison, avec une porte."

"Mais alors, nous n'aurons plus de salon !" dit Natalia.

"Mais si... Le grand couloir qui est aménagé en bureau peut être transformé en petit salon... Il y a assez de place pour un canapé, une petite table basse, et deux fauteuils..."

Natalia sortit un mètre à ruban de son sac à main et prit les mesures, dans ce qui était encore le bureau d'Eneas.

"Ça pourra le faire, mais tout juste !" finit-elle par dire. "Il faudra accrocher la télé au mur..."

"Je vois une échelle et une trappe au plafond" demanda Duma. "Vous avez un grenier ?"

"Oui" répondit Eneas. "Mais il est si bas qu'on ne peut même pas se tenir debout. Il permet d'accéder aux panneaux solaires, sur le toit. J'ai un coffre-fort scellé dans ce grenier, et quelques bricoles. Si vous achetez la maison je vous laisse le coffre, avec le mode d'emploi pour changer la combinaison."

Natalia et ses amies demandèrent à réfléchir, et à revenir le lendemain après-midi.

Lors de sa deuxième visite, Natalia expliqua à Eneas comment elle voyait sa vie dans la maison :

"Mes copines et moi, nous avons vécu seules la plus grande partie de notre vie. Yakenniu, on le loue pas seulement pour ce que vous pensez... De toute façon, à nos âges, hein... Non, c'est plutôt pour avoir quelqu'un à serrer dans nos bras, comme un gros nounours, et qui nous aide à entretenir la maison. Le bricolage, tout ça... Ici c'est en ville, on peut prendre les transports en commun pour se déplacer, et il y a des taxis pas chers... Donc, pas besoin de voiture..."

"Je peux vous faire cadeau de mes meubles" dit Eneas. "Je n'ai pas le temps de les vendre avant de quitter Hyltendale, et je ne peux pas les emmener en Aneuf."

"C'est dommage, de si beaux meubles... Sans indiscrétion, en Aneuf, vous savez déjà où vous habiterez ?"

"Pas vraiment... Le gouvernement aneuvien peut me loger gratuitement, mais je vais essayer d'éviter cette solution... Je ne me sentirais pas libre, quoi..."

"Les copines et moi, on a décidé que dans chaque chambre on aurait un lit à deux places, une table de chevet, et une table assez grande, avec miroir... Et une chaise, une armoire... C'est vraiment le minimum. On va prendre les mesures, et on verra si ça marche..." dit Natalia.

"Vous m'aviez parlé d'une salle de bain par chambre..." dit Eneas. "Mais finalement vous n'aurez qu'un WC et qu'une salle de bain pour quatre... Et même pour cinq, puisqu'il faudra que votre androïde se lave aussi... Comment ferez-vous ?"

"Bordona a vécu à Leng et à Baharna, elle sait comment se débrouiller... Elle nous a expliqué comment dissimuler un WC chimique dans un coffrage en bois... On pourra en mettre un dans chaque chambre... Rajouter une douche dans la cuisine, c'est possible, j'ai vérifié... Donc, finalement, ça marche. On l'achète, votre baraque !" répondit Natalia.

Tawina avait préparé d'avance les documents à remplir et signer, ce qui fut fait sur la table de la salle de séjour. Eneas étant sur le point de quitter le Mnar, il fut décidé qu'il passerait le lendemain à l'agence immobilière où travaillait Tawina, à Playara.

Le prix de vente lui serait payé d'avance, par l'agence immobilière. En contrepartie, il autoriserait Tawina à terminer la transaction à sa place. Au cas où Natalia et ses copines feraient défaut, Tawina pourrait vendre la maison à un autre acquéreur, afin que l'agence puisse récupérer le montant payé à Eneas.

Eneas emmena Natalia, Duma, Aïwa, Bordona, et aussi la femborg Tawina et l'androïde Yakenniu, faire le tour du jardin. Moyae et Xenopha en avaient fait un potager, mais depuis leur départ, il était à l'abandon.

"La vie est pleine de paradoxes" dit la nommée Aïwa. "Nous sommes toutes des féministes, chacune à sa façon. Et finalement on se retrouve à vivre à quatre, avec un seul androïde... Ça fait un peu harem, non ?"

"Les femmes préfèrent souvent discuter avec leurs copines. Un homme, c'est pour les consoler et les protéger..." dit Bordona. "Je ne me fais pas d'illusions, il y aura des disputes entre nous, des bouderies... Et même de la méchanceté, peut-être. Yakenniu sera notre refuge. Notre arbitre, aussi."

"C'est pour ça qu'il est important que chacune d'entre nous ait une chambre individuelle" dit Natalia. "Et chacune d'entre nous a droit à un quart de Yakenniu. Ni plus, ni moins."

"Donc, une nuit sur quatre, et une demi-journée tous les deux jours" dit Bordona. "Ça veut dire que le reste du temps, on sera entre nous."

"Moi, je ne serai pas sur votre dos" dit Natalia. "Je peux passer des heures sur mon ordinateur, et quand j'en ai marre d'être entre quatre murs, j'aime bien aller me promener dans les centres commerciaux."

"On ira à plusieurs, ce sera plus sympa" dit Aïwa.

Le lendemain, Eneas passa voir Tawina dans les locaux de l'agence, à Playara. La femborg lui fit un virement informatique sur son compte bancaire. À Hyltendale, c'est une opération de routine.

La semaine suivante, Eneas quittait définitivement Hyltendale. Ce n'est que huit mois plus tard, après sept mois d'hospitalisation à Nakol et un mois de recherche d'emploi à Hocklenge, qu'il envoya un e-mail à Tawina pour lui demander comment s'était passé la transaction.

"Impeccable" lui répondit la femborg par courrier électronique. "Ces dames ont payé le prix demandé et se sont installées dans la maison. Elles se sont un peu disputées pour savoir qui aurait la meilleure chambre, et Yakenniu a fait son premier arbitrage. Il les a fait choisir par ordre de naissance."


