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 Mels à Haverstad

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Vilko
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Localisation : Neuf-trois

MessageSujet: Mels à Haverstad   Lun 22 Oct 2012 - 12:12

Il m'arrive, quand je lis de la science-fiction ou de l'héroïque fantaisie, d'imaginer ce que donnerait l'histoire dans un environnement différent.

C'est ainsi qu'est née l'histoire ci-dessous, à laquelle Anoev a bien voulu collaborer. L'action se passe en Aneuf, plus précisément à Haverstad, une ville de la province insulaire de Lakùr. Dans cet Aneuf du futur, des cyborgs et leurs serviteurs sont venus s'installer à Haverstad, dont ils ont adopté la langue et, au moins jusqu'à un certain point, la culture.

-----------------------------------------------------------------------------

HAVERSTAD

Mels était debout, seul, sur un quai du port d'Haverstad, avec sa petite valise à ses pieds. Le bateau de sa tante venait de repartir sans lui. Heureusement, Mels, dont les parents étaient riches, avait de l'argent. En regardant le bateau partir au loin, il se disait qu'il allait s'accorder quelques jours de repos à Haverstad, où le hasard l'avait conduit, pour réfléchir où il allait s'installer. Il était clair qu'après leur grave dispute sa tante n'accepterait plus qu'il vive chez elle.

Il remarqua un klelwak en manteau et capuchon verts, avec un gros insigne rond portant l'inscription MUNÍSIPEN LÙFRAD sur la poitrine. Le klelwak était très grand, longiligne, il devait bien mesurer deux mètres. Des pochettes de cuir brun étaient accrochées à la ceinture de son manteau, et ses mains pendaient, molles, à la hauteur de ses genoux.

Il se tenait à environ cinq mètres de Mels, silencieux et immobile, et semblait s'intéresser à lui et à sa conduite. Mels trouva cela bizarre et se sentit immédiatement mal à l'aise. Mais peut-être son imagination lui jouait-elle des tours : on ne peut rien lire dans les ovoïdes noirs qui sont les yeux des klelwaks.

Mels n'avait pas l'habitude de voir des klelwaks d'aussi près : ils sont plutôt rares dans les autres provinces aneuviennes. Il lui vint à l'esprit les trois recommandations habituelles et souvent répétées concernant les klelwaks :

1. Les klelwaks sont des robots dirigés à distance par des intelligences artificielles. Ils sont toujours respectueux des lois, courtois et plutôt bienveillants. Il est donc ridicule d'en avoir peur.

2. Un klelwak agressé physiquement peut être dangereux, quelle que soit sa taille, car il peut, en cas de besoin, se mouvoir dix fois plus vite qu'un humain. Il est stupide de tenter l'expérience.

3. Tout ce que voit et entend un klelwak est enregistré et conservé dans les cerveaux cybernétiques des intelligences artificielles pendant au moins dix ans. Des copies des enregistrements sont remis à la Justice si elle le demande. Ne l'oubliez jamais.

Mels se détourna et contempla le paysage. Une avenue à quatre voies, bordée de chaque côté de grands arbres bien alignés, au tronc droit et au feuillage touffu, conduisait du port au centre de la ville.

Derrière les arbres, c'était encore le quartier du port, avec ses entrepôts et ses usines où travaillaient jour et nuit des klelwaks et des robots-machines.

Mels jeta un coup d'œil par-dessus son épaule. Le klelwak n'avait pas bougé. Son attitude reflétait davantage la curiosité que l'hostilité. Mels joua le rôle du touriste innocent et feignit d'examiner le paysage. La vue était plaisante et, Mels le constata, à la fois propre et soignée, sans le moindre détritus.

Des vélotaxis pilotés par des klelwaks se déplaçaient avec prudence sur la chaussée, au milieu de camions et d'autobus électriques. De petits dirigeables d'un blanc grisâtre passaient silencieusement dans le ciel bleu, comme poussés par la douce brise de l'après-midi. Plusieurs voleteurs à pédales, semblables à des hélicoptères avec des ailes de libellules, survolaient l'avenue en direction de l'intérieur des terres.

Mels savait que les voleteurs ne sont utilisés que par les klelwaks, les cyborgs, les androïdes et les gynoïdes, dont les corps sont des machines disposant en elles-mêmes de la puissance mécanique nécessaire, contrairement aux humains.

Dans l'archipel de Lakùr on voit des voleteurs surtout à la campagne. En ville ils sont soumis à de nombreuses restrictions concernant l'altitude, la vitesse, et les lieux qu'ils peuvent survoler.

Un bruit de fond, à peine audible mais incessant, rappelait que l'on était dans une ville de trente-neuf mille habitants, la deuxième ville de la province aneuvienne de Lakùr, juste derrière la capitale, Lakib.

Non loin de là, l'avenue aboutissait à une grande place rectangulaire. Les bâtiments à portée de la vue de Mels étaient construits selon le même type d'architecture, avec de grands toits et de nombreuses mansardes.

Mels lança un regard rapide au klelwak. Il n'avait pas changé d'attitude. Il le surveillait avec une vigilance débonnaire. Mels s'approcha du klelwak, dont il lut le nom sur le capuchon : KLIMHHISIN. Un nom-code de klelwak, totalement dénué de sens en aneuvien.

Mels demanda d'un ton bref :

_ Klimhhisin, pouvez-vous m'indiquer un hôtel bon marché, de bonne qualité ?

On ne dit jamais eddak (monsieur) à un klelwak, ni aucun titre honorifique. Il est d'usage de l'appeler par son prénom, ou par son nom-code, si on le connaît. On peut aussi l'appeler par sa fonction ou sa profession, par exemple lùfradu ou tekhnidu.

Le klelwak répondit courtoisement, dans l'aneuvien académique enseigné dans les écoles de l'Aneuf mais que bien peu d'Aneuviens parlent au quotidien, sauf les klelwaks et les intelligences artificielles :

_ Eddak, je vous suggère l'hôtel Àt Upòlat àt Zhiraṅdun, comme étant un compromis raisonnable entre le bon marché et la qualité.

_ Très bien. Comment trouverai-je l'hôtel Àt Upòlat àt Zhiraṅdun ?

_ Continuez l'avenue jusqu'à la Republikplas. Tournez à droite, suivez le passage Àt Hœṅtedun et vous tomberez sur Àt Upòlat àt Zhiraṅdun.

_ Hrop.

Mels ramassa sa valise et se mit à remonter l'avenue . Il arriva sur la grande place rectangulaire qu'il avait repérée. Il vit une plaque sur un mur : REPUBLIKPLAS. Il était au bon endroit...

Un regard circulaire lui fit voir des magasins, des boutiques, des agences, plusieurs restaurants et cafés, autour d'un vaste parking où étaient garés plusieurs centaines de vélotaxis et quelques fourgons électriques. Des klelwaks chauffeurs de vélotaxis attendaient en silence, assis dans leurs véhicules, que des clients fassent appel à eux.

Mels remarqua à une extrémité de la place une portion de parking entourée de pylônes de deux mètres cinquante de haut, supportant des lampes rondes, alternativement rouges et blanches. Des voleteurs étaient posés à l'intérieur de cet espace. Mels s'approcha pour regarder de plus près les fragiles et légères machines, qui étaient toutes de construction locale, voire artisanale.

Mels s'engagea dans le passage Àt Hœṅtedun et arriva bientôt à l'hôtel Àt Upòlat àt Zhiraṅdun, un petit immeuble de béton gris à deux niveaux sous un toit de bardeaux marron foncé, aux nombreuses arêtes et aux pignons pentus. Il entra dans un petit hall lambrissé de bandes verticales de bois verni, où il fut accueilli par un klelwak de taille normale, vêtu d'une ample tunique de tissu gris et d'un capuchon nominatif de même couleur.

"Loodkomit, Eddak" dit le klelwak, sur un ton enjoué qui contrastait bizarrement avec son visage inhumain et inexpressif, semblable à une tête de poisson vert.

Mels lut rapidement le nom peint à l'encre noire sur le capuchon : ZEMERID ÀT ADINQBOOSEN.

Ce n'était pas un nom-code de klelwak. Zemerid était évidemment un surnom, utilisé par commodité, et le génitif Adinqboosen indiquait la profession, pour éviter la confusion avec d'autres klelwaks qui se feraient aussi appeler Zemerid.

"Loodav, Zemerid" répondit Mels. "J'ai besoin d'un chambre bon marché pour quelques jours, peut-être trois, au maximum une semaine. Avez-vous une chambre disponible correspondant à ce que je cherche ?"

Zemerid avait écouté Mels attentivement, sans dire un mot. Lorsque Mels eut fini de parler, le klelwak pointa un doigt très long, très mince et ganté de tissu vert, en direction d'une affichette punaisée sur les lambris, sur laquelle le prix des chambres était indiqué en vire aneuviens, en dollars américains, et en diverses monnaies de la Zone Pacifique..

Mels lut attentivement l'affichette et choisit la chambre la moins coûteuse. Haverstad est une ville chère. Sans perdre de temps en discours, le klelwak le conduisit à une chambre coquette avec salle de bains attenante, à l'étage.

La fenêtre de la chambre donnait sur une petite rue tranquille, totalement vide à cette heure de la journée. Au loin, on voyait des collines cultivées, vertes et jaunes, et de loin en loin la tache noire d'un champ de panneaux solaires.

Mels posa sa valise dans la chambre, et décida d'aller visiter la Republikplas. Mais d'abord, il s'assit sur le lit et il alluma son ordiphone pour se documenter un peu plus sur la ville et le pays. Il s'aperçut avec satisfaction qu'Haverstad était connectée au réseau cybernétique universel. C'était au moins une bonne chose que l'on devait aux cyborgs.

Mels apprit, sur le site de la mairie, que la ville d'Haverstad avait été fondée, assez récemment, par des cyborgs, sur l'emplacement d'un ancien village de pêcheurs. Il lut avec intérêt un résumé de l'histoire locale :

Les habitants humains de la ville n'étaient au départ que des douaniers et d'autres fonctionnaires fédéraux, venus avec leurs familles, et des employés de sociétés commerciales aneuviennes et étrangères. Au total, quelques centaines de personnes.

Le gouvernement fédéral et l'opinion publique aneuviennes étaient toutefois très méfiants vis-à-vis des cyborgs, d'autant plus que des informations inquiétantes concernant le Niémélaga, le seul Etat cyborg de la planète, commençaient à filtrer. Le syndicat des cyborgs d'Haverstad décida alors, dans le but de se concilier les bonnes grâces du peuple aneuvien et de ses dirigeants, de prendre à sa charge les pensions des retraités et des invalides désireux de s'installer à Haverstad, et de leur fournir tous les services nécessaires.

L'offre fut acceptée après quelques tergiversations. Depuis lors, un millier de retraités et de handicapés s'installent chaque année à Haverstad, dont la population humaine s'élève actuellement à trente neuf mille personnes. Haverstad fait aussi venir chaque année une douzaine de cuisiniers et un ou deux religieux.

En effet, les klelwaks sont dépourvus d'odorat et de sens gustatif, ils ne peuvent donc pas cuisiner pour des humains. Ils n'ont pas d'âme individuelle non plus, ce qui les rend inaptes à toute profession religieuse.

Ils exercent toutefois presque toutes les autres professions, c'est pourquoi les chômeurs haverstadais sont invités à aller tenter leur chance à Lakib, où les perspectives d'emploi sont bien meilleures.

Mels sourit en lisant le dernier paragraphe :

Parmi les raisons qui incitent tant d'Aneuviens à s'installer à Haverstad, on peut citer le calme des quartiers résidentiels, la compétence et le dévouement des klelwaks, la tonicité de l'air marin, mais aussi la présence de plusieurs centaines de gynoïdes qui donnent au centre-ville une atmosphère festive et conviviale.

Une demi-heure plus tard, Mels quitta l'hôtel et suivit d'un pas de flâneur le passage Àt Hœṅtedun jusqu'à la Republikplas. Il s'installa à la terrasse d'un café et commanda du thé et des biscuits à un tout petit serveur klelwak vêtu d'une tunique brune et d'un tablier blanc, sur lequel son nom – ou plutôt son surnom – était écrit en capitales d'imprimerie : BÀLLIS ÀT ÆSTAMOR. Il portait une casquette de toile noire sur laquelle figurait le nom du café, ÀT ÆSTAM AMÉRIKENE, en grosses lettres vertes.

Mels se dit que décidément, même lorsqu'ils acceptaient des dollars américains comme moyen de paiement, les Aneuviens restaient farouchement attachés à leur langue.

Se détendant aux rayons du soleil de l'après-midi, Mels regarda les habitants de Haverstad qui vaquaient à leurs affaires.

Une bonne moitié des passants étaient des klelwaks. Les plus petits mesuraient environ un mètre quarante et les plus grands autour de deux mètres. Ils avaient tous de grands pieds par rapport à leur taille, comme des clowns, et une démarche rapide et chaloupée. Ils étaient pour la plupart vêtus de manteaux sombres et de capuchons nominatifs verts ou bruns. Ils ne parlaient pas, même entre eux.

Il y avait aussi des humains, en majorité des hommes et des femmes d'âge mûr, plus divers, plus bruyants, aux vêtements plus colorés, et qui, contrairement aux klelwaks, marchaient non seulement pour se rendre d'un point à un autre, mais aussi pour le plaisir de se promener, même ceux qui s'appuyaient sur des cannes. Certains d'entre eux portaient des masques de carnaval ou des cagoules blanches, vertes ou jaunes, un usage totalement inconnu en temps normal dans les autres provinces de l'Aneuf.

Le contraste entre les deux populations était saisissant. Et pourtant, se dit Mels, ils parlent tous la même langue et ils vivent sous les mêmes lois.

Malgré son air de petite ville de province assoupie, Haverstad est un port important. On y trouve des Aneuviens, de type européen, aborigène ou métissé, et aussi des Asiatiques, des Sud-Américains et des Indiens, employés des sociétés étrangères d'import-export ou marins sur les cargos.

Parmi les humains que Mels voyait passer il y avait sûrement, comme ailleurs dans la région, beaucoup de cyborgs, d'androïdes et de gynoïdes, mais Mels était incapable de les différencier des humains biologiques. Tous les habitants de la ville, hormis les klelwaks, s'habillaient à l'occidentale, et, à part les étrangers, ils parlaient tous l'aneuvien, avec une grande variété d'accents.

Le café n'était qu'à moitié rempli. La clientèle était composée en majorité d'étrangers, apparemment des marins en bordée et des hommes d'affaires, et de jeunes et jolies aneuviennes polyglottes et rieuses, aux cheveux teints en blond ou en roux, ou noirs et aplatis. Mels les entendait parler anglais, espagnol, chinois, et d'autres langues qu'il ne reconnaissait pas, avec les clients du bar. Deux hommes portaient des cagoules vertes qui ne révélaient que leurs yeux et leur bouche, ce qui apparemment ne choquait personne.

La beauté des visages juvéniles des jeunes femmes était trop parfaite, se dit Mels. Ce ne pouvait être que des gynoïdes. Et vu le ton des conversations, la nature de leur profession commune ne faisait aucun doute.