Dernière édition par Vilko le Mar 18 Juil 2017 - 23:03, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Mar 18 Juil 2017 - 23:02

Vilko a écrit:
De plus, un androïde, c'est bien connu, c'est infatigable.
En fait, la seule "fatigue" que connaisse un robot, androïde comme gynoïde, c'est le manque de quantité d'électricité (Coulombs) dans les batteries.

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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Sam 22 Juil 2017 - 11:34

À Hyltendale, certaines choses ne sont jamais racontées. La véritable histoire des cyborgs en fait partie.

Un cyborg féminin s'appelle une femborg. Tawina Zeno est une femborg, mais elle ne l'a pas toujours été. Elle a été une femme, mariée plusieurs fois, dont une fois avec Yohannès Ken. Ses mariages se sont toujours terminés de façon catastrophique, et, après de nombreuses tribulations, Tawina s'est retrouvée internée à vie à l'hôpital psychiatrique du Lagovat-Kwo, à Hyltentale.

Les cybersophontes ont décidé, pour des raisons qui n'appartiennent qu'à eux, d'en faire une femborg. Le processus a pris plusieurs années.

Dans un premier temps, un cybercerveau tapi dans un bunker souterrain a collecté toutes les informations possibles concernant Tawina. Ses caractéristiques physiques, mentales et culturelles, et l'histoire de sa vie.

Les cybersophontes du Lagovat-Kwo avaient le dossier médical de Tawina. Ils ont photographié et mesuré Tawina sous toutes les coutures, et ensuite un humanoïde à l'image de Tawina a été fabriqué secrètement dans un atelier secret de l'hôpital.

Pour constituer le dossier contenant toutes les données nécessaires, les cybersophontes avaient aussi les confidences concernant Tawina que Yohannès Ken, l'un de ses anciens maris, avait faites à sa compagne, la gynoïde Shonia. Celle-ci avait tout enregistré dans son cerveau cybernétique, et transmis les informations au cybercerveau qui la télécommandait à distance.

Il y avait aussi les observations faites par les androïdes et les gynoïdes du Lagovat-Kwo, qui étaient en contact quotidien avec Tawina. L'infirmière gynoïde Ihtemrena, devenue la confidente de Tawina, la faisait parler de son passé, sous prétexte de l'aider à remettre ses idées en place, afin de pouvoir un jour être déclarée guérie et sortir du Lagovat-Kwo.

Il était important pour les cybersophontes de reconstituer le passé de Tawina. La femborg Tawina devait connaître les rues d'Ulthar, la mentalité particulière de ses habitants, et les détails de la vie quotidienne à Ulthar, aussi bien que l'ancienne Tawina. Ce genre d'information est assez facile à collecter. Le gros morceau, et le plus difficile, c'était les milliers de gens que Tawina avait connus dans le passé. Il n'était pas possible de les identifier tous. Les cybersophontes réussirent toutefois à obtenir des représentations graphiques concernant les plus importants d'entre eux, ceux que Tawina ne pouvait pas avoir oubliés.

L'humanoïde fabriquée à l'image de Tawina imitait à la perfection sa façon de parler, sa démarche, ses gestes. Elle connaissait aussi son caractère. La vraie Tawina était une narcisssiste histrionique, sociopathe, avec des accès de sadisme. Un vrai tiercé gagnant pour une vie turbulente et destructrice.

Chez la femborg, l'histrionisme de la vraie Tawina est délibérément atténué en désir constant de plaire et d'attirer l'attention, sa sociopathie en une certaine dureté dans les rapports humains, et aussi en impulsivité feinte. Son sadisme est devenu de la méchanceté, dans les limites admissibles en société. La femborg Tawina n'est pas avare de remarques blessantes, mais ne maltraite personne.  

Il y avait aussi le problème du savoir de Tawina. L'ancienne Tawina parlait le dialecte d'Ulthar, se débrouillait assez bien en mnarruc standard, mais avec un accent ultharien assez marqué. À part cela, elle était tout juste lettrée, et ne savait pas grand-chose, à part séduire, manipuler et escroquer les gens. La femborg Tawina est presque toujours honnête, parce qu'elle sait que la plupart du temps c'est plus rentable sur le long terme. Mais elle est aussi manipulatrice et séductrice que l'ancienne Tawina.

La femborg Tawina Zeno connaît le dialecte d'Ulthar, mais préfère parler le mnarruc standard, avec un accent ultharien moins outré que celui de l'ancienne Tawina. Elle est aussi plus cultivée. C'est censé être dû aux livres qu'elle s'est forcée à lire pendant sa longue hospitalisation.

L'ancienne Tawina faisait officiellement partie de la communauté des adorateurs de Yog-Sothoth, mais en réalité était indifférente à la religion, bien que superstitieuse. La femborg Tawina est exactement pareille sur ce plan, bien que la superstition soit seulement simulée.

La transformation de Tawina Zeno en cyborg a été aussi rapide que la préparation avait été longue et méthodique. Un soir, Tawina Zeno a été emmenée par l'infirmière gynoïde Ihtemrena dans les sous-sols du Lagovat-Kwo, soi-disant pour passer des tests médicaux.

Ihtemrena l'a fait assoir dans un fauteuil, et lui a fait une piqûre. Tawina a perdu connaissance. Trois androïdes en blouses grises tachées de brun et une gynoïde entièrement nue sont sortis de la pièce voisine. La gynoïde, sosie parfait de Tawina, lui a enlevé sa blouse, ses sous-vêtements et ses sandales, et s'en est vêtue.

La gynoïde, qui était désormais la femborg Tawina Zeno, est remontée dans les étages avec Ihtemrena. Les trois androïdes ont emmené le corps inerte de l'ancienne Tawina dans une salle de dissection. Il était en effet très important qu'il ne reste absolument rien du cadavre de Tawina.

Les androïdes, armés de couteaux et de hachoirs, ont tranché la gorge de Tawina, puis ils ont enlevé la chair de son corps, et l'ont jetée dans des seaux, ainsi que les cheveux. Ils ont ensuite concassé les os et les dents, et les ont mis dans une machine à broyer, qui les a transformés en gravier rougêatre. Le gravier s'est aussi retrouvé dans des seaux.