L'une des gynoïdes, très mince et aux longs cheveux soyeux blond-rose visiblement artificiels, s'approcha de Mels et lui demanda, avec un sourire enjôleur, s'il parlait aneuvien. Jo, répondit-il. Elle lui demanda alors, avec un clin d'œil, s'il voulait bien lui payer un verre et bavarder avec elle. Il eut envie de répondre nep mais presque malgré lui il s'entendit répondre à nouveau jo.

« Puis-je m'asseoir à votre table ? » lui demanda-t-elle. Mels accepta.

La créature s'assit face à lui dans un mouvement gracieux, et, après avoir levé une main pour appeler un serveur, elle s'adressa directement à Mels :

« Vous savez, je ne suis pas une prostituée comme il y en a ailleurs en Aneuf. Mes services sont gratuits. Je suis une gynoïde, et mes paroles ne sortent pas de mon cerveau, mais de celui d'une intelligence artificielle installée à quelques kilomètres d'ici. »

« Pourquoi me dites-vous tout ça ? » demanda Mels.

« Vous n'êtes pas d'ici. La loi provinciale de Lakùr nous impose de dire la vérité. Alors je vais vous dire les choses telles qu'elles sont, afin que vous ne puissiez pas dire que je vous ai manipulé. Tous les klelwaks et toutes les gynoïdes sont gérés par le même réseau d'intelligences artificielles. En clair, lorsque vous parlez à un klelwak, ou à une gynoïde, c'est comme si vous parliez à tous les klelwaks et à toutes les gynoïdes. »

« Je ne comprends pas. »

« Klimhhisin le policier municipal, Zemerid l'hôtelier, Bàllis le serveur, et moi Deræna, nous sommes contrôlés par le même cerveau cybernétique, la même intelligence artificielle. Cette intelligence artificielle contrôle plusieurs milliers de klelwaks et de gynoïdes en même temps. D'une certaine façon, c'est comme si nous, les klelwaks et les gynoïdes, nous étions tous la même personne. »

Mels n'était qu'à moitié surpris. Il s'exclama :

« Alors, c'est comme si vous me connaissiez déjà ! Vous connaissez même mon nom, car je l'ai donné à l'hôtelier. Au fait, comment je m'appelle ? »

« Mels Vagelen » répondit Deræna avec un sourire. « Êtes-vous de la même famille qu'Aan-Lyn Vagelen, de la firme Haxvag ? »

« Oui. Je ne suis pas pauvre, je suppose que c'est ça qui vous intéresse. »

Bàllis était arrivé pour prendre les commandes. Mels décida de prendre une bière de Smùhr, et Deræna commanda un verre d'eau sacrée.

« Je dois vous prévenir » dit-elle à Mels. « Mes services sont gratuits, mais je bois un verre d'eau sacrée d'Haverstad toutes les demi-heures, à cinq vire le verre. »

« Qu'est-ce que c'est que cette eau sacrée au prix exorbitant ? » demanda Mels.

« De l'eau de pluie, recueillie et bénie par le chamane Kleber Edas. La bénédiction donnée par le chamane est un rituel assez long et secret. L'eau bénite par le chamane devient de l'eau sacrée, d'une valeur inestimable. De ce point de vue cinq vire est très bon marché. »

« C'est bien la première fois que j'entends parler d'un chamane en Aneuf ! Qu'est-ce que c'est que cette arnaque ? »

« Le cyborg Kleber Edas est un chamane d'Haverstad. C'est légal. La religion est libre en Aneuf. »

« Alors si c'est légal, c'est sûr on ne peut rien dire ! » dit Mels en riant. « En somme, votre conversation revient à cinq virs la demi-heure ? Car je sais que vous, les gynoïdes, vous vous nourrissez d'électricité, vous n'avez pas besoin d'eau. »

« On peut le dire de cette façon, en effet. »

« Et, à part faire la conversation, quels sont les services que vous rendez ? »

« Je peux être votre épouse d'un moment, aimante et passionnée, si vous louez une cabine à soixante virs de l'heure dans cet établissement. »

« Et si je vous propose plutôt de m'accompagner à mon hôtel ? » demanda Mels avec un clin d'œil.

« Je refuserai. Mes conditions ne sont pas négociables. Songez qu'il ne s'agit pas de prostitution mais d'une location de cabine, vous ne payez rien pour mes services. »

« Et tout le profit revient au propriétaire de cet établissement, qui est certainement un cyborg. Il loue des cabines, pas des chambres d'hôtel, et il emploie des gynoïdes, c'est à dire, du point de vue de la loi, des machines. Effectivement, c'est légal, car il n'y a pas d'exploitation d'être humain. Mais quelque chose me chagrine... »

« Dites-moi ce qui vous chagrine, Mels. »

« Une intelligence artificielle parle par votre bouche, vous dites. Est-ce à dire que tout ce que je vous raconte est enregistré quelque part ? Et si je vous payais pour passer un moment intime avec vous, nos ébats aussi seraient enregistrés ?"

"Oui. Je vous dis oui parce que je n'ai pas le droit de vous mentir. Mais si vous payez en espèces, vous donnez le nom que vous voulez, et je n'ai pas d'objection à ce vous portiez un masque ou une cagoule. Beaucoup de gens le font, et pas seulement des hommes. Mais vous savez, depuis plusieurs dizaines d'années que le système existe, jamais un enregistrement n'a été utilisé pour nuire à un client."

"Je n'en doute pas. Mais comme je suis d'un naturel méfiant, voire suspicieux, j'achèterai un masque si je décide de revenir ici un jour. Bàllis vient d'apportez les boissons, je vais payer tout de suite. Il nous reste un peu moins d'une demi-heure à discuter. De quoi pouvons-nous parler ? »

« Voulez-vous que je vous séduise ? » dit Deræna en dévorant Mels de son regard bleu.

« Non. Pas après la scène pénible que j'ai eue avec ma tante ce midi... Mais je me souviendrai de ce prénom, Deræna, encore que vous soyez toutes interchangeables, vous les gynoïdes... Non, je préfère rentabiliser les cinq virs que je viens de payer pour vous. Parlez-moi du rôle que jouent les cyborgs dans l'économie du Lakùr. »

« Je vais résumer, car il nous faudrait des heures ! Au commencement... »

Une demi-heure plus tard, Mels avait appris bien des choses sur le fonctionnement d'une économie contrôlée par des cyborgs. Des choses qu'il aurait pu trouver lui-même dans le réseau cybernétique, mais il était bien plus agréable de pouvoir poser des questions à Deræna.

« Voilà, la demi-heure est terminée. Yn bisvèdjun, Mels » dit Deræna d'une voix douce en se levant.

« Yn bisvèdjun » répondit Mels machinalement. Il se demanda pourquoi la gynoïde n'avait pas proposé une demi-heure supplémentaire, et regardant autour de lui il s'aperçut que le café s'était rempli sans qu'il s'en rende compte. De nouveaux clients étaient arrivés, et ils étaient visiblement à la recherche de plaisirs moins subtils, mais plus coûteux, que ceux de la conversation.

L'après-midi tirait à sa fin. Le soleil avait disparu derrière les toits biscornus. Mels quitta le café et traversa la place pour rentrer à son hôtel.

Il décida de demander à Zemerid l'hôtelier l'adresse d'un petit restaurant où il pourrait dîner tranquillement.

Il lui vint soudain à l'esprit qu'en une après-midi passée à Haverstad, il n'avait pas eu une seule fois l'occasion d'adresser la parole à un être humain normal, fait de chair et de sang comme lui. Il lui fallait toutefois admettre qu'il n'avait pas eu lieu de s'en plaindre. 


Dernière édition par Vilko le Sam 27 Oct 2012 - 15:29, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Mels à Haverstad   Lun 22 Oct 2012 - 22:29

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Vilko
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MessageSujet: Re: Mels à Haverstad   Jeu 25 Oct 2012 - 22:29

lsd a écrit:
Bigre le monde comme un mmorpg, où il n'y a pas de bouton off. affraid
Un cauchemar orwellien sans petit père ni grand frère juste une maman IA qui garde toujours un œil sur ses enfants pour leur bien Twisted Evil
Et moins qui voulais écrire une histoire moins sombre que Dibadi... scratch

Moi j'aime bien Haverstad, c'est calme et on y est en sécurité ! Very Happy

Allez, la suite, également écrite en collaboration avec Anoev, ce qui est normal, puisque ça se passe dans son idéomonde. On y rencontre Pavel Korda, qui par la suite fera une brillante carrière d'officier de la milice à Dibadi, sous le nom de Quamis Mindi...

-----------------------

Mels passa sa première nuit à Haverstad à se retourner dans son lit, incapable de dormir. Il pensait à sa tante Ester, qu'il connaissait et aimait depuis son enfance, et qui était tombée dans les filets de cet infâme gigolo de Pavel Korda.

C'est sur le yacht d'Ester que Mels avait fait la connaissance de Korda, qui était à l'époque étudiant en linguistique à Hocklènge. Korda était très grand, très mince, mais sportif et musclé, avec des cheveux bruns bien peignés et un visage prématurément marqué par l'alcool mais au sourire chaleureux. Mels et Korda avaient à peu près le même âge, mais entre eux l'antipathie avait été immédiate et réciproque.

Ester ne s'était jamais mariée et n'avait pas d'enfants. Son nom de famille était Çhodera, mais, comme Mels, elle faisait partie de la famille d'Aan-Lyn Vagelen, l'une des fondatrices d'Haxvag, la firme aneuvienne d'appareils photographiques et optiques. Comme beaucoup de membres du clan Vagelen, Ester avait travaillé pour Haxvag, comme cadre financier. Elle avait démissionné lorsqu'elle avait hérité de la fortune de ses parents et avait choisi de vivre, très confortablement, de ses rentes. Son yacht, comme tout le reste, faisait partie de l'héritage. Cette année-là, elle avait invité Mels à venir avec elle faire une croisière. Elle était comme ça, Ester : gentille et généreuse, et aimant la jeunesse.

Mels avait dit à sa tante qu'il était évident que Korda n'en voulait qu'à sa fortune, mais la vieille fille n'avait rien voulu entendre, et dans sa colère elle avait tout raconté à Korda.

Ce dernier avait pris Mels à part, et s'était montré menaçant :

« Tu ne vas pas me casser mon affaire, mon petit Mels. Je ne suis pas un gosse de riche comme toi, je suis un Santois, moi, et en plus un descendant de colons pandais. C'est pour te dire si je suis un dur. Et si tu me connaissais mieux, tu aurais encore plus peur... Tout ce que je fais en ce moment, c'est pour un idéal, pour la grandeur de l'Aneuf, alors ne te mets pas entre Ester et moi. Tu ne peux pas comprendre. Si tu te mets en travers de mon chemin, tu auras intérêt à bien nager... T'as compris ? »

Korda s'était approché de Mels, qu'il dominait d'une tête. La conversation s'était arrêtée là.

Le bateau avait fait escale à Lakib. Ester et Korda étaient allés visiter la ville en laissant Mels seul à bord avec l'équipage.

Mels en avait profité pour jeter un coup d'œil dans la cabine de Korda. Ce n'était vraiment pas son style – il était diplômé en optique et en mécanique, pas espion – mais Korda en avait trop dit. Pour apaiser sa conscience, Mels s'était dit qu'il faisait cela pour le bien de sa tante Ester, qu'il fallait protéger d'elle-même.

Ester n'avait jamais eu de chance avec les hommes. Elle n'avait connu que des profiteurs et des égoïstes, à la grande honte de sa famille. Mels avait peur qu'avec quelqu'un comme Korda il arrive malheur à sa tante.

Dans une serviette de cuir placée sous la couchette, Mels trouva des documents qui l'inquiétèrent. Des lettres, des coupures de journaux, et des carnets remplis de notes diverses. Il photographia tout ce qu'il put avec son ordiphone, sans prendre le temps de lire ce qu'il photographiait, car il avait peur d'être surpris par Ester et Korda s'ils rentraient inopinément de leur visite à Lakib.

Il y avait aussi un gros dossier, plein de feuilles imprimées et manuscrites : un brouillon de thèse de doctorat sur l'histoire de la langue aneuvienne, avec de longues dissertations sur les langues Ptahx, Akrig et Teheub et leur rôle dans la genèse de l'aneuvien. Tout nationaliste pandais qu'il était, Korda avait étudié ces langues de près. Mels décida que toutes ces élucubrations ne méritaient pas l'honneur d'être photographiées.

Ce n'est que le soir, seul dans sa cabine, que Mels avait lu sur son ordiphone les documents qu'il avait photographiés dans la cabine de Korda. Il fut horrifié. Pavel Korda n'était pas qu'un gigolo. Apparemment, il avait des liens très spécifiques avec la branche terroriste de l'ultra-nationalisme santois. Certaines lettres parlaient de vols à main armée, et même d'attentats, dont il avait vaguement entendu parler dans les médias. Mels s'intéressait assez peu à ce qui se passait dans les Santes et dans la Pande, deux provinces où il ne se rendait que lorsqu'il ne pouvait pas faire autrement. Mais il savait que les extrémistes de tous bords semblaient proliférer dans les Santes.

Le lendemain, alors que le bateau venait d'accoster à Haverstad, Mels avait une nouvelle fois essayé de raisonner sa tante, mais là elle s'était mise en colère et elle lui avait crié de quitter le bateau sur le champ. Elle avait appelé Korda, qui, si Ester le lui avait demandé, n'aurait été que trop heureux de flanquer Mels par dessus bord.

C'est ainsi que Mels s'était retrouvé à Haverstad, après avoir eu juste le temps de jeter ses affaires dans une valise.

En prenant son petit-déjeuner dans la salle à manger de l'hôtel, Mels avait pris sa décision : il ne pouvait pas garder pour lui ce qu'il avait appris sur Korda, il devait aller tout raconter à la police. Tante Ester aurait de la peine et lui en voudrait, mais c'était pour son bien, pour la sauver de Korda. Le reste de la famille n'avait pas beaucoup d'estime pour tante Ester, mais détestait encore plus les trublions qui révélaient au public les secrets de la famille, au risque de nuire à l'image de la firme Haxvag. Mels s'attendait à être banni à jamais des réunions familiales. Tant pis.

Il trouva facilement l'antenne locale de la police fédérale, un immeuble à trois niveaux, avec un toit de tuiles noires. Un drapeau aneuvien, seule touche de couleur, flottait mollement sur la façade de béton grisâtre. Mels entra dans le hall, dans lequel se trouvait une demi-douzaine de personnes. Un klelwak était assis derrière un comptoir. Mels fit état du motif de sa visite. L'employé nota son nom et lui demanda d'attendre son tour.

Une heure plus tard, un policier en civil reçut courtoisement Mels dans un bureau miteux du premier étage. Il écouta Mels raconter son histoire, tout en pianotant sur le clavier de son ordinateur, après avoir noté son identité. De temps en temps il posait une question pour se faire préciser un détail.

« Je m'appelle Kersifery » dit le policier. « C'est un nom malyrois. J'ai dû venir ici pour mon déroulement de carrière. Je ne le regrette pas. Pour un port international, c'est plutôt calme. Il n'y a quasiment pas de délinquance, et dès qu'on sort d'Haverstad c'est très pittoresque. »

Kersifery transféra sur son propre ordinateur, à l'aide d'un câble, les photos que Mels avait prises avec son ordiphone. Au bout de quelques minutes, ses yeux s'écarquillèrent. Finalement, il leva la tête de son écran et dit :

« Le Pavel Korda, il est fait. Avec ce que vous nous avez donné, les collègues des Santes et de la Pande vont pouvoir résoudre au moins une demi-douzaine de vols à main armée, plusieurs attentats à l'explosif, et démanteler toute une filière terroriste. Il va regarder le ciel à travers des barreaux pendant de longues, longues années, le Korda. Et il ne sera pas le seul à plonger. Ester Çhodera a financé le mouvement. Elle va aller en tôle elle aussi, pour financement d'un réseau terroriste. »

Mels sentit son cœur s'arrêter de battre. « Mais, Monsieur l'officier » dit-il d'une voix blanche « Ma tante est innocente. Elle a été séduite et manipulée par Korda. Ce n'est pas une terroriste. Je la connais depuis mon enfance. »

« Allons, Eddak Vagelen. Korda a vingt-trois ans. Votre tante en a soixante-et-un. Personne ne croira à une histoire d'amour. Il ne faut quand même pas prendre les juges pour des imbéciles. Depuis le temps qu'on essaye de faire tomber les gros capitalistes qui financent en douce certains réseaux comme celui dont fait partie Korda, on ne va pas la rater, l'actionnaire de Haxvag. Elle va payer pour les autres, la rombière. Elle va prendre vingt ans. »

« Vous ne pouvez pas faire ça ! » dit Mels en criant presque.

Kersifery le regarda d'un air apitoyé. « Monsieur Vagelen, ce n'est pas moi qui décide. Vous venez de me donner des informations que la police fédérale de tout l'Aneuf recherche depuis des années. Vous comprenez bien que je ne peux pas garder ça pour moi. »

Kersifery raccompagna Mels au rez-de-chaussée.

« Voulez-vous que j'appelle un vélotaxi, Eddak Vagelen ? » lui demanda le klelwak, debout derrière son comptoir. « Vous n'avez pas l'air d'aller bien. »

« Non merci, ça ira. »

Mels se retrouva dans la rue et se mit à marcher au hasard, les larmes aux yeux. Qu'est-ce qui lui avait pris d'aller tout raconter à la police ? Il n'avait pas imaginé une seconde qu'Ester, la si crédule Ester qui n'avait jamais rien compris aux hommes, puisse être impliquée dans les magouilles de Korda.

Au bout d'une demi-heure de marche il se retrouva à la limite de la campagne. Il s'adossa à un poteau électrique et essaya de réfléchir. C'était fini, sa famille ne lui pardonnerait pas d'avoir envoyé tante Ester en prison, puisqu'il était probable que tante Ester irait en prison. Même ses parents lui en voudraient. Et il aurait aussi à craindre la vengeance des ultra-nationalistes santois. Plus d'un de leurs ennemis avait été retrouvé la gorge tranchée ou le crâne défoncé dans une décharge publique de Skatrde ou de Pyval, à ce qu'on racontait. A Haverstad, il était plus difficile de l'atteindre, et il se sentait en sécurité, car les klelwaks voyaient tout, savaient tout.

Il décida de rentrer à son hôtel, de se reposer et de réfléchir. Il allait peut-être devoir rester un certain temps à Haverstad.


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MessageSujet: Re: Mels à Haverstad   Ven 26 Oct 2012 - 21:43

Notre voyage en Aneuf continue (toujours dans le cadre de la coopération Vilko-Anoev) mais cette fois-ci on voit les choses du côté du couple Pavel Korda / Ester Çhodera.

-------------------

Le lendemain du jour où Mels avait débarqué à Harverstad, on entendit des hurlements et des claquements de portes dans le bateau de tante Ester...

« Qu'y-a-t-il, mon grand ? » demanda-t-elle d'une voix inquiète. »

« Y a que ta saloperie d'neveu a fouillé ma cabine ! Voilà c'qu'il y a ! »

« Ah ? Mais quand aurait-il... »

« C'que j'sais, moi ! Vraisemblablement pendant qu'on était débarqués à Lakib ! J'aurais dû vérifier dès mon retour, maintenant il est à Haverstad ! »

« Comment a-t-il pu faire ? »

« Il est entré et il a fouillé. Je sais que c'est lui. Lui, toi et moi, nous sommes les seuls à avoir des passes permettant l'accès à toutes les cabines. L'équipage n'en a pas. Sur mes papiers, et mes coupures, je mets toujours de la gomme. Ça me permet de savoir s'il y a des indiscrétions. Et là, tout était décollé ! TOUT ! On peut dire qu'il a pris son temps ! En ce moment, il doit raconter ce qu'il à vu aux flics d'Haverstad et à qui il veut ! Toute l'activité du mouvement, les transferts de fonds, les explosifs, les braquages, tout ! J'te jure que j'aurai sa peau ! On retourne à Haverstad ! »

Ester secoua la tête :

« Et qu'est-ce qu'on va faire si on débarque là-bas ? Ce p'tit salaud a dû se mettre sous la protection de la police, lâche comme je le connais ! Haverstad est une ville expérimentale : ils ont fait venir des kléwa... des kléhua... enfin, des robots verts, et puis y en a d'autres, si bien imités que tu croirais que c'est des humains ! À peine débarqués, on... »

Korda secoua la tête d'un air irrité :

« Plus j'y réfléchis, plus je me dis que c'est pas comme ça qu'il faut faire. On n'est même pas sûr que Mels soit toujours à Haverstad, il est peut-être déjà parti à Lakib, et ensuite soit le bateau, soit l'avion pour Sfaraaies. Je ne vois pas pourquoi il serait resté à Haverstad. Il n'a rien à faire là-bas, et je le vois mal faire du tourisme dans un endroit pareil. »

Tout en faisant les cent pas dans la cabine, Korda dit à Ester :

« Tu dois téléphoner à ton neveu, et lui dire que tu viens le chercher. Une fois qu'il sera à bord, je m'occuperai de lui. Il faut faire vite, avant qu'il prenne l'avion pour le Malyr. »

« Mais nous sommes en haute mer, chéri, on ne peut pas téléphoner ! »

« Bien sûr que si. Les dirigeables gris-bleu, à peine visibles, que l'on voit parfois, très haut dans le ciel, à ton avis, ils servent à quoi ? Ce sont des relais volants qui appartiennent aux cyborgs. Ils couvrent tout le Sud-Pacifique. »

« Excuse-moi Pavel chéri, je ne savais pas. »

« Eh bien maintenant tu le sais. »

Ester prit son ordiphone et composa le numéro de celui de Mels. Elle tomba sur la messagerie vocale. Pendant que Korda l'encourageait par gestes, elle laissa un message :

« Mels mon chéri, tout est pardonné. Je suis désolée pour ce qui est arrivé, rappelle-moi vite. Je suis malade d'inquiétude. Je reviens te chercher à Haverstad. Je t'attendrai sur le port de plaisance, dans le bateau. »

« Et si ce p'tit con est déjà à Lakib, à quoi ça sert de retourner à Haverstad ? » dit Korda d'une voix aigre. « On va attendre une heure ou deux qu'il rappelle, et ensuite il faudra prendre une décision. Aucun document ne manque dans mes papiers, mais il a peut-être fait des photos. »

« Je ne crois pas, il a oublié son appareil-photo en partant. »

Korda alla dans la cabine que Mels avait occupée pendant la croisière. Il trouva facilement l'appareil, qu'il examina de près. La carte-mémoire était toujours là, et elle ne contenait que des photos anodines. Korda poussa un soupir de soulagement.

Ensuite, il eut un doute : et si Mels avait pris des photos avec son ordiphone ? Peu probable. Korda n'avait jamais vu Mels utiliser son ordiphone. En bon ingénieur spécialisé en optique qu'il était, Mels préférait utiliser un vrai appareil-photo plutôt qu'un gadget. Et il l'avait oublié en partant...

Korda se sentit un peu rasséréné. Mais Mels en savait trop. Il fallait le faire taire. Définitivement. Korda avait déjà décidé comment il ferait. Il ligoterait Mels, et il le jetterait à l'eau en haute mer. Il imaginait déjà les cris et les supplications du jeune homme, avant que l'eau du Pacifique ne l'engloutisse...

Il se noierait dans la partie de l'océan où, d'après les vieilles légendes, vivait le grand Cthulhu...

Korda ne croyait pas aux légendes, mais il se surprit à penser que, peut-être, le grand Cthulhu considérerait Mels comme une offrande, et qu'en échange il donnerait sa protection à Korda et à Ester, tant qu'ils seraient sur son domaine...

Korda écarta ces divagations absurdes. Il avait failli oublier l'équipage, composé de trois marins. Korda les connaissait depuis peu, mais, dès le début de leur relation, Ester lui avait avoué deux choses : la première, c'est qu'elle transportait parfois de la drogue, pour elle-même et pour certains de ses amis, dans son bateau, et la deuxième, c'est que les trois marins participaient au trafic.

Cette fois-ci, d'ailleurs, il n'y avait, pour une fois, pas de drogue dans le bateau. Ester avait insisté pour inviter Mels à participer à la croisière avec eux, et comme il n'était pas dans la combine Ester avait décidé que le bateau ne transporterait aucune cargaison illégale tant que son neveu serait à bord.

Les marins étaient impliqués dans le trafic de drogue. Ils ne diraient rien, car Ester et Korda pouvaient les dénoncer à tout moment.

Une heure plus tard, Ester montra triomphalement son ordiphone à Korda :

« Mels m'a répondu ! Il m'a envoyé un message électronique. Il est toujours à Haverstad, et il sera sur le port à l'heure que je voudrai ! »

Korda se frotta les mains de joie :

« Il ne nous reste plus qu'à retourner à Haverstad. Dis-lui que nous y serons ce soir. Parfait. »


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MessageSujet: Re: Mels à Haverstad   Sam 27 Oct 2012 - 14:10

J'ai enfin trouvé le temps de lire la première partie, je dois dire que c'est très bien écrit cheers !
Je ne verrai plus jamais l'aneuvien pareil à présent... et ça ne me fera pas de mal !
Bon allez, à la partie 2 !




Ça y est... La partie 3 Very Happy !
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MessageSujet: Re: Mels à Haverstad   Mer 31 Oct 2012 - 16:00

Cette fois-ci, on voit l'action du point de vue du policier Kersifery...

----------------------

L'inspecteur principal Akkar Kersifery n'avait pas demandé à être affecté à Haverstad, mais il n'avait pas eu le choix : c'était ça, ou pas d'avancement du tout. Ils n'étaient que quatre policiers à l'antenne de la police fédérale à Haverstad, car, c'était bien connu, il ne se passait jamais rien chez les cyborgs. La police municipale – munísipen lùfrad – gérait seule la circulation et ce qu'on appelait, d'un terme très général, le maintien de l'ordre. Lorsque quelqu'un devait être placé en garde-à-vue, ce qui était rare, c'était toujours un officier de la police provinciale ou fédérale qui s'en chargeait. Il n'était pas question, en effet, qu'un klelwak, qui n'était qu'un robot, s'arroge le droit de priver un être humain de sa liberté, même seulement pour quelques heures. Les klelwaks pouvaient toutefois faire des arrestations, à condition que ce soit sous la supervision d'un être humain.

La police d'Haverstad a un statut spécial, très différent de ce qu'on trouve ailleurs en Aneuf. Le gouvernement fédéral a décidé, à la demande du gouvernement provincial, de prendre directement en charge la police, pour deux raisons essentielles :

D'une part, à cause de la méfiance assez générale des Aneuviens "continentaux" vis-à-vis des cyborgs. Ces derniers sont tolérés seulement dans la province de Lakùr, et, surtout, pour des raisons économiques et suite à des promesses de transferts de technologie. La police fédérale surveille les cyborgs, mieux que des policiers locaux ne pourraient le faire, car ces derniers, dans le passé, ont souvent été suspectés d'être "trop proches" des cyborgs. Les policiers fédéraux (en fait, des policiers provinciaux détachés dans la police fédérale) ne restent en poste à Haverstad que quelques années, quatre au maximum, et donc risquent moins de se laisser influencer par ceux qu'ils sont censés surveiller. Et surtout, ces policiers détachés d'autres provinces rendent compte directement au gouvernement fédéral, qui garde ainsi un œil sur Haverstad sans avoir à y envoyer des agents du renseignement intérieur, qui seraient rapidement repérés.

D'autre part, en contrepartie du fait que la police municipale est entièrement composée de klelwaks. Les autorités provinciales ont accepté à titre expérimental cette proposition faite par les cyborgs, à une époque où la province du Lakùr avait de graves problèmes de trésorerie.

Pour Kersifery, Haverstad était une ville ennuyeuse où les vrais humains étaient en grande majorité des retraités, des invalides et des employés étrangers des sociétés d'import-export. Une conséquence pénible de cette situation inhabituelle était qu'il y avait deux écoles maternelles, deux écoles élémentaires et un seul collège dans toute la ville. Les lycéens devant se rendre à Lakooz, un bourg pourtant moins important en population. Il fallait parfois envoyer les enfants en pension dans l'un des collèges et lycées de Lakib, à une soixantaine de kilomètres au sud d'Haverstad.

C'était l'une des raisons pour lesquelles Kersifery s'était retrouvé à Haverstad : comme il était célibataire et sans enfants, ses chefs avaient considéré qu'il serait moins malheureux à Haverstad que ses collègues mariés et pères de famille, et ils lui avaient un peu forcé la main pour qu'il prenne le poste.

Lorsque Mels téléphona à Kersifery pour lui dire qu'Ester l'avait contacté, le policier fut à la fois satisfait et mécontent. Satisfait, car il allait pouvoir arrêter deux terroristes, et mécontent, car il allait devoir travailler. En effet, il se vengeait de son affectation à Haverstad, qu'il considérait comme une brimade, en en faisant le moins possible.

Mais comme il lui restait, malgré tout, un fond de conscience professionnelle, il dit à Mels d'envoyer un message à Ester pour lui demander de revenir le plus tôt possible à Haverstad.

Ensuite, Kersifery prévint le brigadier-chef Timhamosin, le klelwak qui était le chef de la police municipale, de ce qu'il aurait à faire. A Haverstad, c'est la police municipale qui fait les arrestations, les agents fédéraux se chargeant de décider si l'individu arrêté doit mis en garde-à-vue, c'est à dire privé de sa liberté.

On ne plaisante pas avec les droits de l'homme en Aneuf. Une décision aussi grave que celle d'empêcher un citoyen d'aller et venir à sa guise ne peut être prise que par un autre être humain, ou par un cyborg, les cyborgs étant considérés comme des personnes au Lakùr.