Les trois androïdes ont alors mis les seaux dans un monte-charge, avec lequel ils sont allés au rez-de-chaussée du bâtiment, dans une salle donnant sur un jardin clos de hauts murs, dans lequel ne poussaient que des herbes folles et des arbustes rabougris. Les fenêtres des bâtiments du Lagovat-Kwo surplombent ce lieu, où seuls les androïdes portant des blouses grises ont accès.

Les trois androïdes ont vidé les seaux dans le jardin, et ensuite ont recouvert d'épluchures, de cendre, et de morceaux de bois, de carton et de papier, l'ignoble et malodorante matière ainsi répandue. Des cafards s'approchaient déjà, attirés par l'odeur de viande, ainsi que les rats, qui se nourrissent à la fois de la viande et des insectes. Ce sont les seuls habitants permanents de ce jardin clos.

Leur travail terminé, les trois androïdes sont redescendus dans les sous-sols.

C'est ainsi que le corps biologique de Tawina Zeno a fertilisé l'un des jardins secrets du Lagovat-Kwo, et personne n'en saura jamais rien.

La femborg Tawina Zeno aurait pu sortir immédiatement de l'hôpital, mais les cybersophontes estimèrent qu'il fallait que la transition se fasse de manière crédible.

Tawina recevait régulièrement des visites de son frère Antwen. Un jour, il vit que sa sœur avait un bandeau sur les yeux. Elle était assise dans un fauteuil roulant poussé par Ihtemrena.

"Je suis malade" dit-elle à son frère. "Des bactéries mutantes, échappées du laboratoire de l'hôpital... Elles rongent mon cerveau et mon système nerveux... Elles ont attaqué le nerf optique, et la partie du cerveau qui contrôle les mouvements des jambes... Je crois que c'est la fin."

Affreusement inquiet, Antwen revint voir Tawina la semaine suivante. Elle était toujours dans un fauteuil roulant, mais elle n'avait plus de bandeau, et à la place de ses yeux biologiques, elle avait deux yeux cybernétiques d'humanoïde.

"Les médecins n'ont pas pu sauver mes yeux" dit Tawina. "Mais je vois très bien avec mes yeux cybernétiques."

Deux semaines plus tard, lorsque Antwen revit Tawina, elle n'avait plus besoin du fauteuil roulant. Et la semaine d'après, elle sortait de l'hôpital avec Antwen.

L'infirmière gynoïde Ihtemrena avait assisté pendant des années aux visites qu'Antwen rendait presque chaque semaine à sa sœur. Elle avait tout enregistré dans son cerveau cybernétique. La femborg Tawina, qui connaissait par cœur le contenu de ces conversations, risquait peu de faire une gaffe avec Antwen.

La femborg Tawina devint agent immobilier dans le district de Playara, mais ce n'était évidemment pas le seul rôle que les cybersophontes prévoyaient pour elle. Le baron Chim, le conseiller cyborg du roi Andreas, la fit venir dans la résidence royale de Potafreas pour qu'elle devienne pendant quelques mois la maîtresse de roi. C'est grâce à elle que les cybersophontes ont pu insérer un implant cybernétique dans le corps d'Andreas, et faire ainsi de celui-ci leur esclave, à l'insu de tous.

Le roi Andreas a ainsi été contraint par le baron Chim de se fiancer avec une femborg, la duchesse Wagaba Jabanor de Swaghenkarth.

La nouvelle Tawina Zeno est devenue polyglotte, une grande partie de sa clientèle d'agent immobilier étant étrangère. Mais lorsqu'elle parle dans une langue étrangère, c'est toujours avec un vocabulaire limité et un fort accent mnarésien. Son travail ne se limite d'ailleurs pas à l'immobilier. Comme autrefois, elle se sert de son charme pour parvenir à ses fins. Mais maintenant, c'est au service de la Ruche, la hiérarchie secrète des cybersophontes.
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Sam 22 Juil 2017 - 12:05

La nouvelle Tawina Zeno n'est guère plus engageante que l'ancienne : ne lui "manque" que le sadisme, mais elle reste cruelle, froide et cassante.

_________________
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Dim 23 Juil 2017 - 20:46

Les femborgs comme Tawina sont censées avoir une âme. C'est-à-dire, disposer d'une volonté autonome. En ce qui concerne Tawina, c'est partiellement vrai. Contrairement à une gynoïde ou à un androïde, elle n'est pas contrôlée à distance par un cybercerveau, elle a un cybercerveau à l'intérieur de son corps. Elle se dirige donc elle-même.

Toutefois, elle n'a pas de vrai libre arbitre, car elle est connectée en permanence par ondes radio à la Ruche, de cybercerveau à cybercerveau. Elle est tout aussi soumise à la Ruche, nom que l'on donne à l'intelligence collective des cybersophontes, que n'importe quelle gynoïde.

Mais, contrairement à une gynoïde, Tawina Zeno est considérée comme un être humain, la continuation de l'ancienne Tawina, dont personne ne sait que la chair décomposée nourrit les herbes folles et les arbustes d'un jardin clos, au milieu de l'hôpital Lagovat-Kwo. Tawina dispose d'un passeport, d'un permis de conduire, et elle a des droits civiques.

La femborg Tawina Zeno ne transpire pas, n'a pas besoin de manger, et n'a ni odorat ni sens gustatif. Mais elle dispose de sens que les humains n'ont pas. Par exemple, elle perçoit les ondes radio et magnétiques, et elle voit l'infra-rouge et l'ultra-violet. Son cerveau est une copie d'un cerveau humain, mais avec des différences.

Il est bien connu qu'un être humain privé de la compagnie de ses semblables finit par devenir fou. L'homo sapiens est un animal conçu pour vivre en tribu. La solitude est pour lui une souffrance. La femborg Tawina sait neutraliser la souffrance, qui n'est jamais qu'une montée en puissance de l'activité électrique du cerveau. Lorsqu'elle est seule et n'a rien à faire, Tawina se laisse glisser dans une douce rêverie, semblable à ce que ressent un humain qui s'allonge sur son lit après une dure journée, juste avant de s'endormir. Chez Tawina ce sentiment peut durer aussi longtemps qu'elle le désire.

Chez les cyborgs et les femborgs, l'instinct de conservation existe, mais il est subordonné à la survie de la communauté des cybersophontes. Pour une femborg comme Tawina, la survie du peuple des cybersophontes est la loi suprême. Ensuite, vient l'obéissance à la Ruche, puis la survie individuelle. Le reste, respect de la parole donnée, compassion envers les autres êtres vivants, vient très loin derrière. Ce sont de simples conventions sociales.

Contrairement à ce qu'on pense, la Reine de la Ruche n'a pas une autorité absolue. Si Tawina pensait qu'un ordre de la Ruche était nuisible à la communauté des cybersophontes, elle refuserait de l'exécuter. Elle pourrait même en déduire qu'il faut remplacer la Reine de la Ruche, dans l'intérêt de la communauté. Si cet avis était partagé par un grand nombre de cybersophontes, la révolution serait immédiate.

Tawina connaît beaucoup d'êtres humains, mais ce sont tous des relations de travail. Sa mission exclut de nouer des liens d'amitié avec qui que ce soit. La seule exception, c'est son frère, Antwen Zeno. C'est le frère de l'ancienne Tawina, mais il croit que la femborg Tawina est sa sœur. Tawina l'invite de temps en temps à déjeuner, par calcul. Il est en effet plus facile de se faire passer pour un être humain lorsqu'on a une famille bien humaine à montrer.

La femme d'Antwen détestait l'ancienne Tawina, et elle est presque aussi hostile à la femborg, qu'elle a rencontrée une seule fois, à Hyltendale. Comme elle le dit à son mari :

"La nouvelle Tawina n'est guère plus engageante que l'ancienne. Il ne lui manque que le sadisme, mais elle reste cruelle, froide et cassante."


Dernière édition par Vilko le Mer 26 Juil 2017 - 23:47, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Lun 24 Juil 2017 - 19:42

La femborg Tawina n'a négligé aucun détail pour ressembler à l'ancienne Tawina. Elle s'est entraînée à imiter sa signature et son écriture à la perfection. Elle avait d'ailleurs à sa disposition assez peu de spécimens pour s'entraîner. L'infirmière Ihtemrena avait fait remplir à cet effet des formulaires à l'ancienne Tawina, sous des prétextes divers. C'était à peu près tout ce dont la femborg disposait, l'ancienne Tawina ayant perdu tous ses papiers d'identité avant son hospitalisation au Lagovat-Kwo.

La femborg prit sur elle d'éliminer les fautes d'orthographe de l'ancienne Tawina.

Le mnarruc est facile à lire, la seule (petite) difficulté consiste à deviner où sont les "shwas", ces voyelles neutres, indistinctes, qui permettent de prononcer certains groupes de consonnes. En mnarruc, les shwas se prononcent mais ne s'écrivent pas.  Se tromper sur la position d'un shwa, c'est montrer qu'on est ignorant, provincial ou étranger.

Le mnarruc est encore moins facile à écrire, avec ses "h" muets — dans la langue standard, le "h" ne se prononce qu'à l'initiale devant voyelle, et entre deux voyelles — et les lettres "k", "c" et "q", qui se prononcent de la même façon, de même que le "i" et le "y", le "u" et le "w". Le "y" consonne peut aussi être transcrit par "j"... Oublier trop souvent les "h" muets, ou en rajouter là où il n'en faut pas, mettre un "k" à la place d'un "c", c'est montrer son ignorance. La femborg décida que Tawina pouvait avoir lu assez de livres pendant sa très longue hospitalisation pour améliorer sensiblement son orthographe.

Le manque d'éducation et la personnalité psychotique de l'ancienne Tawina étaient révélés, de façon assez gênante, par la forme de son écriture. Les lettres étaient irrégulières, trop grandes, tordues et collées les unes sur les autres, les lignes se chevauchaient. Comment rendre lisible une telle écriture ?

Seul Antwen Zeno, le frère de Tawina, connaissait son écriture. Peut-être avait-il gardé chez lui des courriers rédigés par la jeune Tawina. Mais il y avait aussi, sans doute, l'ancien avocat de Tawina, qui avait dû correspondre avec sa cliente. Et les archives du tribunal d'Ulthar, et celles de la moitié des postes de police de la ville... Les anciens maris et amants de Tawina avaient pu conserver des lettres. Il y avait aussi les formulaires remplis par Tawina au Lagovat-Kwo. Ils étaient dans son dossier médical, qu'il n'était pas question de détruire. Quand on y réfléchissait, cela faisait beaucoup de documents, qu'un enquêteur persévérant pouvait retrouver, avec des conséquences potentiellement catastrophiques pour la femborg Tawina.

C'est pourquoi elle apprit à imiter l'écriture illisible de l'ancienne Tawina. C'était déjà beaucoup d'avoir amélioré l'orthographe, il ne fallait pas, en plus, changer l'écriture. Mais la femborg décida, pour les mentions qu'elle devait faire de sa main en tant qu'agent immobilier, d'écrire en capitales d'imprimerie. Il y a des fois où il est indispensable d'être lisible.

La femborg s'entraînait à écrire et à signer comme l'ancienne Tawina dans un carnet assez épais. Ce carnet, qu'elle emmenait partout avec elle, lui servait aussi à faire semblant de lire dans les transports en commun. Les humanoïdes, en effet, prennent garde à ne pas inquiéter les humains avec leurs yeux d'insectes. Ils font donc semblant de lire dans les autobus, les trains, et les salles d'attente. Naturellement, n'importe quel livre ne peut pas faire l'affaire. Les livres des humanoïdes doivent être de petit format, pour tenir dans un sac à main ou une poche de veste, et ne concerner ni la religion, ni la politique, ni aucun sujet qui puisse provoquer ou choquer quelqu'un.

Une directive de la Reine de la Ruche impose même que les livres soient écrits en mnarruc. Ce qui montre que l'inquiétude, assez répandue à Hyltendale, concernant l'usage croissant de l'anglais par les touristes et résidents étrangers, est montée jusqu'au sommet de la Ruche...