A Haverstad la police municipale, composée de klelwaks, et les quatre agents de la police fédérale, parmi lesquels il n'y a aucun cyborg, partagent les mêmes locaux, au commissariat de police. Les municipaux n'ont pas de bureaux individuels, mais un unique bureau collectif, et de petits bureaux annexes pour les interrogatoires et les fouilles à corps.

Timhamosin se rendit dans le bureau de Kersifery pour s'informer des détails de l'affaire. Après avoir lu le procès-verbal d'audition de Mels, il dit à Kersifery :

« Lorsque nous les arrêterons, il faudra que nous empêchions Korda et Çhodera de jeter les documents par un hublot, car c'est la seule preuve matérielle qu'il y a contre eux... L'arrestation devra être faite avec habileté. »

Kersifery n'aimait pas trop discuter avec un klelwak. On ne peut rien lire ni dans leurs yeux, qui sont des ovoïdes de verre noir, ni sur leur visage, un simple ovale de tissu vert, avec une fente en guise de bouche et une légère protubérance censée représenter un nez. La voix du klelwak sort d'un petit haut-parleur dissimulé à l'intérieur de la bouche. Lorsqu'il parle, sa bouche s'ouvre et se ferme à chaque syllabe, ce qui donne l'impression que la créature articule comme un humain. Les voix des klelwaks ne révèlent jamais la moindre émotion. A la longue, on s'y habitue, et ce sont les humains qui font peur, ces êtres au comportement irrationnel et imprévisible.

En fait, on ne discute pas avec un klelwak, on discute avec l'intelligence artificielle qui contrôle le klelwak, et il ne faut jamais oublier que cette intelligence artificielle contrôle en même temps plusieurs milliers de klelwaks.

« Je compte sur vous » dit Kersifery de sa voix la plus neutre. Il se sentit obligé d'ajouter : « Je serai là. »

Ce qui signifiait qu'en tant qu'inspecteur principal il serait responsable de l'opération, car Timhamosin, qui était pourtant le chef de la police municipale (qui est totalement distincte de la police fédérale ou provinciale), était moins gradé que lui, étant simplement brigadier-chef.

« Le secteur industriel va nous aider » dit Timhamosin, sans donner plus de détails. « Nous n'avons pas de photos de Korda et de Çhodera, mais Zemerid l'hôtelier est en ce moment même en train de discuter avec Mels Vagelen pour obtenir des descriptions aussi détaillées que possible. »

Kersifery se rendit compte que Timhamosin venait de s'immiscer dans l'enquête, en demandant à Zemerid de questionner un témoin. Et il était probable que le maire d'Haverstad, un cyborg, était déjà au courant de l'affaire, par l'intermédiaire de l'intelligence artificielle.

Pourvu que les cyborgs n'aient pas de sympathie particulière pour le KDO, le mouvement dont fait partie Korda, se dit Kersifery. Car si c'est le cas, l'opération est partie pour échouer.

La nuit tomba. Les lumières du port s'allumèrent. Assis sur un banc public, Kersifery et Timhamosin attendaient le bateau d'Ester Çhodera, le Wod Àt Kanolthen. Timhamosin était revêtu de son uniforme : manteau de toile verte et capuchon vert. Kersifery était en civil, dans ses vêtements habituels, qu'il aimait gris et confortables. Voir un klelwak et un humain assis l'un à côté de l'autre sur un banc est assez inhabituel à Haverstad, et pas vraiment discret.

Après une attente qui parut interminable à Kersifery, le Wod Àt Kanolthen entra dans le port et se mit en position d'accoster, au milieu des bateaux déjà ancrés. Soudainement, plusieurs canots à moteur entourèrent le bateau. Une douzaine de klelwaks de deux mètres de haut, dissimulés sous des bâches, le prirent d'assaut, passant par dessus le bastingage, rapides comme l'éclair. D'autres klelwaks, restés dans les canots, surveillaient de près les hublots, prêts à saisir tout objet que Korda ou Çhodera essaierait de jeter dans l'eau.

Quelques minutes plus tard, Kersifery vit les klelwaks amener sur le quai quatre hommes et une femme, tous menottés dans le dos : Ester Çhodera, Pavel Korda et trois marins. Apparemment, Ester et ses compagnons avaient été tellement surpris et effrayés par les klelwaks qu'ils n'avaient pas opposé de résistance.

L'un des klelwaks remit à Timhamosin les cartes d'identité des suspects. Kersifery attendit que Timhamosin ait lu les documents. Ensuite il les mit dans un sac plastique qu'il avait sorti d'une de ses poches.

« Les trois marins n'ont pas d'antécédents judiciaires sérieux » dit Timhamosin à Kersifery. « Je viens de recevoir une réponse à mon message. Rien à voir avec la politique ou le grand banditisme. »

Les klelwaks donnent souvent l'impression d'être télépathes, mais en fait ils sont simplement reliés par radio à une intelligence artificielle. Celle qui contrôlait Timhamosim avait transmis les identités des marins à une base de données, qui avait donné instantanément sa réponse.

« Je dois perquisitionner dans le bateau de la proue à la poupe » dit Kersifery. « Timhamosin, vous restez avec moi, ainsi qu'un de vos klelwaks. Nous gardons la femme avec nous, c'est elle qui est propriétaire du bateau. Faites emmener les hommes au commissariat. »

Il réfléchit un moment et dit : « Que trois de vos klelwaks interrogent les marins, et qu'ensuite ils les laissent partir. Il n'est pas nécessaire de les mettre en garde-à-vue, puisqu'ils ne semblent pas être impliqués dans cette affaire. S'il le faut, on les retrouvera facilement à Haverstad. Mais il ne faut pas laisser partir Korda, il faut le placer en garde-à-vue, c'est le suspect principal. »

Kersifery téléphona à l'un de ses collègues resté au bureau pour l'informer du déroulement de l'opération et lui demander de s'occuper de Korda, dès qu'il arriverait au commissariat.

Kersifery, accompagné de Timhamosim et d'un klelwak, emmena Ester dans une cabine du Wod Àt Kanolthen pour lui notifier sa garde-à-vue : un simple formulaire qu'elle dut lire et signer.

Comme Ester voulait voir un avocat et un médecin, Timhamosin – ou plutôt l'intelligence artificielle qui le contrôlait – se chargea d'en informer le médecin de garde et l'unique avocat d'Haverstad, qui se trouvaient être tous les deux des cyborgs. Une intelligence artificielle située à plusieurs kilomètres du port contacta par radio les deux cyborgs. C'était presque de la télépathie, car les cyborgs ont des systèmes de communication radio implantés dans leurs cerveaux cybernétiques.

« Je veux mon avocat » dit Ester d'une voix hargneuse. « Ou alors un avocat d'Haxvag. »

« Harvestad est une petite ville, et nous sommes loin de tout. Il n'y a qu'un seul avocat dans toute la ville, vous n'avez pas le choix » lui expliqua calmement Kersifery.

« Mon avocat va prendre l'avion pour venir du Kanolthe, je le paye assez cher ! » rugit Ester.

Kersifery commençait à s'énerver :

« En pleine nuit ? Ça m'étonnerait. Et on ne va pas l'attendre pendant des heures. On n'a pas que ça a faire. C'est l'avocat local ou rien. Et je ne vois pas pourquoi vous le prenez comme ça, c'est un très bon avocat. Il suffira pendant votre garde-à-vue. Lorsque l'affaire passera devant le tribunal, vous pourrez faire appel à l'avocat de votre choix pour vous défendre. »

Ester finit par accepter de recourir aux services de l'avocat local.

Kersifery fouilla tout le bateau, y compris les cabines des marins, et Ester commença à se rendre compte qu'elle était en train de vivre un cauchemar.

« Monsieur l'inspecteur, j'exige des explications ! » hurla-t-elle à l'adresse de Kersifery.

« Vous êtes en garde-à-vue dans le cadre d'une affaire de terrorisme » répondit tranquillement le policier.

« J'ai soif ! Enlevez-moi ces menottes et donnez-moi à boire ! » dit Ester avec rage.

« Lorsque nous aurons fini, vous pourrez boire de l'eau au commissariat... »

Haverstad est une petite ville. Le commissariat de police est à une centaine de mètres du port de plaisance. Ester se retrouva en train de marcher dans la rue, les bras toujours menottés dans le dos, soutenue de chaque côté par deux klelwaks plus grands qu'elle de deux têtes, derrière un petit officier de police qui l'ignorait totalement, préoccupé qu'il était de ne rien oublier. Les passants les regardaient avec curiosité, dans la lueur des réverbères. Les klelwaks marchaient vite, et dans leur hâte ils soulevaient presque Ester du sol.

Lorsque Kersifery, Ester et les deux klelwaks arrivèrent au commissariat, l'avocat et le médecin étaient déjà sur place. Le médecin se chargea immédiatement d'examiner Ester, qui était essoufflée et semblait sur le point de défaillir. Forlon Hattori, l'avocat, était en train de discuter avec Korda dans un bureau.

Kersifery passa près d'un heure à rédiger le procès-verbal de perquisition du bateau. Ensuite il alla voir Ester dans sa cellule pour lui faire signer le procès-verbal. Ester passa beaucoup de temps à lire le document, qui ne faisait que deux feuillets, se fit expliquer certains termes techniques, et finit pas signer.

Kersifery retourna à son bureau et rassembla les procès-verbaux déjà effectués par ses collègues. Rien ne manquait. Les klelwaks travaillaient vite et bien, ils avaient déjà fait tout ce qu'ils devaient faire. Les trois marins avaient tous déclaré qu'ils n'étaient au courant de rien, qu'ils connaissaient Korda simplement comme l'ami de cœur de leur patronne. Bien. L'un des agents fédéraux, qui était resté au bureau à la demande de Kersifery, avait notifié sa garde-à-vue à Korda, et ensuite il était parti en laissant un petit mot sur le dossier :

Akkar, je dois rentrer chez moi. Téléphone-moi si tu as besoin d'aide.

Kersifery se dit en ricanant qu'il n'était pas le seul à être mécontent de son affectation à Haverstad. Le plus mécontent de tous étant d'ailleurs leur chef, l'inspecteur divisionnaire Kneçht, qui avait carrément refusé de travailler sur l'affaire.

Les trois marins avaient dit aux klelwaks qui les avaient interrogés qu'ils voulaient rentrer sur le bateau et y attendre leur patronne. C'était le seul endroit où ils pouvaient aller dormir. Kersifery se demanda s'il était raisonnable de les laisser faire. N'était-il pas en train de faire un erreur qu'il regretterait amèrement plus tard ? Finalement, il se dit qu'il n'avait aucune raison de faire garder le bateau par les klelwaks. Ce qui était important, c'étaient les documents de Korda, pas le bateau où on les avait trouvés.

Il restait à Kersifery à interroger Ester Çhodera et Pavel Korda, en présence de l'avocat. Mais il était tard et il avait faim. Il décida de remettre la corvée au lendemain et de rentrer chez lui. Il en avait assez fait pour ce soir.

Maître Hattori, un petit asiatique au visage rond et au costume impeccable, protesta lorsque Kersifery lui dit que les interrogatoires étaient remis au lendemain.

« J'ai des rendez-vous avec plusieurs clients » dit-il d'une voix ferme.

« Ce n'est pas un problème » répondit Kersifery. « La loi dit que les suspects ont le droit d'être assistés par un avocat. Si l'avocat n'est pas là... »

« Dans ce cas, la loi dit que le policier doit l'attendre, pendant quatre heures s'il le faut. Je suis prêt à venir demain pendant l'heure du déjeuner » répliqua l'avocat. « De plus, je me suis déjà entretenu avec Korda, et aussi avec Ester, pendant que vous rédigiez le procès-verbal de perquisition. Si les auditions durent longtemps, je suis prêt à revenir le soir. Et ce soir, je suis totalement disponible. Toute la nuit s'il le faut. »

Kersifery réfléchit. Il se sentait fatigué mais autant en finir une fois pour toutes. Et puis, il valait mieux interroger les suspects dès ce soir, quitte à les interroger de nouveau le lendemain si quelques chose clochait.

« D'accord, Maître, vous avez raison. Je vais les interroger ce soir. Mais j'aurai peut-être besoin de les interroger à nouveau demain. A l'heure du déjeuner, puisque vous êtes disponible à cette heure-là. Pour une affaire de cette importance, je ne peux pas me permettre de bâcler les interrogatoires. »

Hattori venait du Niémélaga, comme tous les cyborgs du Lakùr. Il disait être d'origine japonaise, apparenté aux quelques habitants du Lakùr nommés eux aussi Hattori, et qui étaient des descendants de pêcheurs et commerçants japonais installés au Lakùr depuis le début du vingtième siècle, bien avant que l'archipel ne devienne aneuvien. Si ce que disait l'avocat était vrai, ses liens de parenté avec les Hattori du Lakùr remontaient à plusieurs générations et étaient invérifiables.

Kersifery aimait bien l'avocat. Comme tous les cyborgs, Hattori était fiable, prévisible, compétent, courtois et de bonne volonté. Des qualités qui manquaient chez beaucoup d'humains.

« Maître » dit Kersiféry « Je vais aller dîner rapidement dans un restaurant du port. Ensuite je vais interroger Korda, disons dans une demi-heure. On fait comme ça ? »

Hattori hocha la tête avec un grand sourire qui illumina son visage rond et ridé.


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MessageSujet: Re: Mels à Haverstad   Mar 20 Nov 2012 - 22:27

Kersifery fit venir Korda dans son bureau, accompagné par un klelwak et par l'avocat Hattori, vers vingt heures trente. La ville était déjà presque silencieuse, et pourtant dans les usines du quartier du port les robots-machines travaillaient sans cesse, et les bars de la Republikplas avaient encore des clients. Certains établissements, où l'on trouvait des gynoïdes, resteraient ouverts toute la nuit.

Le policier fit asseoir Korda en face de sa table de bureau. Korda avait dîné d'un sandwich et d'un verre d'eau, il avait l'air calme, ni angoissé ni agressif. Son avocat, impeccable dans son costume gris, s'assit à côté de lui. Le klelwak s'installa sur sa chaise habituelle, devant la fenêtre.

Kersifery se mit à poser à Korda, d'un ton neutre, les questions qu'il avait préparées d'avance, tout en tapant les réponses sur le clavier de son ordinateur.

Lorsque Kersifery lui montra les documents trouvés dans sa cabine, documents qui l'impliquaient directement dans plusieurs attentats à la bombe et vols à main armée, Korda se raidit :

« Ces documents ont été placés par quelqu'un dans mes affaires. Ce sont des faux » dit-il d'une voix ferme.

« Et votre écriture, sur la plupart des pages manuscrites ? »

« Ce n'est pas mon écriture. Ça y ressemble, mais ce n'est pas moi. Vous êtes graphologue, Monsieur l'Inspecteur ? » demanda Korda sur un ton ironique qui déplut fortement à Kersifery.