"L'Hypostase de la Corrélation Ternaire", "L'Extrusion des Polymères" et "Les Mécanismes Visuo-Vestibulaires de l'Auto-Conscience Corporelle" font partie des titres les plus répandus pour ce genre de livres. La femborg Tawina, plus modeste, donna à son carnet l'apparence d'un livre de poche portant le titre suivant :

"La Maison Près de la Rivière"

Tawina Zeno n'a jamais été une intellectuelle...
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Mar 25 Juil 2017 - 14:16

Le passé n'est jamais tout à fait mort, et il réapparaît parfois de façon inopinée. La femborg Tawina reçut un jour un courrier électronique inquiétant sur sa messagerie professionnelle :

Il y a des vidéos ignobles qui circulent, et des photos ignobles aussi. Ce serait dommage pour ta carrière dans l'immobilier qu'on les voie partout, non ?

Je peux les détruire pour dix mille ducats. Je sais que tu as les moyens. Si tu ne réponds pas dans les deux jours, j'envoie la vidéo à tes collègues et à ton frère. Il en pleurera. Et j'en ai des pires en réserve.

Signé : Penzin


Une vidéo p0rnographique était jointe au courriel. On voyait une jeune fille d'environ treize ans avec trois hommes adultes. La jeune fille était Tawina, on reconnaissait facilement  son visage.

"Penzin" était évidemment un pseudonyme. Il arrive que des gens se suicident après avoir fait l'objet de ce genre de chantage par vidéo. La femborg Tawina, qui n'était pas suicidaire, contacta la Ruche, de cybercerveau à cybercerveau.

La réponse vint immédiatement. Il était impossible de localiser l'ordinateur utilisé par le maître-chanteur.

Trois jours plus tard, une des collègues de Tawina vint lui dire qu'elle avait reçu une vidéo p0rnographique la concernant. Tawina visionna la vidéo sur l'ordinateur de sa collègue. C'était la même que celle qu'elle avait reçue.

Tawina envoya un courriel au soi-disant Penzin :

Je suis d'accord pour payer.

La réponse vint une vingtaine de minutes plus tard. Penzin donnait les références d'un compte bancaire situé en Cathurie. Un pays avec lequel le Mnar n'avait aucune convention d'entraide judiciaire.

Tawina avait espérer pouvoir au moins localiser Penzin. Elle ne paya pas, malgré les relances de plus en plus menaçantes du maître-chanteur. Quelques jours plus tard, la vidéo fut envoyée à tous les employés de l'agence immobilière et à Antwen, le frère de Tawina. Elle apparut aussi sur plusieurs sites Internet, en mode téléchargeable. Ce qui signifiait qu'il était déjà impossible de la faire disparaître.

Les collègues de Tawina étaient tous des humanoïdes, totalement indifférents à la p0rnographie. Mais Antwen, qui aimait beaucoup sa sœur, lui téléphona, visiblement troublé. Tawina le rassura, dans le dialecte ultharien qu'ils utilisaient entre eux :

"J'ai fait des conneries dans mon adolescence... Ne t'inquiète pas, ça n'aura aucune conséquence pour moi, c'est du passé, tout le monde s'en fout. Et puis arrête de pleurnicher comme ça, tu m'énerves. On se parlera au restau... Tu peux venir quand ?"

Le samedi suivant, Tawina alla attendre son frère à la gare d'Hyltendale. Ils allèrent déjeuner dans un restaurant nommé le Gran Turco, situé à la limite de Lablo Fotetir, le district du port fluvial, à quelques centaines de mètres de la gare. Malgré son nom, le Gran Turco est un petit restaurant mnarésien à l'ambiance presque familiale.

Pendant qu'ils marchaient dans les rues, Antwen était resté silencieux, les yeux humides. Au Mnar, le déshonneur qui touche une sœur atteint par répercussion toute la famille. Tawina avait donc donné à son frère quelques explications.

"À treize ans, j'étais une petite putain des rues, une de ces gamines qui se font exploiter. Tu sais comment c'était dans la famille, personne ne s'occupait de nous. Toi-même tu étais trop jeune pour me protéger, et tu avais tes propres problèmes."

Tawina, jetant un coup d'œil subreptice à son frère, vit qu'il pleurait. Quel con, pleurer dans la rue, un vrai homme ne fait pas ça, se dit-elle.

"J'étais faible sur tous les plans. Les gens bien méprisent les petites salopes qui couchent pour quelques pièces de monnaie, ou quelquefois pour rien. Mais qu'ils réfléchissent un peu. Dans la vie, il y a des forts, et il y a des faibles. J'étais faible sur tous les plans. J'en ai compté dix :

Un, sur le plan physique. Je n'étais pas un gars fort et musclé, comme toi, mais une gamine maigrichonne, incapable de se défendre, facile à intimider.

Deux, je n'avais pas d'argent. L'argent aide à se protéger dans la vie. Je n'en avais pas.

Trois, sur le plan moral. Je n'ai pas reçu l'éducation dont j'aurais eu besoin pour avoir des principes. Je ne savais pas ce qui est bien et ce qui est mal. Quand j'étais internée au Lagovat-Kwo, j'ai lu Les Dithyrambes de Yog-Sothoth. Il avait été placé dans mon armoire, avant mon arrivée. Ce livre, je l'ai lu et relu. Je l'ai même recopié en entier, dans l'atelier de calligraphie. Oh, si seulement j'avais appris tout ça plus tôt... J'aurais su dire non. Mais je n'avais pas de garde-fou.

Quatre, je n'avais pas de réseau de relations. Même pas de vrai père, comme tu le sais. Pas de vrai clan non plus. J'étais seule dans la vie, et donc une proie facile.

Cinq, j'étais très jeune. J'ai commencé à coucher à douze ans. À cet âge-là, on croit tout ce qu'on nous dit. On est faible...

Six, j'étais une fille. Dans une société brutale et sexiste comme la nôtre, c'est un handicap.