Hattori intervint : « Il n'y a pas de preuve contre mon client, Monsieur l'Inspecteur. Rien que des documents dont l'origine n'a pas été établie. Tant qu'on ne connaîtra pas l'origine de ces documents, tant que leur authenticité n'aura pas été établie, si elle peut l'être, je dis bien si elle peut l'être, Pavel Korda devra être considéré comme innocent, c'est pourquoi je vous demande de le remettre en liberté sur le champ. »

« Je ne vous connaissais pas autant de sympathie pour les militants du KDO, ce mouvement extrémiste, Maître Hattori » dit Kersifery d'une voix un peu lasse.

« Monsieur l'Inspecteur, je vous en prie... Nous les avocats, nous sommes comme les médecins. Quand un médecin soigne un malade, il ne se préoccupe pas de savoir si le malade est un homme sympathique ou antipathique. Il le soigne, c'est tout. De même, quand un avocat est tenu de défendre un suspect, il fait son travail d'avocat. Il défend son client. C'est une question d'éthique professionnelle. »

Kersifery ne répondit rien. Hattori en profita pour poser une question à Korda :

« Eddak Korda, soupçonnez-vous quelqu'un d'avoir mis ces documents dans vos affaires ? »

« Oui, bien sûr ! Cette petite crevure de Mels Vagelen... Il n'y a que lui qui a pu faire ça ! Il me hait parce que j'ai séduit sa tante. »

« Mais comment aurait-il pu confectionner ces documents, qui ont visiblement été faits par quelqu'un qui connaît à fond l'organisation et les méthodes du KDO ? » demanda l'avocat d'une voix doucereuse.

« Il en fait peut-être partie, ce Mels Vagelen... C'est un gosse de riches, il y en a beaucoup comme lui au KDO, paraît-il... Il n'y a pas que des Santois... »

Hattori se tourna vers Kersifery :

« Monsieur l'Inspecteur, vous devez noter ce que mon client vient de dire. »

Kersifery fit ce que demandait l'avocat et mit fin à l'interrogatoire. Il demanda au klelwak d'emmener Korda dans sa cellule et de faire venir Ester Çhodera, que Hattori devait également assister.

L'interrogatoire d'Ester Çhodera fut assez bref. Oui, elle avait donné de l'argent, beaucoup d'argent même, à Pavel Korda, mais c'est parce qu'elle l'aimait, pas pour le KDO, dont elle ne savait rien. Elle n'avait jamais vu les documents, disait-elle. Quand Kersifery lui demanda si elle pensait que son neveu Mels aurait pu fabriquer les documents et les placer dans la serviette de Korda, elle explosa :

« Bien sûr qu'il aurait pu le faire ! Il déteste Pavel ! Il nous veut du mal, la preuve, c'est qu'à cause de lui Pavel et moi nous sommes en garde-à-vue dans ce commissariat ! C'est lui qui devrait être en garde-à-vue, Monsieur l'Inspecteur ! »

Kersifery se dit qu'il allait être obligé d'interroger de nouveau Mels Vagelen, le lendemain matin. La bonne nouvelle, c'est qu'ensuite il pourrait téléphoner au procureur, à Lakib, et avec un peu de chance la procédure serait terminée dans l'après-midi. Il sentait l'affaire tourner en eau de boudin, mais ça lui était égal, parce que ça n'aurait aucun effet, positif ou négatif, sur sa carrière, qui était un peu dans une impasse depuis qu'il avait été affecté à Haverstad.

Après avoir renvoyé la vieille Ester dans sa cellule et pris congé de l'avocat, Kersifery téléphona à Mels pour lui dire de passer au commissariat le lendemain matin.

Comme prévu, le lendemain matin Mels contesta vigoureusement les déclarations de Korda et de Çhodera, et notamment toute sympathie pour le KDO. Dès que le jeune homme fut parti, Kersifery téléphona au procureur.

Il s'attendait à ce que ce dernier lui dise de remettre tout le monde en liberté faute de preuves, mais le magistrat ne l'entendait pas de cette oreille :

« Dites donc, Monsieur l'Inspecteur, c'est quand même grave cette histoire... Des attentats à l'explosif, des vols à main armée... Et ce Korda, il est déjà connu pour quelques bagarres, à ce que vous me dites ? C'est lié aux terroristes santois ? »

« Je n'en sais rien, Monsieur le Procureur. Les affiliations politiques des gens ne sont plus mentionnées dans nos archives. »

« Ecoutez, il faut au moins faire faire une expertise graphologique des documents pour savoir qui les a écrits. Comme Korda risque de s'enfuir, vous me le déférez à Lakib pour ce soir. Il restera en taule au moins le temps que les expertises soient faites, et si c'est son écriture, il est cuit. »

Il y eut un long silence au téléphone, et Kersifery se demanda si la liaison téléphonique était coupée. Finalement, il entendit de nouveau la voix du procureur :

« Çhodera, c'est différent... Elle est liée aux Vagelen, une vieille famille aneuvienne honorablement connue... Son neveu, c'est un Vagelen pur jus. Je sais bien qu'on ne fait pas de justice de classe en Aneuf, bien sûr... Donc, je ne tiens absolument aucun compte de la notoriété de leur famille... »

« Alors, ils vont au trou comme Korda ? » demanda Kersifery.

« Holà, pas si vite... Je vais faire incarcérer Korda parce qu'il faut faire une expertise graphologique, et je ne voudrais pas qu'il disparaisse s'il est coupable. Pour les autres, je ne vois pas de nécessité de les priver de leur liberté. Que Vagelen rentre chez lui au Kanolthe, et la vieille aussi. D'ailleurs, on ne peut rien prouver contre elle. »

« Et son yacht ? »

« Ah oui, son rafiot. Ecoutez, vous l'avez déjà perquisitionné, alors... Rendez-le-lui, ça la consolera d'avoir perdu son chéri. »

Après avoir raccroché, Kersifery téléphona à Mels pour lui dire qu'il pouvait quitter Haverstad. Il l'informa aussi de la remise en liberté d'Ester et de la probable incarcération de Korda. Ceci fait, il fit libérer Ester, et il prit de nouveau son téléphone pour prévenir Forlon Hattori.

« Pavel Korda aura besoin de moi devant le procureur » dit l'avocat. « Cela vous gêne-t-il que j'accompagne mon client dans le fourgon cellulaire ? Je ne voudrais pas arriver en retard au Palais de Justice de Lakib. »

« Ce n'est pas réglementaire, Maître. L'administration doit vous payer lorsque vous êtes avec votre client, même dans un fourgon. Le contrôleur financier n'acceptera pas de vous payer pendant qu'on vous transporte. »

« Je vois et je comprends. Heureusement, nous les cyborgs, nous avons des jambes qui sont des machines. Littéralement. Je vais prendre un voleteur à pédales. Ils seront un peu surpris de me voir atterrir sur le toit-terrasse du palais, mais je l'ai déjà fait une fois. Et comme ça, je pourrai rentrer à Haverstad avant minuit. »
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Vilko
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MessageSujet: Re: Mels à Haverstad   Jeu 22 Nov 2012 - 19:48

Pavel Korda se retrouva incarcéré provisoirement, sur décision du procureur, à la maison d'arrêt de Lakib, en attendant que l'expert-graphologue rende son rapport. Mais il n'y avait pas d'expert-graphologue au Lakùr, vu la faible population de l'archipel. Il avait fallu faire appel à un expert de Sfaraaies, sur la grande île ("le continent" comme disent les Aneuviens) à plusieurs milliers de kilomètres au sud-ouest.

Les conditions de détention étaient assez correctes. Korda partageait une cellule avec un petit trapu nerveux, natif de Lakib, d'origine polynésienne comme la plupart des habitants de l'archipel, qui s'était retrouvé en prison pour avoir blessé un homme avec un couteau lors d'une rixe. Korda et lui se parlaient à peine, malgré leur promiscuité forcée.

Ce qui gênait le plus Korda, c'est que son manuscrit, le brouillon de sa thèse de doctorat, lui avait été retiré, l'expert en ayant besoin comme document de comparaison. Korda avait obtenu du papier et des crayons, et avait entrepris de reconstituer de mémoire l'essentiel de sa thèse. Jusqu'à ce qu'un jour Forlon Hattori, qui était toujours son avocat, vienne lui rendre visite.

L'entrevue eut lieu dans une salle aux murs de béton nu, sans fenêtre, uniquement meublée d'une table de bureau et de quelques chaises. La porte était restée ouverte, pour que le garde de service puisse surveiller les deux hommes.

L'avocat portait son habituel costume gris. « J'ai de bonnes nouvelles pour vous » dit-il sans ambages à Korda. « Les noms qui figurent sur cette liste vous disent-ils quelque chose ? »

Il posa à plat sur le bureau, face à Korda, une feuille de papier sur laquelle figuraient une douzaine de noms, écrits à la main.

« Peut-être... » dit Korda d'une vois hésitante. « Ce sont des noms aneuviens assez courants... »

L'avocat sourit, en plissant ses yeux bridés :

« Allons, je ne les ai pas inventés, ils étaient dans les documents que l'Inspecteur Principal Kersifery vous a montrés dans son bureau, le jour de votre arrestation à Haverstad. Mais j'oubliais, ces noms ne vous disaient rien à l'époque... Il est normal qu'ils ne vous disent toujours rien aujourd'hui. Eh bien figurez-vous que ces messieurs ont tous reçu la visite d'un de mes confrères, qui leur a donné de vos nouvelles, et qui les a vivement encouragés à émigrer au Niémélaga. Ce qu'ils ont fait avec une célérité impressionnante. »

« Ça m'étonnerait. Aucun d'entre eux ne parle dibadien. »

« C'est vrai. C'est pourquoi ils bénéficient d'un programme spécial. Ils émigrent d'abord, et seulement ensuite ils apprennent le dibadien, en immersion totale. Pour eux, l'immersion totale a lieu en ce moment même dans la milice dibadienne, où ils auront l'honneur de servir pour de bon dans un an environ, lorsqu'ils auront appris les bases de la belle langue dibadienne. »

« Je ne comprends pas, Maître. Quel est l'intérêt du Niémélaga de faire venir des militants du KDO à Dibadi ? »

« C'est pourtant évident. Le Niémélaga est un pays maudit par les nations du monde. Il n'est pas vraiment indépendant, c'est un protectorat padzalandais, et, bien qu'il ait obtenu de garder des diplomates à l'étranger, sa politique étrangère est sous tutelle padzalandaise. Beaucoup de gens se demandent où sont passés les cent millions d'êtres humains qui habitaient autrefois ce qui est aujourd'hui le Niémélaga, et dont le nombre a été brutalement réduit à quelques millions, qui habitent tous à Dibadi. L'explication officielle, selon laquelle près de cent millions de personnes ont fui à l'étranger et se sont intégrés aux populations d'accueil sans laisser de traces, laisse sceptique beaucoup de gens. C'est choquant, n'est-ce pas, que les gens ne croient plus les explications officielles, même celles des cyborgs, mais c'est comme ça. Nous vivons une bien triste époque et ça ne s'arrange pas. Bref, le Niémélaga est parmi les nations ce que le KDO est parmi les partis politiques aneuviens, à savoir un pestiféré. »

Korda essaya de comprendre les implications de ce que disait le petit avocat.

« Maître, pourquoi me dites-vous tout ça ? Vous être un Aneuvien, non ? »

« Certes, et j'en suis fier. Je suis même un peu nationaliste, comme la plupart des Aneuviens. Mais il se trouve que je suis d'origine niémélagane, malgré mon nom japonais. Je descends de Japonais installés à Dibadi depuis la fondation du Niémélaga, et j'ai quelques lointains cousins ici au Lakùr, où le nom de Hattori est encore porté par quelques familles. »

« Je ne pouvais pas le deviner, Maître Hattori. »

« Je m'en doute. Revenons au Niémélaga et au KDO. Le Niémélaga essaye de se faire accepter comme un pays normal par les nations du monde, mais c'est difficile. Si le KDO était au pouvoir en Aneuf, il n'y aurait pas de problèmes. Entre parias, on se soutient. Le Niémélaga a de très bonnes relations avec tous les tyrans de la planète. Et les anciens du KDO font généralement de très bons miliciens. »

Korda regarda l'avocat d'un air ébahi.

« Bien sûr, le KDO n'a rien à voir avec tous ces tyrans » se hâta de dire Hattori. « C'était juste une comparaison. Le KDO est mal vu en Aneuf, comme les tyrans dans le monde, mais la comparaison s'arrête là, bien sûr. »

« Oui, oui, je sais. Mais puisque vous parliez des tyrannies... J'ai vu à la télé que le Niémélaga accueille les jeunes femmes des minorités qui se font massacrer dans les Etats des tyrans. »

« Je vois que vous êtes un homme bien informé, Pavel Korda ! En effet, le Niémélaga accepte des immigrants de presque tous les pays du monde, dans le but de se reconstituer une population humaine, dont il a besoin pour se faire accepter parmi les nations. Mais il y a plus d'immigrants hommes que d'immigrantes. Alors, les Niémélagans demandent aux divers dictateurs psychopathes et génocidaires qui prolifèrent à notre époque d'épargner les jeunes femmes, et de les leur envoyer comme réfugiées. Tout le monde y gagne : des femmes arrivent à Dibadi, comme épouses potentielles pour les immigrants, et les tyrans se débarrassent des minorités qui les gênent. »

Korda ne put s'empêcher de rire. L'avocat se contenta d'un sourire de chat :

« Le Niémélaga y gagne aussi autre chose : des relations diplomatiques, non seulement avec les Etats des tyrans, mais aussi avec d'autres nations, heureuses que le Niémélaga fasse de son mieux pour atténuer la misère du monde. »

Korda s'excita soudain :

« Si un jour le KDO prend le pouvoir en Aneuf, le Niémélaga pourra accueillir quelques milliers de femmes Teheubs. Pour commencer. Et aussi quelques dévergondées sans moralité, si ça ne gêne pas les cyborgs. »

« Pour ce que je peux en savoir, absolument rien ne les gêne » répliqua l'avocat.

La conversation dévia ensuite sur les aspects techniques du dossier pénal de Korda. Avec le départ pour le Niémélaga des militants du KDO les plus impliqués dans les attentats et les vols à main armée, il n'y avait plus de témoins ayant participé aux actions, et moins de preuves matérielles. Du moins, si les militants avaient pris soin de se débarrasser de leur matériel avant de quitter le pays : explosifs, armes à feu, listes de gens à abattre et d'objectifs à faire sauter...

Korda savait qu'il risquait quand même d'être condamné, car parmi les documents, il y avait des rapports qu'il avait fait pour lui-même. Ces rapports décrivaient en détail les attentats auxquels il avait participé en tant que membre actif de la cellule MT (Mator Teheubene = Tueurs de Teheubs) du KDO. On pouvait dire qu'il avait signé par anticipation ses propres aveux.

Hattori suggéra à Korda de plaider la mythomanie : il avait lu des articles de presse concernant les attentats, et sous l'effet de l'exaltation il avait écrit des rapports dans lesquels il faisait comme s'il les avait lui-même commis.