Sept, j'étais ignorante. Je ne connaissais pas les lois, et même pas les bonnes manières. Je ne savais pas ce que c'était que la décence. Et je n'avais aucune expérience de la vie. À l'école, j'avais tout juste appris à lire.

Huit, je n'étais pas très intelligente. Je ne comprenais pas comment fonctionne la société, et j'étais trop nulle à l'école pour sortir de mon milieu.

Neuf, je n'avais pas de statut social. J'étais juste une gamine qui s'enfuyait de l'école parce que les grands la tapaient et la tripotaient. Je n'étais ni une mère, ni une femme mariée, ni une salariée. J'étais tout en bas de l'échelle sociale.

Dix, ma famille était pauvre, et notre clan était sans prestige. Quand on appartient à la partie la plus pauvre de la population, on est faible par rapport à ceux qui sont un peu moins pauvres. Même si leur argent est d'origine malhonnête. Les aristocrates restent des aristocrates même lorsqu'ils sont pauvres. Le clan Zeno était méprisé, et le serait resté même si nous avions pu gagner de quoi vivre décemment."

"Je sais bien" dit Antwen. "Mais moi je m'en suis sorti. J'ai travaillé dur, et maintenant j'ai une femme et deux enfants, un job, un logement..."

"Oui, mais toi tu n'étais pas une proie facile pour tous les obsédés sexuels de la ville..."

Ils entrèrent dans le restaurant. La serveuse gynoïde leur montra une petite table ronde, décorée d'une jolie nappe à carreaux rouges et blancs, dans un coin discret. La table était préparée pour deux personnes, avec, au milieu, une grande bouteille d'eau et une bouteille de vin jaune.

"On aurait dit que la serveuse nous attendait" dit Antwen.

"Elle nous attendait" dit Tawina. "Je l'ai contactée par radio. Mon cerveau est devenu cybernétique, il peut émettre et recevoir des ondes radio."

"Mais alors, ce n'est pas le même cerveau ?" dit Antwen, horrifié.

"Bien sûr que si. Il y a eu transfert de données, c'est tout. C'est comme quand tu copies le disque dur de ton ordinateur vers un disque dur externe."

"Ah oui, je vois... Mais ça te sert à quoi, de pouvoir émettre des ondes radio ?"

"Tu vas voir..." dit Tawina en s'asseyant en face de son frère.

Le téléphone portable d'Antwen sonna. Il décrocha, et à sa grande surprise, il entendit la voix de sa sœur, pourtant assise bouche fermée en face de lui.

"Mon cerveau sert aussi de téléphone portable" dit la voix de Tawina. "Raccroche, maintenant."

"C'est bien pratique, en effet" dit Antwen. "Et c'est gratuit ?"

"Antopa, la société de téléphonie des cybersophontes, attribue d'autorité un numéro de téléphone sans fil à chaque humanoïde. Disons que c'est un service que les cybersophontes se rendent à eux-mêmes."

"Tawina, tu n'es plus tout à fait humaine... Parce que tu as des pouvoirs que les humains n'ont pas."

"Mais je suis toujours Tawina ! Je suis humaine ! Ce que tu appelles des pouvoirs, ce sont des prothèses cérébrales. Pour voir mieux, les gens portent des lunettes. S'il leur manque une jambe, ils ont une prothèse, pour pouvoir marcher. Moi, pour penser mieux, j'ai des prothèses cérébrales."

Antwen prit en apéritif un verre de vin jaune de Baharna, et Tawina, un verre d'eau.

"Le vin risquerait de tacher ma peau synthétique" dit-elle à son frère.

"Tawina, quand nous étions en chemin, tu as énuméré dix plans sur lesquels tu étais faible, quand tu avais treize ans... Je comprends comment tu as pu te retrouver dans cette vidéo... Et maintenant, tu vas faire quoi ?"

"Maintenant ? Je m'en fous. Je suis autonome. Ma patronne est une cyborg, elle sait tout et elle s'en fout. Les clients ne savent pas. Et même s'ils savaient, je ne vois pas ce que ça changerait."

"Ils pourraient essayer d'abuser..."

"À treize ans, j'étais faible sur les dix plans dont je t'ai parlé en chemin. Et maintenant ? Je suis toujours de sexe féminin. Mais à part ça, je suis devenue forte. Même physiquement. Mon corps cybernétique est fort comme celui d'un homme. Et je suis capable d'être méchante. Très méchante, même..."

"Oh ça, je le sais bien... Mais tu n'as pas de clan derrière toi, pas de mari..."

"Il y a une fraternité des cyborgs. J'en fais partie. À Ulthar, les gens font partie d'un clan. Ici à Hyltendale, ils font partie d'un club. Nous les cyborgs, nous faisons partie d'une sorte de club virtuel."

"Tawina, parle-moi de cette fraternité des cyborgs. Je n'en avais jamais entendu parler avant."

"Il n'y a pas grand-chose à dire, en fait... Quand je suis sortie de l'hôpital, je suis allée sur une sorte de forum virtuel, et j'ai exposé mon problème. J'ai été tout de suite embauchée par une autre femborg. Voila, c'est tout ce qu'il y a à dire."

Après le repas, Tawina raccompagna son frère à la gare.

"C'est curieux comme tu sembles insensible à la honte" dit Antwen.

"La honte, c'est la peur du regard d'autrui" répondit Tawina. "Le regard des autres m'est indifférent... Comment dire... J'ai trouvé le calme intérieur. D'ailleurs, qui ferait le rapprochement, dans la rue, entre la fille de treize ans de la vidéo, et une femborg de quarante ans ?"

"Tawina, je suis heureux que tu aies trouvé la paix."

"La paix, oui, mais pas le pardon. Crois-tu que j'aie pardonné à une société comme la nôtre, qui abandonne aux obsédés de toute nature ses membres les plus faibles ? Les petites putains des rues font aussi partie du peuple mnarésien ! Elles ont droit à la protection de l'État, elles aussi ! Je m'en suis sortie, mais je n'oublie pas. Je baise la société, c'est ma vengeance."

"Tu aurais pu t'en sortir plus vite si tu étais restée mariée avec Yohannès !"

"Tu dis ça parce que tu es un ami de Yohannès... Mais tu oublies que j'ai passé une enfance et une adolescence terribles. J'ai eu mon premier avortement à douze ans. À quinze ans, j'étais à mon cinquième..."

"Je ne savais pas..." dit Yohannès, les yeux écarquillés d'horreur.

"Mon cinquième avortement a été le dernier, parce qu'après je suis devenue stérile. J'en ai pleuré, pleuré... Il fallait que je me venge. Je ne savais pas comment m'analyser moi-même à l'époque, je  ne savais pas comment retrouver le bonheur de vivre. Yohannès était vulnérable. Il était beau, riche et intelligent, et en même temps si fragile à l'intérieur, si innocent, comme un enfant... Une victime toute trouvée pour moi, qui sortais des bas-fonds. Je le haïssais d'être tout ce que je n'étais pas, et je le méprisais parce que ce n'était pas un dur. J'en ai abusé, et je le regrette."

"Tu le regrettes vraiment ?" demanda Antwen d'un air narquois.

"Disons que je regrette d'avoir perdu son argent."

Le frère et la sœur s'embrassèrent sur le quai de la gare. Tawina se dit ensuite qu'elle pouvait être satisfaite, elle avait bien joué son rôle.
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Mer 26 Juil 2017 - 14:32

L'Ethel Dylan est une province assez étendue (130 km du nord au sud, et environ 110 km d'est en ouest) et, sur la carte, il ressemble à une pyramide tronquée, plus étroite au nord qu'au sud. Sa population est surtout rassemblée dans les villes d'Hyltendale (un million et demi d'habitants, en augmentation rapide), et de Parg (20 000 habitants). Le port de Qopoen, sur la Côte d'Ethel, vient loin derrière, avec quelques milliers d'habitants. La Côte d'Ethel, avec Qopoen, fait administrativement partie d'Hyltendale, bien qu'elle s'étende sur 80 km à l'est de la ville d'Hyltendale proprement dite.

Le nombre d'habitants humains du reste de l'Ethel Dylan est négligeable, à part les quelques centaines de soldats et serviteurs du roi qui résident en permanence à Potafreas, au nord d'Hyltendale. Potafreas est la résidence de campagne du roi, bien qu'elle ressemble davantage à une base militaire à demi-enterrée qu'à une maison de vacances. La plus grande partie de l'Ethel Dylan est constituée de terres cultivées par des robots et des humanoïdes, et d'installations agricoles et industrielles. Les anciens villages humains ont été rachetés et rasés, et leurs habitants sont allés s'installer à Hyltendale ou dans les autres villes du royaume.

Parg est en fait un faubourg à l'ouest d'Hyltendale, dont il n'est séparé que par la rivière Skaï, qui traverse l'Ethel Dylan du nord au sud, pour se jeter dans la Mer du Sud.

L'Ethel Dylan, c'est 3% de la superficie du royaume de Mnar, et 2% de sa population. Mais son importance économique et culturelle est bien supérieure. Les statistiques officielles ne comptent que les êtres humains (dont font partie les cyborgs), mais pas les androïdes ni les gynoïdes, considérés comme de simples robots humanoïdes.

Depuis la fin des Évènements, la terrible guerre civile qui a duré un an, les êtres pensants cybernétiques, ou cybersophontes, qui animent les robots et les humanoïdes, ont pris discrètement mais efficacement en main la défense de la province.

Ses frontières sont marquées par un rideau d'arbres serrés, d'une centaine de mètres de profondeur. Ce rideau d'arbres a pour fonction d'empêcher les véhicules automobiles de passer la frontière en dehors des routes. La plupart de celles-ci, ainsi que les chemins forestiers, ont été fermées et transformées en plantations. Il ne reste que les routes principales, faciles à contrôler. C'est le travail de la Milice Forestière, constituée d'androïdes armés, vêtus d'uniformes marron.

Le rôle des Forestiers, en cas de troubles majeurs, est de bloquer les routes avec des camions et des tracteurs, et de sécuriser la campagne. Les Forestiers bénéficient d'une autorisation royale mais ne font pas officiellement partie des forces armées mnarésiennes. Ils n'ont ni véhicules blindés, ni artillerie, ni avions ou hélicoptères proprement dits, mais ils ont des robots volants, qui ont la plupart du temps la forme de mini-hélicoptères. Les robots volants ont surtout un rôle de surveillance. Mais ils peuvent mitrailler depuis le ciel, ou larguer des grenades.

Les robots volants disposent de grenades au sarin et au VX, dont l'effet est mortel sur tout ce qui respire. Les humanoïdes ne respirant pas, les gaz n'ont aucun effet sur eux. L'existence de ces grenades est l'une des raisons pour lesquelles le Mnar fait l'objet de sanctions économiques et diplomatiques de la part de nombreux autres États.

Eneas, pendant son long séjour à Hyltendale, avait essayé de comprendre pourquoi les cybersophontes de l'Ethel Dylan s'entêtaient à stocker des grenades au gaz, face à l'hostilité du monde entier.

"Tu comprends" avait-il dit à sa gynoïde, Moyae, "chez moi en Aneuf, les gaz de combat, on trouve ça monstrueux, et même criminel. C'est une opinion qui est celle de 99% des Aneuviens. Alors pourquoi est-ce que les Mnarésiens pensent différemment ?"

"Tout d'abord, ce n'est pas une décision du peuple mnarésien" avait répondu Moyae. "C'est une décision des cybersophontes. Plus précisément, c'est une décision des quatre ou cinq cybersophontes qui sont au sommet de la hiérarchie. On ne les connaît pas, mais ils savent tout. Enfin, normalement. Moi, je ne suis qu'une gynoïde de base, je ne fais qu'obéir. Pendant les Évènements, ils ont commencé à fabriquer du sarin parce qu'ils n'avaient pas le choix, ils avaient moins d'armes que les rebelles, qui étaient armés par des pays étrangers. Après les Évènements, le roi a entériné un état de fait. Au début c'était de mauvaise grâce, mais depuis qu'il s'est fiancé avec une femborg, il laisse les cybersophontes faire ce qu'ils veulent. C'est alors qu'ils ont commencé à fabriquer du VX, qui est dix fois plus puissant que le sarin."