Mais après en avoir discuté, ils convinrent tous les deux que les juges aneuviens risquaient de ne pas être convaincus. C'était une stratégie du désespoir à ne mettre en œuvre qu'en tout dernier recours, et qui risquait fort d'échouer.

« Mais » ajouta l'avocat « souvent il suffit d'instiller le doute dans l'esprit des jurés. Si cela ne suffit pas pour faire acquitter un accusé, cela suffit au moins pour réduire considérablement sa peine. Ce sera toujours ça de gagné. »

Après le départ de l'avocat, et pour la première fois depuis son arrestation, Korda se surprit à espérer qu'il pourrait retrouver sa liberté dans un délai raisonnable.

Pavel Korda et Ester Çhodera s'écrivaient souvent. La vieille dame, qui était retournée au Kanolthe, envoyait de l'argent et des douceurs à Korda, qui en avait bien besoin.

Les semaines et les mois passèrent. Hattori venait régulièrement voir Korda à la maison d'arrêt. Il lui annonça un jour que l'expert-graphologue avait enfin rendu son rapport, et il était très défavorable à Korda, qui était clairement identifié comme ayant rédigé de sa main la plupart des documents saisis par la police. L'enquête sur les faits révélés dans les documents se poursuivait dans les Santes et dans la Pande, et en attendant Korda restait détenu à Lakib.

« Mais j'ai aussi une bonne nouvelle » dit l'avocat. « Vous ne le savez peut-être pas, mais j'échange régulièrement des courriers électroniques avec Ester Çhodera. Je lui ai suggéré de vous désigner comme héritier unique, à la fois pour vous prouver son amour et pour montrer sa haine à ce jeune idiot de Mels Vagelen, et accessoirement à toute la famille Vagelen, qui la traite comme une pestiférée depuis que cette histoire a commencé. Et elle l'a fait ! Vous êtes son héritier ! »

« Maître, vous êtes parfait ! » s'exclama Korda.

« Mais non mais non, je fais juste mon métier... Ester Çhodera n'est plus très jeune. Si elle meurt, Pavel Korda, militant du KDO, incarcéré en attendant d'être jugé comme terroriste, devient l'un des actionnaires principaux de la firme Haxvag, l'un des fleurons industriels et technologiques de l'Aneuf... Je ne vous dis pas la tête qu'ils feraient au gouvernement ! »

« Mais si je reste en taule toute ma vie, à quoi ça me servira ? » demanda Korda.

« A vous venger de l'Aneuf qui vous traite comme un criminel alors que vous êtes un militant. Je connais un homme d'affaires haverstadais, d'origine niémélagane comme moi, qui vous rachèterait vos actions Haxvag. Le prix payé serait certes modeste, mais je vous garantis qu'au bout de quelques années, au maximum cinq, vous auriez votre ticket pour Dibadi. »

« Cinq ans, c'est trop long. Et qu'est-ce qui me dit que la vieille ne va pas vivre cent ans ? »

L'avocat baissa la voix :

« Le démon l'a déjà choisie. »

Il avait parlé en ptahx, une langue morte depuis longtemps, mais que Korda avait étudiée pendant ses études de linguistique. Apparemment, parler ptahx était une précaution pour ne pas être compris par le garde lakùrien.

L'avocat était plutôt petit et frêle même pour un asiatique, il faisait bien trente centimètres de moins que Korda, et il devait être au moins aussi vieux qu'Ester. Korda se surprit à trembler en pensant que son destin dépendait de ce nabot retors, qui se disait aneuvien, japonais, niémélagan ou lakùrien quand ça l'arrangeait. Et si c'était une arnaque ? D'habitude, c'était lui, Korda, qui arnaquait les autres.

« Vous parlez le ptahx ? » demanda Korda d'une voix soudainement étonnée.

« Quelques mots seulement, glanés dans des livres. Bon, vous me faites confiance ou pas ? »

« Maître, je n'ai pas le choix. Donc je fais comme si je vous faisais confiance. »

« Je n'en attendais pas moins de vous, Eddak Korda. Tenez, j'ai un cadeau pour vous. »

L'avocat sortit de son attaché-case un livre de poche assez épais, et le tendit à Korda, qui l'examina. C'était l'édition aneuvienne d'un manuel de dibadien. Korda regarda d'un air songeur le curieux alphabet dibadien, totalement indéchiffrable pour lui.

« Apprenez bien le dibadien, Pavel, et avec les qualités que vous avez je vous prédis un avenir brillant dans la milice dibadienne » dit l'avocat. « De plus, c'est une belle langue, en tant que linguiste vous ne pourrez pas vous empêcher de l'aimer. »

Comme si une pensée lui traversait soudainement l'esprit, il ajouta :

« Si Ester Çhodera avait le malheur de mourir, ça arrangerait bien le gouvernement que vous mouriez vous aussi, et il faut s'attendre à tout quand de gros intérêts sont en jeu. Pour ces Messieurs du gouvernement, l'intérêt supérieur de l'Aneuf vaut bien la vie d'un terroriste du KDO. Pour vous protéger, vous devez rédiger votre testament, et désigner un héritier. Si vous mouriez intestat, c'est à dire sans faire de testament, tous vos biens reviendraient à l'Etat. En tant que contribuable et que patriote aneuvien, je n'y verrais pas d'inconvénient, mais en tant qu'avocat, je préfère éviter qu'un de mes clients soit retrouvé un matin pendu dans sa cellule. Le gouvernement n'aura aucun intérêt à vous voir mort si l'héritage d'Ester Çhodera lui échappe quand même. »

Korda n'avait jamais pensé à faire un testament. Il n'avait que vingt-trois ans, et il n'était pas riche.

Hattori continuait de parler :

« Pour gagner du temps, j'ai déjà rédigé votre testament, vous n'avez qu'à le signer avec moi, puisque je suis votre avocat. Dans ce testament, vous désignez Klara Ishihara comme étant votre héritière universelle. »

« Une Japonaise ? C'est une parente à vous ? »

« Pas du tout, bien qu'elle habite à Haverstad, comme moi. Pour que vous n'ayez pas l'air d'un idiot si on vous demande qui c'est, j'ai mis sa photo et son curriculum vitae dans cette enveloppe, que je vous remets. »

« C'est une blague ou quoi ? Si je meurs, c'est une gonzesse que je ne connais même pas qui hérite du magot. Pas très subtil, ça, Monsieur l'avocat. C'est un coup à avoir un accident, ça... »

« Votre imagination vous égare, Pavel Korda ! Votre tante est en très bonne santé et a encore de longues années à vivre devant elle ! Et vous aussi, grand et fort comme vous l'êtes. »

Korda haussa les épaules et signa tous les exemplaires du testament. Il s'en voulait de se laisser manipuler par son nabot d'avocat, mais il sentait bien qu'il n'avait pas le choix. Les pensées et les émotions se mélangeaient dans sa tête : l'espoir que Hattori réussisse à le faire sortir de sa prison, même au prix d'un exil définitif au Niémélaga, la colère à l'idée qu'il était peut-être en train de se faire manipuler, et la peur, terrible, de passer la moitié de sa vie en prison. Il avait déjà décidé, dès le premier jour passé dans sa cellule, que soit il s'évaderait, soit il se suiciderait. Il se donnait jusqu'au jugement pour prendre sa décision.

Alors, autant passer par les conditions de l'avocat. Hattori avait montré son habileté en permettant aux complices de Korda de quitter l'Aneuf avant que la police n'ait le temps de rassembler assez de preuves pour les arrêter. Il leur avait épargné la prison, et rien que pour cela Korda l'aimait bien. De plus, il avait embobiné Ester Çhodera, au profit d'un amant qu'elle aimait toujours, mais qu'elle ne reverrait jamais, du moins tant que l'affaire n'aurait pas été jugée. Pour le procureur de Lakib, en effet, Ester Çhodera restait une suspecte, et il n'était pas question de lui accorder un droit de visite, malgré ses supplications.

Un mois plus tard, Korda fut extrait de sa cellule par deux policiers en uniforme et se retrouva au Palais de Justice, dans le bureau du procureur, où il était déjà passé en arrivant à Lakib. Le procureur n'était pas seul, il était avec un Malyrois en costume de bonne coupe, qui le regardait avec un mépris à peine dissimulé et qui ne se présenta pas.

Korda lui rendit son regard en le toisant de haut.

Le procureur lui apprit d'emblée la nouvelle : Ester Çhodera était décédée trois jours auparavant, au Kanolthe. On l'avait retrouvée noyée dans sa piscine. Korda baissa la tête et jugea plus prudent de ne pas demander de détails.

« Vous saviez qu'elle venait de faire de vous son héritier ? » demanda le procureur d'une voix aigre.

« Oui. »

Au grand soulagement de Korda, le procureur ne lui demanda pas comment il était au courant. Il n'osait pas mentir, mais il ne savait pas si son avocat était censé être au courant. Sans doute que oui, la police avait dû lire les courriers électroniques d'Ester, après son décès.

« Vous êtes maintenant l'un des plus gros actionnaires d'Haxvag » dit le procureur. « Et ça m'emmerde. Ça emmerde aussi beaucoup de gens, des gens très haut placés, à Kesna et ailleurs. Alors, je vous propose un marché, Korda. On vous laissera partir au Niémélaga, pas maintenant mais plus tard, et sous deux conditions : la première, c'est que vous fassiez don de tous vos biens à l'État, notamment vos actions d'Haxvag. Et la deuxième, c'est que vous renonciez à la nationalité aneuvienne. Vous partirez du pays et vous n'y reviendrez jamais. Votre avocat a obtenu du consulat niémélagan à Hocklènge que vous puissiez émigrer au Niémélaga dès votre sortie de prison. »

Le Malyrois parut soudain exploser :

« Et les autres actionnaires ? Ester Çhodera a fait ce qu'elle voulait, mais quand même ! Et la famille Vagelen va réagir, ils sont furieux qu'un terroriste ramasse un bon paquet d'actions, et donc le pouvoir économique, d'une boîte d'optique de précision qui fait la fierté de l'Aneuf ! Ils vont tout faire pour que ce... ce Pavel Korda soit dépossédé de tout. Et puis y a pas que les Vagelen, il y a aussi l'autre branche, la branche Haxon, celle qui s'occupe de la mécanique, avec des partenaires en électronique, comme Laneb et Hatahwa. Le testament doit être invalidé COÛTE QUE COÛTE ! »

« Et vous croyez qu'on n'y a pas réfléchi, Monsieur le Directeur ? » répliqua le procureur. « On a trouvé une solution, une seule, c'est de virer Korda au Niémélaga dès que possible, avec juste les vêtements qu'il portera sur le dos. Et le plus tôt sera le mieux, car il a fait lui aussi un testament, ce petit salopard. »

« Ah oui, Klara Ishihara... »

« Monsieur le Directeur, si Korda mourait sur le champ comme il le mériterait, cette demoiselle, qui a été la maîtresse de plusieurs notables du Lakùr, hériterait d'assez d'actions pour contrôler Haxvag. J'ignorais qu'elle avait des liens avec le KDO. A la place du terroriste, on aurait la briseuse de ménages. Je préfère encore que ce soit l'État qui récupère les actions. »

« J'accepte tout de suite de partir au Niémélaga! » dit Korda, le cœur battant.

« Vous êtes bien pressé, jeune homme. Il faut d'abord terminer l'enquête, ce qui prendra encore quelques mois. On n'est pas pressés, nous. Après, on va vous juger. D'ailleurs, vous prenez dès demain matin l'avion pour Hocklènge. Entre deux policiers, cela va de soi. »

L'avion qui emmena Korda de l'aéroport du Lakùr, à quelques kilomètres à l'est de Lakib, jusqu'à Hocklènge, était un quadrimoteur à hélices d'Anoflog, équipé de moteurs électriques alimentés par des batteries niémélaganes au yeksootch, les seules qui soient assez puissantes pour faire fonctionner des avions. L'un des deux policiers qui escortait Korda était passionné par les avions, et, pendant les longues heures que dura le voyage, il expliqua en détail la situation très particulière de l'aviation civile après l'épuisement des ressources pétrolières :

« Presque tous les avions civils du monde fonctionnent avec des batteries niémélaganes. C'est dingue, non ? » dit le policier. « Mais ça ne rapporte pas grand chose aux Niémélagans. Ils sont obligés, dans le cadre du protectorat, de faire leur commerce en monnaie padzalandaise. »

« C'est-à-dire ? » demanda Korda, qui commençait à s'assoupir.

« Lorsqu'Anoflog veut louer des batteries pour avions, elle est obligée de s'adresser au Niémélaga, qui est le seul pays à en fabriquer. Pour cela, Anoflog doit acheter des sequins à une banque padzalandaise, qui se contente d'écrire "un million de sequins" sur un chèque. En échange de ce chiffon de papier, Anoflog doit donner des virs aneuviens, avec lesquels les Padzalandais achètent des marchandises, en Aneuf ou ailleurs. Mais c'est seulement avec des chèques libellés en sequins que les Aneuviens peuvent louer des batteries niémélaganes. »

« La dépendance énergétique de l'Aneuf vis à vis du Niémélaga ne m'enchante guère » objecta l'autre policier.

« Il ne s'agit pas de dépendance énergétique. Les Aneuviens n'ont pas besoin des Niémélagans pour faire rouler leurs trains ou éclairer leurs maisons. Mais ils en ont besoin pour faire voler leurs avions à des prix raisonnables. On sait faire du kérosène avec du charbon, et même avec des céréales et des algues, mais ça coûte trop cher pour le civil moyen... »

« Et financièrement, les Niémélagans, ils s'y retrouvent comment ? » demanda Korda.

« Avec le chèque d'un million de sequins que leur donnent les Aneuviens d'Anoflog, ils peuvent acheter des marchandises partout, même en Aneuf, puisque le sequin padzalandais est accepté partout, contrairement au ducat niémélagan. Ils ne perdent donc rien dans l'affaire. Les grands vainqueurs sont les Padzalandais, puisqu'ils s'enrichissent sans rien faire grâce au travail des autres. »

Korda se souvint toute sa vie de son voyage en avion, à côté d'un policier bavard mais plutôt bienveillant. Un souvenir agréable, malgré les menottes qu'il dut porter toute la journée, même pour manger et aller aux toilettes.

Les deux policiers connaissaient certainement le motif de son arrestation, mais apparemment ça ne les gênait pas. Korda était un prisonnier bien élevé, pas le genre à faire du scandale dans l'avion, et ça leur suffisait.

C'est peut-être dans cet avion, un peu lent mais presque silencieux, que Korda décida pour de bon d'émigrer au Niémélaga dès qu'il le pourrait. Un pays qui avait donné naissance à quelqu'un comme Forlon Hattori et qui, seul au monde, maîtrisait la technologie du yeksootch, le fameux gaz pensant, ne pouvait qu'être intéressant. Le yeksootch est aussi capable de stocker et convertir l'énergie. Les cerveaux des intelligences artificielles et les batteries pour avion sont faits de yeksootch semi-liquide.

Korda avait lu dans un magazine que personne n'a jamais réussi à reconstituer la formule permettant de fabriquer du yeksootch. Aucun cerveau humain n'est assez puissant pour y arriver, il faudrait l'équivalent d'un QI de 200 ou davantage, et le travail de toute une vie, mais les créateurs des cyborgs y étaient arrivés, eux. C'était un miracle aussi important dans l'histoire de la vie que la mutation qui avait fait naître le premier être humain.

En attendant d'être jugé, Korda passa huit mois en prison à Hocklènge, après les quatre mois passés à Lakib. Il y étudia le dibadien avec frénésie, d'autant plus que l'université lui avait fait savoir que, vu sa situation pénale, son doctorat en linguistique ne serait pas validé, malgré le niveau satisfaisant de sa thèse.

Son nouvel avocat, à Hocklènge, lui avait été recommandé par Forlon Hattori. C'était une femme, d'origine polynésienne, qui conseilla à Korda de tout avouer et de tout miser sur la promesse du procureur de Lakib de le laisser émigrer au Niémélaga. Korda regretta immédiatement son ancien avocat. Il fit tout son possible pour minimiser son implication dans les crimes et délits dont on l'accusait, en mettant sans aucun scrupule tout sur le dos de ses anciens complices, enfuis au Niémélaga, et dont les nouvelles identités étaient inconnues. Il est d'usage, en effet, que les immigrants au Niémélaga prennent des noms dibadiens.

Le jour de son jugement, Korda reconnut Forlon Hattori dans la salle d'audience, à sa grande surprise. Mais son avocate lui dit qu'il était là comme défenseur des intérêts de Mlle Ishihara.

Le procureur santois requéra trois ans de prison indéfiniment renouvelables, mais avec la possibilité d'être libéré à l'issue des trois ans s'il quittait le pays définitivement et faisait don de tous ses biens à la république aneuvienne. Dans un geste de clémence assez inhabituel, le procureur demanda que Korda passe sa détention dans une prison de type A, plutôt que dans une prison de type B, à régime sévère. Ce genre de décision se prend à l'audience, en Aneuf, et ne peut pas être modifié ensuite.

Korda, la gorge serrée, demanda la parole et annonça en pleine audience qu'il allait vendre ses actions Haxvag pour un vir symbolique à Klara Ishihara, comme il en avait le droit.

« C'est qui, celle-là ? » demanda d'une voix forte un membre éminent du clan Vagelen, assis parmi le public.

Le directeur des services fiscaux aneuviens demanda le micro. Korda reconnut le Malyrois qu'il avait rencontré dans le bureau du procureur de Lakib.

Le Malyrois s'exprima sans précautions oratoires superflues :

« Klara Ishihara est une cyborg. Il est impensable qu'une cyborg, même de nationalité aneuvienne, prenne le contrôle, même partiel, de l'entreprise Haxvag, surtout de cette façon. Monsieur le Procureur, je vous demande de tenir compte des intérêts supérieurs de la République. Pavel Korda est un moins que rien. Qu'il disparaisse au Niémélaga comme ses complices, et aujourd'hui même ! »

Les avocats des parties civiles teheubs se levèrent d'un bond et crièrent : « Trahison ! Justice de classe ! C'est une justice pour les riches ! »

Les magistrats se retirèrent pour délibérer. Après deux heures de discussion, ils décidèrent de suivre les réquisitions du procureur. Korda ferait ses trois ans fermes (moins l'année qu'il venait de passer en préventive) dans une prison de type A. Le jour de sa libération, qui serait aussi celui de son départ définitif pour le Niémélaga, ses biens seraient laissés au fonds d'indemnisation des victimes, hormis les actions qu'il détenait chez Haxvag, revendues sur la place de Nevwarkling.

En tenant compte du fait que Korda avait déjà fait un an de préventive, il pouvait espérer sortir deux ans plus tard, à vingt-six ans.

Le lendemain, dans le parloir de la prison, Korda vendit ses actions Haxvag à Klara Ishihara pour la somme d'un vir. Mlle Ishihara, absente, était représentée par Forlon Hattori. L'avocat prit ensuite le train pour Malbœrg, et, toujours au nom de sa cliente, revendit la plupart des actions à divers membres des clans Vagelen et Haxon, pour un prix nettement supérieur à celui du marché. Klara Ishihara ne garda que quelques actions, une façon pour elle de garder un pied dans la firme Haxvag.

Mels reçut lui aussi la visite de Forlon Hattori, qu'il n'avait jamais rencontré auparavant. Il refusa l'offre de l'avocat :

« Je n'en ai rien à faire que cette demoiselle soit actionnaire d'Haxvag. Elle ne peut pas être pire que feue ma tante. Les membres de ma famille sont en train d'enrichir une femme qui n'a rien fait d'autre dans sa vie que séduire ce fou dangereux de Pavel Korda. Vous connaissez cette femme, Maître Hattori ? »

« Oui bien sûr. Nous sommes voisins à Haberstad, c'est pour ça que je défends ses intérêts. Comment dirais-je... C'est une romantique. Korda a une aura maléfique mais puissante. La beauté du diable, pourrait-on dire. Votre tante y a été sensible. Klara aussi. »

« Maître, vous me sous-estimez, pour rester poli. Une cyborg ne peut pas tomber romantiquement amoureuse d'un humain. Pardonnez mon cynisme, Maître, mais je pense qu'une cyborg a réussi à gagner beaucoup d'argent à force d'intrigues. Et vous-même, je suppose que vous aurez une commission ? »

« Evidemment. »

« La Police Politique va trouver cette affaire bien suspecte. Comment Klara Ishihara et Pavel Korda se sont-ils connus ? A Hocklènge, probablement. Mais cela veut dire que Klara Ishihara a eu plus qu'une amitié avec un terroriste. Elle est perdue de réputation, maintenant. »

« On n'a rien sans rien, Eddak Vagelen. Klara était déjà grillée dans la bonne société lakùrienne à cause de sa réputation d'intriguante. Mais elle est riche, maintenant. Plus riche que ne l'était votre tante. Alors ça compense. »

« Et vous, vous êtes maintenant célèbre comme avocat dans tout le Lakùr. Êtes-vous l'avocat le plus riche de votre province, maintenant ? »

« C'est probable. »

Mels éclata de rire.

Deux ans plus tard, un fourgon cellulaire emmena Pavel Korda directement de la prison d'Hocklènge au consulat niémélagan. Il passa un examen linguistique de pure forme, et un employé du consulat l'accompagna jusqu'à l'aéroport. Korda prit l'avion pour Dibadi, pour un très long voyage coupé de nombreuses mais brèves escales. Assis dans son fauteuil, il se répétait sans cesse le nom dibadien que l'employé du consulat lui avait donné : Quamis Mindi... Quamis Mindi...

L'employé lui avait même donné l'étymologie de son nom dibadien : Quamis est un vieux nom amérindien, utilisé comme prénom par les Niémélagans en souvenir de leurs ancêtres linguistiques. Mindi signifie rondelle (di) de métal (min). Lorsqu'ils ont besoin de créer de nouveaux patronymes, les Niémélagans se contentent souvent d'ouvrir un dictionnaire au hasard.


Dernière édition par Vilko le Mer 26 Déc 2012 - 23:01, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Mels à Haverstad   Lun 26 Nov 2012 - 14:42

Extraits du rapport du Directeur Fédéral de la Police Politique au Premier Ministre Fédéral :

Conformément à vos instructions orales, je vous rend compte de mes conclusions concernant ce qui est couramment appelé l'affaire Korda.

Cette affaire a permis l'élucidation de cinq attentats à la bombe commis en Pande et aux Santes contre des objectifs teheubs, attentats qui ont fait quinze blessés, dont plusieurs graves, et trois vols à main armée, commis contre des établissements bancaires dans le Pelljant.

L'enquête effectuée a donc été un succès, et a abouti à la neutralisation des éléments les plus extrémistes du Kynæs Dyfensen Ogsidenten (KDO), et notamment de sa cellule la plus nocive, le Mator Teheubene.

Toutefois, un certain nombre de faits troublants et non résolus sont apparus dans cette affaire :

Fait troublant n° 1. À l'exception de Pavel Korda, arrêté à Haverstad, une grande partie des activistes du KDO impliqués dans les attentats et les vols à main armée ont pu s'enfuir au Niémélaga. Ils ont bénéficié d'un programme spécial du gouvernement niémélagan qui leur a permis d'immigrer dans ce pays sans préalablement connaître la langue dibadienne, qu'ils sont censés apprendre sur place dans le cadre d'une expérience d'immersion linguistique totale. Ce programme est en contradiction totale avec la politique d'immigration officielle du gouvernement niémélagan, qui est de n'accepter que des immigrants parlant le dibadien et s'étant convertis publiquement à la religon konachoustaï.

Mes services ont envoyé au consulat niémélagan à Hocklènge une demande d'information concernant ce programme spécial, préalablement à la demande d'explication envoyée par le Ministère de la Diplomatie. Il apparaît (voir annexe n° 1) qu'il s'agit d'une initiative du ministère niémélagan de la population. Le programme est géré par un collaborateur du ministre.

Il est pour le moins surprenant qu'à ce jour les seuls bénéficiaires aneuviens de ce programme soient des terroristes recherchés par la police. Certains de ceux-ci ont confié à leur entourage, avant de prendre l'avion, que des emplois dans la milice dibadienne, de sinistre réputation, leur avaient été proposés.

Fait troublant n° 2. Les activistes du KDO partis au Niémélaga ont tous pris l'avion pour ce pays sous leurs identités aneuviennes. Mais il apparaît que dès leur arrivée à Dibadi il leur a été donné de nouvelles identités, dibadiennes, que le ministère niémélagan de la population refuse de nous communiquer sans l'accord des individus concernés. Pour des raisons évidentes, ceux-ci refusent évidemment de le faire. Le gouvernement niémélagan se dit lié par une clause du programme spécial, qui est un contrat entre le gouvernement dibadien et les bénéficiaires du programme.

N'y aurait-il pas là une manœuvre visant à empêcher l'extradition de ces individus ?

Fait troublant n° 3. Le décès inexpliqué d'Ester Çhodera. Elle serait décédée d'une crise cardiaque dans sa piscine. Ce décès est tombé à point pour Pavel Korda. J'ai demandé au chef de la police de Malbœrg de faire effectuer une nouvelle enquête, plus approfondie que l'enquête de routine effectuée par le commissariat local. Ester Çhodera était en très mauvais termes avec sa famille, mais il apparaît aussi qu'elle avait eue de longues conversations téléphoniques, et de nombreux échanges de courriers électroniques, avec un avocat cyborg du Lakùr, Forlon Hattori, défenseur de Pavel Korda.

Forlon Hattori a persuadé Ester Çhodera de faire de Pavel Korda son héritier en lui laissant entendre que grâce à cela le nommé Korda pourrait être libéré de sa prison et reviendrait vers elle pour reprendre leur vie commune.

Les juristes consultés par mes services considèrent que Maître Hattori n'a pas violé les règles éthiques en vigueur dans sa profession. Il est malgré tout surprenant, vu ses origines et son statut de notable à Haverstad, qu'il se soit à ce point impliqué en faveur d'un extrémiste, membre actif du KDO. À cause de cela, la Police Politique a ouvert un dossier le concernant.

Fait troublant n° 4. Klara Ishihara avait déjà avant cette affaire un dossier ouvert par la section lakùrienne de la Police Politique. Cette jeune femme, d'origine nippo-niémélagane, et résident en Aneuf comme Forlon Hattori, exerce la profession de femme d'affaires. Elle est domiciliée à Haverstad, dans le même quartier que Forlon Hattori. Contrairement à ce dernier, elle ne prétend pas être citoyenne aneuvienne.

Au Lakùr, Klara Ishihara s'est fait remarquer par sa propension à devenir la maîtresse de notables susceptibles de la faire profiter d'informations confidentielles et de passe-droits. Un agent de la Police Politique du Lakùr a été sanctionné après avoir fourni à Mlle Ishihara des éléments de son dossier politique, et d'autres informations auxquelles elle n'aurait pas dû avoir accès.

Pavel Korda a fait de Klara Ishihara sa légataire universelle. Ces deux personnes n'ont jamais cohabité, et n'ont pu se rencontrer que brièvement, lors de voyages effectués par Mlle Ishihara sur le continent. Mais aucun de mes agents n'a réussi à trouver un seul témoin ou un seul indice d'une rencontre effective entre Klara Ishihara et Pavel Korda. Mlle Ishihara n'a pas rendu visite une seule fois à Pavel Korda lors de son emprisonnement, et elle ne lui a pas écrit non plus : toutes les communications ont eu lieu par l'intermédiaire de Forlon Hattori.

Mlle Ishihara étant une voisine et amie de Forlon Hattori, la détermination avec laquelle Maître Hattori a œuvré en faveur de Pavel Korda devient alors compréhensible.

L'hypothèse selon laquelle Mlle Ishihara serait une sympathisante du KDO, voire même une adhérente secrète, n'est pas tenable. Elle n'a en effet jamais rencontré aucun des membres identifiés du KDO. Par ailleurs, les rapports de la Police Politique la concernant la décrivent tous comme étant politiquement opportuniste, voire cynique. L'hypothèse d'une manœuvre visant à prendre le contrôle de la firme Haxvag, ou, à défaut, de s'enrichir à ses dépens, apparaît la plus vraisemblable.

Cette manœuvre aurait été ourdie par Mlle Ishihara et par Maître Hattori. Il est à noter que tous deux se sont considérablement enrichis grâce à cette affaire, aux dépens de la firme Haxvag, même si aucune illégalité ne peut leur être reprochée.

Fait troublant n° 5. Tous les faits mystérieux de cette affaire impliquent soit le Niémélaga, soit deux résidents niémélagans en Aneuf. Il est possible que Klara Ishihara et Forlon Hattori soient des agents des services secrets niémélagans. C'est pourquoi j'ai demandé au contre-espionnage de mettre les nommés Ishihara et Hattori sous surveillance discrète mais permanente.
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MessageSujet: Re: Mels à Haverstad   Mer 28 Nov 2012 - 23:28

Lorsqu'il avait été entendu une dernière fois au commissariat de police d'Haverstad par l'Inspecteur Principal Kersifery, Mels Vagelen avait demandé à ce dernier s'il pouvait récupérer son appareil photo, qu'il avait oublié sur le bateau d'Ester Çhodera. Le policier avait répondu qu'il fallait attendre la décision du procureur et lui avait demandé de lui téléphoner le lendemain.

Le lendemain matin, Mels avait téléphoné à Kersifery. Le policier l'avait informé que Pavel Korda avait été déféré devant le Procureur de la République à Lakib. Ester Çhodera avait été remise en liberté.

« Et mon appareil photo ? » demanda Mels.

« Ester Çhodera a pu récupérer son bateau » répondit le policier. « C'est à elle que vous devez vous adresser. »

Mels n'avait guère envie d'affronter sa tante, mais il se força à se rendre sur le port. Il savait qu'il y a beaucoup de choses qu'on peut obtenir simplement en les demandant, et il estimait que son appareil photo en faisait partie. Mais à sa grande déception, en arrivant sur le quai du port de plaisance il vit le le bateau d'Ester, le Wod Àt Kanolthen, virer gracieusement en direction du large.