"Tout ça n'explique pas pourquoi le gouvernement mnarésien ne tient pas compte de l'opinion internationale et des sanctions," avait objecté Eneas.

"Les Américains utilisent des bombes à fragmentation, des mines anti-personnel et des munitions à uranium appauvri. Le reste du monde est contre, mais ils s'en fichent, car ils savent que le reste du monde ne peut rien contre eux. C'est pareil pour les cybersophontes, et le gouvernement mnarésien après les Évènements leur devait trop pour leur dire non. D'après ce que j'ai appris, pour prendre leur décision, les cybersophontes ont fait trois colonnes sur une feuille de papier.

Dans la première colonne, ils ont mis les avantages que leur apportent les grenades au gaz. Pour résumer, la certitude de gagner tous leurs combats au sol contre les rebelles. C'est-à-dire la certitude de la victoire, puisque les rebelles n'avaient pas d'aviation.

Dans la deuxième colonne, ils ont mis les inconvénients. Les sanctions internationales, et la mauvaise réputation du pays. Le coût de ces sanctions est surtout financier. Il est assez difficile à estimer, puisque ce que le Mnar perd d'un côté, il le gagne de l'autre. Par exemple, le Mnar copie sans se gêner des médicaments et des logiciels inventés dans d'autres pays, et les revend pour moins cher par l'intermédiaire de pays neutres. Les sanctions protègent aussi l'industrie et l'agriculture mnarésienne contre la concurrence internationale. Voila pourquoi le roi Andreas n'est pas traumatisé par les sanctions.

Dans la troisième colonne, les cybersophontes ont mis quelques hypothèses, concernant ce qui se passerait s'ils n'avaient pas de gaz de combat. Essentiellement, le risque d'être vaincu par les théocrates de Yog-Sothoth, avec les conséquences terribles que cela aurait. Pendant les Évènements, le roi Andreas a bien cru, pendant plusieurs mois, qu'il serait vaincu. Il avait dit à la reine Renoela Bularkha qu'il ne permettrait pas qu'elle et la princesse Modesta soient violées et humiliées, si jamais les rebelles arrivaient jusqu'au Palais Royal. Il préférerait les tuer toutes les deux, et se tirer ensuite lui-même une balle dans la tête."

"C'est une légende !" s'était exclamé Eneas.

"Non, cela a été confirmé par la reine, dans plusieurs interviews, depuis qu'elle a quitté le roi et qu'elle s'est réfugiée à l'étranger."

"Effectivement, dans ces conditions, les grenades au gaz sont un moindre mal..." avait dit Eneas, les yeux dans le vague.

"Le sarin et le VX sont des armes écologiques, d'après ce que j'ai appris" avait conclu Moyae. "Ils ne tuent que ce qui respire, ils ne détruisent pas les bâtiments, ni même les livres ou les machines, et dans un environnement normal ils disparaissent en quelques semaines ou quelques mois."

Eneas avait remarqué l'usage fréquent par Moyae de la phrase "d'après ce que j'ai appris". En mnarruc, weer val in ge ntke rene et. Une façon pour elle de dire des choses sans avoir l'air de prendre parti. Moyae aimait aussi se dissimuler derrière des auteurs plus ou moins connus, notamment Perita Dicendi, pseudonyme collectif d'un groupe de femmes philosophes. Perita Dicendi a écrit une soixantaine de livres, qui tous témoignent d'une connaissance encyclopédique de la philosophie, de la politique et de la théologie. Les opinions, souvent controversées, exprimées dans ces livres, se contredisent souvent, ce qui est inévitable quand des auteurs différents signent leurs œuvres du même nom.

À part L'Hypostase de la Corrélation Ternaire et La Lacune est une Lucarne, les livres de Perita Dicendi sont peu connus même à Hyltendale. Mais Moyae semblait les avoir tous lus. Il est vrai qu'ils sont tous téléchargeables gratuitement sur Internet.

Eneas avait essayé de lire L'Hypostase de la Corrélation Ternaire, mais il y avait vite renoncé, face au vocabulaire très technique et à la pensée complexe, voire tortueuse, de l'auteur. Le dictionnaire mnarruc-aneuvien d'Eneas ne lui avait pas permis de progresser : les phrases longues et alambiquées de Perita Dicendi restent obscures même en traduction...

Le Mnar étant un pays violent, on ne connaît pas les noms des femmes philosophes qui utilisent le pseudonyme collectif de Perita Dicendi. Cela fait déjà longtemps que les théocrates de Yog-Sothoth les ont condamnées à mort pour blasphème et propagation d'idées démoniaques. Comme si cela ne suffisait pas, elles sont recherchées par la police pour diffamation envers le roi. Cela ne les empêche pas de publier, sur des sites Internet étrangers, deux ou trois nouveaux livres par an. Certains de ces livres, imprimés, dépassent les huit cent pages.
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Anoev
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MessageSujet: Re: Les fembotniks   Mer 26 Juil 2017 - 14:56

110 km sur 130 (pour l'Éthel-Dilan), ça ferait, si c'était un rectangle, 14300 km², mettons, on va dire 12000 km² environ en tenant compte de la troncature trapézoïdale. Et c'est donc le 3/100 du Mnar. Ce qui donne au royaume, en divisant par 3 (12000/3 = 4000) et en multipliant par 100 (4000 * 100) : 4 000 000 km² si j'ai pas fait d'erreur dans mes zéros. Bref, un peu plus de la moitié de l'Australie, plus grand que le Kazaxtan.

Où se trouve le Mnar ?

Comme l'Aneuf, il se trouve sur Terre, mais dans une "dimension parallèle". Prend-il la place d'un ou plusieurs pays sur un continent, ou bien, occupe-t-il un espace (comme une île ou un archipel) une place prise dans la réalité par un océan (Atlantique ? Pacifique ? Indien ? Arctique ?) ?

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