« Ce n'est pas grave, je la reverrai au Kanolthe » se dit-il.

Une heure plus tard, Mels paya son séjour à l'hôtel Àt Upòlat àt Zhiraṅdun, et il prit le train pour l'aéroport du Lakùr, situé à quelques kilomètres de Lakib, avec changement à Tetœt.

Un vol Anoflog en direction de Malbœrg était prévu pour le lendemain. Mels passa une nuit mélancolique et solitaire dans un hôtel situé à proximité de l'aéroport, où il essaya sans grand succès de se détendre en lisant des magazines.

Il ne vit aucun klelwak dans l'aéroport ni à l'hôtel. Au Lakùr, la présence de ces créatures est restreinte à Haverstad et sa région. Aussi bien par raison que par instinct, les Aneuviens se méfient des humanoïdes non-humains comme les klelwaks. Ils se méfient tout autant des humanoïdes pseudo-humains que sont les cyborgs. La plupart des Aneuviens considèrent que les cyborgs niémélagans ne sont même pas des cyborgs au sens strict du terme, mais des androïdes. Autrement dit, des robots. Ils ne leur accordent jamais le statut de citoyens, et seule la province du Lakùr leur donne le statut, révocable, de résidents étrangers. Si bien que tous les Niémélagans qui travaillent en Aneuf sont obligés d'avoir un domicile à Haverstad. Sauf les diplomates, autorisés à résider à Kesna, la capitale fédérale, dans la province des Santes.

Mels, plus que la plupart des Aneuviens, qui n'ont jamais vu un klelwak et ne pensent jamais au Niémélaga dans leur vie quotidienne, savait que sans la technologie niémélagane il n'y aurait plus d'aviation civile en Aneuf depuis longtemps : le kérosène était devenu beaucoup trop cher, depuis plus d'un siècle. Les avions militaires, peu nombreux, fonctionnaient avec diverses variétés de biocarburants, et les avions civils, revenus aux bons vieux moteurs à hélices, avaient été équipés de moteurs électriques mûs par des batteries au yeksootch, que seuls les Niémélagans savent fabriquer. Car même les batteries au lithium sont incapables de fournir l'énergie nécessaire pour maintenir un avion en vol.

« C'est bien la seule raison pour laquelle l'Aneuf a des relations commerciales et diplomatiques avec le Niémélaga, malgré la guerre d'extermination qui a eu lieu chez eux... » se dit Mels.

Le lendemain matin, il prit l'avion pour l'aéroport de Vovryt, qui dessert la ville de Malbœrg, capitale du Kanolthe. Un tramway l'emmena de Vovryt à la gare de Malbœrg, où il prit le train jusqu'à Laṅzane. Un bus le déposa près de la maison de ses parents, chez lesquels il vivait encore car cela faisait peu de temps qu'il avait terminé ses études et pris un emploi chez Haxvag. Laṅzane, c'était chez lui, la ville où il habitait et où il travaillait.

Pendant le dîner, il passa un long moment à expliquer à ses parents ce qui s'était passé. Son père était outré :

« Je savais qu'Ester s'était entichée d'un étudiant, quelle honte pour la famille... Mais en plus, c'est un terroriste... Elle nous aura tout fait, celle-là. Et il est en prison, tu me dis ? »

« Oui, sauf si le Procureur de la République, à Lakib, l'a remis en liberté. Mais vu la gravité des accusations, c'est peu probable. »

« Ça servira de leçon à Ester. »

Avant de se coucher, Mels envoya un message électronique à sa tante, pour lui demander de lui rendre son appareil photo. La réponse ne tarda pas à arriver, concise mais parfaitement claire :

A NEÇHDÆNET!!!

Mels en conclut, avec un pincement de cœur, qu'il ne reverrait jamais son appareil photo. Dommage, c'était un Haxvaflex H994, ce qui se faisait de mieux dans cette gamme chez Haxvag.

Quelques mois plus tard, Mels apprit le décès d'Ester, découverte noyée dans sa piscine à Malbœrg. Il apprit aussi, quelques jours plus tard, qu'avant de mourir Ester avait légué tous ses biens à Pavel Korda. Comme tous les Vagelen, il sentit une onde de rage et de colère le traverser.

L'avocat des Vagelen parvint à obtenir du Fichier Fédéral des Testaments les coordonnées du notaire choisi par Ester Çhodera pour gérer ses biens en cas de décès. Ce fut d'ailleurs le notaire, un nommé Tymelas Tuwata, de Malbœrg, qui le contacta le premier, ainsi que tous les autres Vagelen. La famille de la défunte était censée s'occuper des obsèques, Pavel Korda, l'héritier choisi, étant dans l'impossibilité de se libérer...

Les Vagelen sont des gens sérieux, qui ont le sens du devoir. Ils offrirent à Ester Çhodera une dernière demeure, une tombe marquée d'un simple panneau à son nom, du style habituellement réservé aux indigents, dans un cimetière aussi éloigné que possible de Malbœrg et de Laṅzane. Aucun Vagelen n'assista à son enterrement.

Mels se dit qu'il pourrait peut-être, au moins, récupérer son appareil photo. Il envoya un courrier électronique au notaire, qui lui répondit qu'en effet un appareil de ce type figurait dans la liste, très exhaustive, qu'il avait faite des biens laissés par la défunte. L'appareil appartenait désormais à Pavel Korda, comme tous les biens ayant appartenu à Ester Çhodera, sauf si Mels Vagelen apportait la preuve du contraire. Mels prit une demi-journée de congé et se rendit chez le notaire avec la facture de l'appareil.

Tymelas Tuwata était un Polynésien de taille moyenne, aux larges épaules et au visage rond et avenant. Il reçut Mels dans son vaste et luxueux bureau, installé dans le quartier des affaires de Malbœrg. Visiblement, le notaire était un homme prospère.

Il examina avec attention la facture que lui présenta Mels.

« Il y a un problème » dit-il d'une voix hésitante. « Maître Forlon Hattori, un avocat d'Haverstad, défend les intérêts de Pavel Korda. Nous sommes en contact pour gérer la succession Çhodera. Maître Hattori estime qu'une facture n'est pas une preuve suffisante de propriété. Il pense que vous avez donné cet appareil à votre tante, et qu'elle en était donc propriétaire, ce qui signifie, si c'est vrai, que l'appareil photo appartient désormais à Pavel Korda. »

« Mais c'est n'importe quoi ! Mes parents peuvent témoigner que c'est mon appareil ! »

« Monsieur Korda a dit à son avocat qu'il vous a vu offrir l'appareil à votre tante... Si vous voulez récupérer votre appareil, vous devez aller devant les tribunaux. Maître Hattori a été très clair. »

« Ce Forlon Hattori, il fait du zèle ! Il aide un terroriste à me voler ! C'est incroyable ! Il se prend pour qui, cet avocaillon japonais ! » dit Mels, qui commençait à s'énerver.

« Maître Hattori n'est pas japonais. Il est niémélagan. J'ai vérifié auprès de l'annuaire fédéral des avocats. Mais il m'a dit qu'il était aneuvien de cœur. »

« Il a une drôle de façon de le montrer ! »

« Écoutez... » dit le notaire en clignant les yeux « Maître Hattori nous mène tous en bateau. Je vais vous dire pourquoi. J'ai une sœur qui est parti à Dibadi, au Niémélaga. Nous nous écrivons parfois. »

« C'est une drôle d'idée, pour une Aneuvienne, d'aller vivre à Dibadi. Si ce n'est pas indiscret... Elle devait avoir une raison particulière » dit Mels.

Le notaire baissa les yeux et ses épaules s'affaissèrent :

« Ma sœur est la honte de la famille... D'abord toxicomane, ensuite trafiquante de drogue pour payer ses doses. Voleuse et escroc, aussi. Prison de type A, rechute et récidive. Plusieurs fois. Elle vivait avec un tueur, il en a fait sa complice. Finalement, prison de type B. L'horreur absolue. Elle a appris un peu de dibadien en prison. En tant que femme, elle n'a eu besoin que d'apprendre quelques mots et à déchiffrer l'alphabet. L'examen de dibadien est plus facile pour les femmes, il y a peu de femmes qui souhaitent aller vivre à Dibadi. »

« Sauf si elles meurent de faim, ou si elles sortent d'une prison de type B » dit Mels en hochant la tête.

« Exactement. Vous avez l'air d'être quelqu'un de bien. Alors, je vais vous dire une chose : aucun Niémélagan ne s'appelle Hattori. Ou Müller, ou Rodriguez, ou Ben Ali. Aucun. Ils ont tous des noms dibadiens. Ma sœur ne s'appelle plus Anita Tuwata, mais Tagi Quatiako. »

« Mais si elle revenait ici, votre sœur reprendrait son ancienne identité, je suppose. »

« Vous oubliez un détail important, Monsieur Vagelen. Il n'y a pas de passeport pour les gens ordinaires, au Niémélaga. C'est le pays d'où on ne ressort jamais. Sauf les cyborgs. Eux seuls peuvent voyager. Et leurs passeports sont sous leur identité niémélagane. Toujours. »

« Et qu'est-ce que vous en concluez, Maître Tuwata ? » demanda Mels, un peu troublé.

« Que Forlon Hattori ne s'appelle pas Forlon Hattori. Vous savez, un cyborg ce n'est pas rien. Ces gens-là imposent à Dibadi leur langue, leur alphabet et leur religion. Ils sont peut-être dix mille à Dibadi, au maximum, face à neuf millions d'humains, et ils les gouvernent d'une main de fer. Peut-être que Forlon Hattori est vraiment d'origine japonaise. Je veux bien le croire. Mais ce qui est sûr, c'est qu'à Dibadi il porte un nom dibadien. Son nom de citoyen niémélagan, son vrai nom, ne peut pas être japonais. »

« Et quel est l'intérêt pour lui de se faire passer pour un Japonais ? »

« Ne pas se faire repérer comme cyborg » dit le notaire.

« Comment savez-vous que c'est un cyborg ? »

« Au Niémélaga, seuls les cyborgs peuvent voyager à l'étranger. Tous les pays du monde demandent un visa aux Niémélagans. Pour avoir un visa il faut un passeport, et pour avoir un passeport il faut être un cyborg. »

« Maître Tuwata, est-ce que la police sait que Forlon Hattori est un cyborg qui vit en Aneuf sous un faux nom ? »

« Peut-être. De toute façon, ce n'est pas moi qui leur dirais. Vous voyez ce bureau ? Je me fais pas mal d'argent, ici. Mais ça ne fera pas revenir Anita. La prison de type B, ici en Aneuf, c'est affreux. Ma sœur a préféré Dibadi, rien qu'à la pensée de risquer d'y retourner. C'est tout dire. »

Mels sortit de l'étude de Maître Tuwata et décida d'oublier toute cette histoire. Il rentra chez lui et se plongea dans ses recherches en optique. C'était terrible à dire, mais dans ce monde où l'énergie était devenue hors de prix depuis plus d'un siècle, dans tous les pays la recherche scientifique et technique avait été sacrifiée aux nécessités financières. Sauf chez Haxvag, ce qui avait un effet inattendu : l'entreprise suscitait bien des convoitises. Mels soupçonnait le Niémélaga de manipuler Pavel Korda par l'intermédiaire de Forlon Hattori, l'avocat-cyborg.

Huit mois plus tard, Mels apprit que Korda avait vendu ses actions Hawvag à une nommée Klara Ishihara, dont l'avocat était Forlon Hattori. Ses soupçons se confirmaient.

Lorsque Forlon Hattori vint le voir pour lui proposer de racheter au prix fort une partie des actions Haxvag détenues par sa cliente Klara Ishihara, Mels refusa tout net, mais il fit durer la discussion assez longtemps pour que la demi-douzaine de caméras Haxvag dissimulées dans son bureau aient le temps de filmer toute la scène. Il les avait installées juste avant l'arrivée de l'avocat.

Plus tard, il visionna plusieurs fois les vidéos, étudiant chaque geste, chaque parole de l'avocat. Hattori avait tout d'un humain, dans ses mimiques et son langage corporel, mais la caméra à infra-rouge indiquait que Hattori était une créature à sang-froid, ou plutôt, une machine dépourvue de sang. Le corps de l'avocat était toujours à température ambiante, contrairement à celui de Mels.

« J'ai la preuve que je voulais » se dit Mels. « Hattori est un cyborg. Ce n'est pas illégal, pour ce que je peux en savoir, donc je peux garder cette information pour moi. »

Il tapa sur son ordinateur un petit compte-rendu de l'entretien, auquel il joignit les vidéos, et il n'y pensa plus.

Deux ans plus tard, Mels apprit par ses parents que Pavel Korda avait quitté la prison d'Hocklènge pour partir définitivement au Niémélaga. À sa grande surprise, son père lui remit une semaine plus tard un appareil photo : un Haxvaflex H994. Mels reconnut son appareil, sur lequel il avait fait graver ses initiales.

« J'ai contacté le fonds d'indemnisation des victimes » lui dit son père en souriant. « Ils sont chargés de liquider les biens laissés par Korda lors de son départ, puisqu'il n'a vendu que ses actions Haxvag à Klara Ishihara. Les biens qui restent, ça comprend tous ce que ta défunte tante Ester lui avait légué. Cela va de sa luxueuse maison, avec la piscine où elle s'est noyée, à son yacht, et à tous les objets qu'elle possédait, jusqu'à la dernière petite cuiller. Lorsque je lui ai montré la facture de ton appareil, le directeur du fonds a accepté de me le donner pour que je te le restitue. »

« Eh bien, voilà un beau cadeau ! Merci papa ! » dit Mels, le visage illuminé de joie. Il prit l'appareil, prit deux ou trois photos dans le vide : l'appareil réagissait normalement. Il en prit quelques autres, en visée électronique cette fois-ci : aucun problème ! Il pressa l'appareil contre sa poitrine comme on tient un être cher sorti de captivité.


Dernière édition par Vilko le Mar 23 Juil 2013 - 23:18, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Mels à Haverstad   Mar 23 Juil 2013 - 22:20

J'a-dore! Tu écris très bien, je n'ai pas décroché du début a la fin. Écris-tu d'autre nouvelles dans cette univers? Je serais ravi au plus haut point de les lire!
Encore tout mes compliments!
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MessageSujet: Re: Mels à Haverstad   Mar 23 Juil 2013 - 23:25

L'aventure de Mels se passe dans l'Aneuf, le pays imaginé par Anoev. Nous avons écrit cette histoire à deux.

J'ai un autre héros, Vincent, qui lui vit au Niémélaga, sous le nom de Mantolo Haiakkhuch. Ses aventures sont ici :
http://www.ideolangues.org/t414-comment-vincent-apprit-le-dibadien

Les aventures de Vincent au Niémélaga ne sont pas terminées, je vais prochainement le faire revenir à Dibadi.
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MessageSujet: Re: Mels à Haverstad   Aujourd'hui à 20:57

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Mels à Haverstad
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